La gueule de bois du Hezbollah ?

Par Alexandre Aoun
Les funérailles de Hassan Nasrallah rassemblant des centaines de milliers de personnes le 23 février ont été un moment de grâce et d’apothéose pour le Hezbollah. Mais cette célébration en grande pompe masque difficilement l’isolement de plus en plus avéré du mouvement chiite.
Le Hezbollah est-il dans le déni de la mort de son chef historique ? Depuis des semaines, la base du mouvement préparait les funérailles de Hassan Nasrallah le 23 février à la cité sportive de Camille Chamoun à Beyrouth. Des centaines de milliers de libanais de confessions chiites sont venus des quatre coins du Liban pour rendre un dernier hommage à l’ancien secrétaire général du parti. Munie de drapeaux et de portraits, la base de l’organisation a répondu en nombre, prouvant que malgré les difficultés du moment elle était encore puissante.
Le Parti de Dieu a également mis en avant les délégations étrangères présentes lors de l’évènement, notamment turques, tunisiennes, de plusieurs pays d’Afrique, d’Iran, d’Irak, d’Amérique du sud et de quelques pays asiatiques. Farouchement opposé au Hezbollah, le nouveau régime syrien avait même décidé d’imposer un visa de 250 dollars aux Irakiens qui se rendaient à l’évènement par voie terrestre.
Mais derrière ces scènes d’unité, de puissance et de nombre se cache une nouvelle réalité que le mouvement pro-iranien a dû mal à accepter. Depuis l’opération du Mossad sur le sabotage de l’appareil de communication du parti, le groupe paramilitaire enchaîne les défaites militaires et politiques.
Le vainqueur écrit l’histoire
Depuis le 17 septembre, le Hezbollah a perdu de facto sa capacité psychologique et opérationnelle à maintenir un équilibre de la dissuasion avec son ennemi frontalier. Israël avait réussi à frapper au cœur de l’organisation, créant la panique et l’incertitude en son sein. Le raid de l’armée israélienne dans le sud de la capitale libanaise le 27 septembre, tuant Hassan Nasrallah qui dirigeait le parti depuis 32 ans, a été la confirmation du tournant dans la guerre.
Le conflit s’est peu à peu intensifié avec l’envoi des troupes de Tsahal au sol et des affrontements urbains, rappelant ceux du conflit de 2006. L’aviation a de surcroît pilonné tous les fiefs du parti chiite, dans la Bekaa, dans le sud du Liban mais également à Dahieh, dans les zones septentrionales de Beyrouth. Malgré une résistance avérée des forces spéciales du Hezbollah et des pertes du côté israélien, le mouvement ne fait plus jeu égal avec son ennemi. Il est donc contraint d’accepter un cessez-le-feu défavorable le 27 novembre dernier, l’obligeant à se retirer au nord du fleuve Litani, à une quarantaine de kilomètres de la frontière, et à rendre une partie de son arsenal pour laisser l’armée libanaise se déployer dans le sud du pays. La mise en place de la trêve est également supervisée par les Etats-Unis qui font pression sur les autorités libanaises pour éviter les passe-droits envers le parti chiite.
Dès lors, Israël impose une nouvelle réalité sur le terrain, agissant en toute liberté dans les airs, frappant les caches d’armes du Hezbollah, les routes frontalières avec la Syrie pour empêcher l’acheminement, et dynamitant une grande partie des habitants des villages limitrophes. L’armée israélienne agit en toute impunité et ce, malgré les clauses de l’accord de cessez-le-feu. En vertu de la trêve, Tsahal devait se retirer de la totalité des territoires libanais, or les forces israéliennes ont maintenu une présence dans cinq points stratégiques tout le long de la frontière, permettant ainsi de contrôler et de surveiller les mouvements hostiles.
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De plus en plus isolé
Outre cette défaite militaire contre l’ennemi israélien, le Hezbollah a perdu son allié frontalier depuis la chute du régime de Bachar el-Assad le 8 décembre dernier. La porosité de la frontière libano-syrienne servait les intérêts du puissant parti chiite. Or, cette omnipotence est une histoire ancienne. L’organisation pro-iranienne ne bénéficie plus de cette profondeur stratégique et logistique lui permettant d’étendre son influence et de recevoir des armes par voie terrestre depuis Téhéran.
En effet, depuis le début du mois de février, les nouvelles autorités syriennes, profondément opposées au Hezbollah, mènent des opérations dans les zones limitrophes pour lutter contre les résidus du mouvement chiite et mettre un terme à leurs activités. Des affrontements armés ont fait plusieurs morts des deux côtés. Damas tente d’évincer les clans libanais, les Zeaïter, les Jaafar, les Noun, les Jamal et les Rachini, tous proches du parti de Dieu. De surcroît, la Sûreté générale syrienne a arrêté le 19 février plusieurs groupes « impliqués dans le trafic et la vente d’armes au Hezbollah », dans la région de Qoutayfa, en banlieue de Damas.
Le régime islamiste d’Ahmed el-Chareh entend mettre la main sur le réseau de contrebande du Hezbollah qui lui avait permis de récolter des milliards de dollars avec le trafic de drogue et le transit des armes. Couper les routes traditionnelles d’acheminement, c’est isoler encore un peu plus le Hezbollah sur la scène régionale. C’est le secrétaire général du Hezbollah Naïm Qassem qui l’avait même admis à demi-mots lors d’une allocution en décembre dernier. « Le Hezbollah perd (…) une ligne de ravitaillement militaire via la Syrie, mais cette perte reste un détail dans le cadre de l’action de résistance » à Israël, avait-il déclaré, ajoutant que « la résistance doit s’adapter aux circonstances ». D’ailleurs, le militaire libanais nous avoue que le parti de Dieu essaye de se réorganiser « en tentant de prendre contact avec de nouveaux groupes en Syrie pour continuer son business ». Or, l’Etat hébreu cible régulièrement les points de passage frontaliers pour éviter la reprise du trafic. L’aviation israélienne a frappé dans la nuit du 20 au 21 février la frontière syro-libanaise, au niveau du Liban-Nord et de la province syrienne de Homs, revendiquant y avoir visé des passages frontaliers illégaux « employés par le Hezbollah » pour faire entrer des armes.
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Un aéroport dans le viseur de Tsahal
En interne, plus rien ne sera comme avant pour le parti chiite. De parti dominant et omnipotent, il est devenu dominé et délaissé sur la scène politique libanaise. L’élection du président Joseph Aoun et la nomination de Nawaf Salam n’étaient pas les choix du Hezbollah, le parti a été contraint de les accepter, voyant ses exigences à la baisse. De surcroît, dans la soirée du 12 février, le porte-parole arabophone de l’armée israélienne Avichay Adraee a accusé l’Iran et le parti chiite libanais d’utiliser l’aéroport international de Beyrouth (AIB) pour « faire passer clandestinement des fonds destinés à l’armement du Hezbollah ». « La Force al-Qods (unité d’élite du Corps des gardiens de la révolution islamique en Iran) et le Hezbollah exploitent l’aéroport international de Beyrouth depuis plusieurs semaines à travers des vols civils, dans le but de faire passer clandestinement des fonds destinés à l’armement du Hezbollah en vue de mener des attaques contre l’État d’Israël », a affirmé le porte-parole de Tsahal.
Dès le lendemain, le 13 février, les autorités libanaises interdisent l’atterrissage de l’avion de la compagnie Mahan Air, une société privée assurant régulièrement la liaison entre Beyrouth et Téhéran. Beyrouth avait par ailleurs été contacté par Washington lui indiquant qu’Israël risquait de frapper l’aéroport. Cette mesure a de facto entraîné une vague de colère du mouvement chiite. Pendant plusieurs jours, le Hezbollah a organisé sit-in et manifestations dans le sud de la capitale libanaise, provoquant des heurts avec l’armée libanaise et des attaques contre un convoi de la force onusienne de la Finul qui a fait deux blessés parmi les casques bleus, dont le commandant adjoint sortant.
Dans le sillage des incidents de la capitale libanaise, la vieille idée de l’ancienne base aérienne à Qleyaat, dans le nord du Liban, a ressurgi. Plusieurs élus libanais, dont l’ancien allié chrétien du Hezbollah Gebran Bassil, ont repris sur cette demande pour rénover et agrandir l’aéroport René Maouwad. « Ce dossier est une priorité pour le président de la République, le chef du gouvernement et moi-même », a même affirmé Fayez Rasamni, le ministre des Travaux publics. L’aéroport international Rafik Hariri est situé en plein cœur de la banlieue sud de Beyrouth, véritable fief du parti chiite pro-iranien.
Cette nouvelle réalité provoque des scissions au sein du Hezbollah entre l’aile radicale du parti et celle a accepté de tourner la page. Aujourd’hui, le défi du gouvernement libanais est de tendre la main à la communauté chiite sans lui faire de concession mais en respectant son deuil et sa perte de supériorité. En l’espace de trois mois, le parti est retourné à la clandestinité et l’illégalité. Avec les pressions américaines, la supériorité israélienne et la volonté des nouvelles autorités du pays du Cèdre, le Hezbollah militaire n’est plus.
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Alexandre Aoun est journaliste franco-libanais, spécialiste des questions du Moyen-Orient. Il collabore avec de nombreux médias internationaux et a travaillé plusieurs années au Liban et en Syrie.
