EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Amine-Jules Iskandar : Le Liban entraîné dans la guerre. Bis repetita ?

Une fois encore, le Liban est pris en otage dans une guerre entre les proxies iraniens et l’État hébreu. Dans la nuit du 1er au 2 mars 2026, le Hezbollah a tiré une salve de roquettes sur Israël qui a répliqué depuis par de nombreux bombardements contre les positions du mouvement chiite, dans le Sud-Liban, la plaine de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth. Le pays du cèdre se relevait à peine du conflit précédent (le cessez-le-feu était entré en vigueur en novembre 2024) et le cauchemar recommence. Pour mieux comprendre les enjeux auxquels font face les Libanais, nous avons interrogé Amine-Jules Iskandar, universitaire, auteur et président de Tur Levnon – Union syriaque maronite, en direct de Beyrouth.
Propos recueillis par Carine Marret
Le Diplomate : Tout d’abord, comment pourriez-vous décrire la situation en ce moment dans la capitale libanaise, où vous habitez ?
Amine Jules Iskandar : Il s’agit de la dernière chance pour le Liban. Toutes les précédentes confrontations avec les proxies de l’Iran se sont soldées par des impasses, entraînant l’érosion progressive, l’appauvrissement et l’exil des Libanais, tout en consolidant le Hezbollah. Si cette guerre ne va pas jusqu’à son terme, elle consacrera la disparition des chrétiens au Liban et, par extension, en Orient.
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Au Liban, le président de la République est chrétien maronite, le Premier ministre sunnite, le président de la Chambre des députés chiite. Quels sont les avantages et les inconvénients de ce système confessionnel ?
Ce système s’apparente, dans une certaine mesure, à ce que l’on désigne en France comme la discrimination positive. Il a permis le maintien d’une présence chrétienne significative au Liban, alors même qu’elle a disparu ailleurs au Levant et au Moyen-Orient. D’un point de vue institutionnel, il s’agit d’un fédéralisme limité au statut personnel, laissant subsister une autonomie relative dans le domaine éducatif. Toutefois, cette marge s’est considérablement réduite avec la République issue de Taëf, qui a imposé une identité arabe à l’ensemble des composantes, avec des conséquences profondes sur le système éducatif et la liberté d’opinion.
Le principal écueil de ce modèle réside dans son caractère inachevé : il se cantonne au statut personnel (mariage, héritage, statut de la femme, enseignement) sans intégrer les dimensions territoriales et fiscales. En l’absence d’un fédéralisme abouti (administratif, budgétaire et politique), les différentes composantes continueront à s’affronter pour le contrôle d’un État central qui uniformise et impose à tous une identité culturelle et économique. Dans ces conditions, le Liban ne saurait connaître une paix durable tant que perdure un système centralisé d’inspiration jacobine, inadapté à une société multiethnique.
Selon l’accord de Taëf de 1989, tous les partis avaient été désarmés, sauf le Hezbollah. Pourquoi ?
Les accords de Taëf ont longtemps été présentés comme la clé de sortie de la guerre civile. Pourtant, une lecture rigoureuse de leurs clauses révèle qu’ils sont structurellement minés par des contradictions internes. Ils reconnaissent la pluralité tout en imposant une identité unifiée ; consacrent le Liban comme patrie définitive tout en l’inscrivant dans l’appartenance arabe ; prévoient le désarmement généralisé des milices tout en sanctuarisant l’arsenal du Hezbollah.
Dans les faits, ces accords ont profondément altéré les équilibres démographiques et politiques. La Deuxième République qui en est issue a procédé à des naturalisations massives de populations arabes en 1994, afin d’opérer un bouleversement démographique et de réduire la proportion des chrétiens qui constituaient encore, malgré la guerre, la moitié de la population. Ce régime a également incarcéré durant 11 années le chef de la résistance chrétienne des Forces Libanaises et soumis ses jeunes à la torture. Il a légalisé le Hezbollah et ses armes sous couvert de « résistance ». Il a surtout imposé à toutes les composantes libanaises l’idéologie de l’éternelle animosité envers Israël, ne permettant plus le moindre contact avec une entreprise internationale entretenant des liens avec l’État hébreu. Cet isolationnisme de facto a amplifié l’exode des chrétiens pour qui l’ouverture sur le monde constitue une nécessité existentielle.
Par ailleurs, le régime issu de Taëf s’est accompagné d’une restriction des libertés publiques : intimidation, recours au tribunal militaire, répression des dissidences. J’ai moi-même été, comme beaucoup d’intellectuels, d’artistes et de journalistes, traduit en cour martiale et condamné en 2018, après deux semaines d’interrogatoire suivies ultérieurement de menaces de mort. Cette expérience m’a permis d’observer de près les mécanismes de corruption et de manipulation des institutions par la dictature islamique du Hezbollah. Cette organisation a prospéré grâce à une forme de symbiose fonctionnelle avec les gouvernements successifs, le vice étant consubstantiel à la lettre et à l’esprit même du dispositif institutionnel de Taëf.
Le Liban a été lourdement atteint par la crise économique de 2019, puis par l’explosion du port de Beyrouth en 2020. En quoi les chrétiens ont-ils été particulièrement touchés par ces événements ?
Beyrouth-Est a été dévastée par la double explosion du 4 août 2020 survenue au port situé en son cœur. Là, le Hezbollah avait entreposé des tonnes de nitrate d’ammonium destinées à la fabrication des explosifs du régime syrien. Il faut savoir qu’il s’agit là de la seule capitale chrétienne dans cette vaste région qui s’étend de Tanger à Pékin. Les chrétiens y ont perdu, en quelques secondes, leurs centres hospitaliers universitaires, leurs universités séculières, leurs musées, plusieurs écoles, des milliers de logements et les quartiers des artistes et du tourisme. Ces lieux ludiques, ils les avaient créés ici pour remplacer les quartiers de Beyrouth-Ouest qu’ils avaient dû déserter après en avoir fait le Paris du Moyen-Orient. Tout cela a été soufflé quelques mois après la volatilisation de leurs épargnes et du secteur bancaire dévalisé par un gouvernement noyé dans la corruption à l’ombre du Hezbollah.
Face à cette accumulation de crises – le confinement dû à l’épidémie du Covid, l’effondrement économique et l’explosion de leur capitale -, l’aide internationale s’est concentrée sur les réfugiés syriens. Les Libanais mouraient aux portes des hôpitaux alors que les Syriens étaient entièrement pris en charge ainsi que pour leur scolarisation et leur logement. Entre-temps, l’Europe et le Canada proposaient sans vergogne des politiques d’émigration qui facilitaient le départ des chrétiens, accélérant leur déclin démographique. En une semaine, des entreprises européennes ont sorti de la ville chrétienne de Jounié au nord de Beyrouth 700 infirmières francophones accompagnées de leurs familles.
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En septembre 2025, le gouvernement a adopté un plan de désarmement du Hezbollah toujours très généreusement financé par l’Iran. Pour quelles raisons n’a-t-il pas été appliqué ?
Depuis l’indépendance du Liban en 1943, les présidents de la République libanaise et les chefs de l’armée ont été soumis à la volonté de la politique arabo-musulmane. Le président Béchara Khoury s’est désisté de l’identité du Liban pour en faire un pays arabe dès 1945. En 1969, le général Émile Boustany a signé les accords du Caire, conscient qu’il renonçait à la souveraineté libanaise et donc au dernier bouclier pour la sécurité des chrétiens en Orient.
Rien n’a pu changer avec leurs successeurs. Ce que nous apercevons aujourd’hui n’est que la continuation naturelle de cette soumission des élites cherchant à asseoir leur pouvoir au détriment de la sécurité du peuple. Dans une société multiculturelle, cette corruption culturelle est inévitable comme le démontre le cas de la politique française aujourd’hui.
Avec quelques décennies de décalage, la France, comme le Liban, se désiste de son identité, de sa culture, de sa souveraineté et de ses frontières. Mais le Liban a atteint le stade où, même s’il retrouvait la volonté de se libérer, ne peut plus le faire sans une intervention occidentale fondée sur l’article 42 du chapitre VII de la Charte des Nations unies, et impliquant un rôle central des États-Unis.
Au Sud-Liban, où le Hezbollah est très implanté, le père Pierre Raï, prêtre maronite de Qlayaa, a été tué dans une frappe le 9 mars, une semaine après les premiers bombardements. Doit-on s’attendre à un nouvel exode de chrétiens vers l’étranger, ce qui affaiblirait encore davantage le Liban ?
Cette région du Sud-Liban a déjà été vidée de ses populations chrétiennes. Depuis la signature des accords du Caire en 1969, elle a été transformée en une base d’attaques contre Israël en y important toutes sortes de milices islamistes de Palestine jusqu’en Libye, en passant par le Soudan et la Somalie, et toutes sortes de terroristes marxistes d’Italie jusqu’au Japon. Ces milices se sont attaquées aux chrétiens du Liban en commençant par ceux du Sud. Le retrait soudain des troupes israéliennes en 2000 n’a fait qu’aggraver l’exode chrétien amplifié à plusieurs reprises durant les affrontements entre Israël et le Hezbollah en 2006 et depuis le 8 octobre 2023. À chaque fois, le Hezbollah a intentionnellement infiltré les villages chrétiens afin d’entraîner leur destruction.
Tout en semant l’insécurité et les dévastations, le Hezbollah procédait à l’expropriation des terres chrétiennes du Sud, comme il prévoit de le faire aujourd’hui dans le Mont-Liban en s’appuyant sur une nouvelle législation proposée par ses ministres au sein du gouvernement.
La mort dans des conditions fort douteuses du père Pierre Raï s’inscrit dans ce contexte de tension permanente. Elle rappelle la volonté du Hezbollah de matérialiser sa doctrine en exterminant les chrétiens par les assassinats, la terreur, la cour martiale, les spoliations, l’appauvrissement et l’émigration forcée.
Malgré sa valeur historique, la présence chrétienne dans cette partie du Liban est devenue numériquement insignifiante, et elle le sera bientôt dans le reste du pays si l’Occident ne procède pas à une éradication de ce parti théocratique et à l’instauration au plus tôt d’une structure politique adaptée à la diversité ethnique des populations en présence.
Le risque d’escalade ne cesse de croître. Comment envisager une sortie de crise ? Quels leviers le gouvernement libanais a-t-il à sa disposition pour mettre fin à cette guerre sur son territoire ?
Le gouvernement libanais relève désormais d’une fiction institutionnelle. Sans monopole de la violence légitime, il ne peut y avoir d’État. Mais pour répondre à votre question, vouloir envisager une sortie de crise en mettant fin à la guerre, c’est vouloir maintenir le Liban dans son coma quinquagénaire et sauver tous les acteurs en jeu, y compris le Hezbollah. Ceci reviendrait à permettre à la tumeur de proliférer alors que l’exode chrétien se poursuit, menant vers une métastase irréversible. Aller jusqu’au bout de cette guerre et régler définitivement le problème libanais reviendrait à régler celui qui s’annonce aujourd’hui inexorablement en Occident.
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Carine Marret, docteur en Sciences du Langage, spécialiste de la question des chrétiens d’Orient et des relations diplomatiques entre la France et le Levant, est l’auteur d’une dizaine de livres, dont Les chrétiens d’Orient et la France, mille ans d’une passion tourmentée (Balland, 2025). Elle est aussi collaboratrice de L’Orient Littéraire, supplément mensuel du quotidien libanais L’Orient-Le Jour.
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