HISTOIRE – L’Arctique comme théâtre de guerre

Scène militaire en Arctique durant la guerre froide : sous-marin nucléaire, avions stratégiques, tanks et troupes américaines déployés sur les glaces du Groenland, symboles de la dissuasion et du contrôle géopolitique nordique.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dès la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient compris l’importance stratégique du Groenland. Lorsque le Danemark fut occupé par les nazis en 1940, Washington intervint avec une manœuvre qui deviendrait un modèle pour les décennies suivantes : revendiquer le Groenland comme partie intégrante de l’« hémisphère occidental » à protéger au nom de la doctrine Monroe.

L’ambassadeur danois en exil, Henrik Kauffmann, signa de sa propre initiative – sans autorisation de Copenhague – un accord avec les États-Unis permettant la construction illimitée d’installations militaires sur l’île. À la fin de la guerre, Washington contrôlait 17 bases militaires, une présence solidement ancrée.

En 1946, l’administration Truman envisagea ouvertement d’acheter l’ensemble du Groenland. Le dossier fut clos pour des raisons d’opportunité politique – le Danemark sortait de la guerre avec de nouvelles prétentions souveraines – plutôt que par manque d’intérêt. Déjà à l’époque, les analystes du National Security Council considéraient le Groenland, avec l’Islande et les Açores, comme « d’une importance extrême » pour tout futur conflit intercontinental.

Le traité de 1951 et l’ambiguïté voulue

En 1951, sous la pression de l’OTAN, Copenhague et Washington signèrent un nouvel accord sur la défense du Groenland, remplaçant celui de 1941. Ce traité, à la fois bilatéral et multilatéral (en cohérence avec les plans de l’OTAN), établissait trois « zones de défense » confiées à la gestion américaine, sans limites explicites sur l’utilisation des infrastructures.

Rédigé avec une ambiguïté délibérée, le texte mentionnait des « matériels et fournitures » pouvant être introduits « sans inspection » et autorisait « toutes les mesures nécessaires ou appropriées » pour répondre aux obligations de défense. C’est sur cette formulation que le Département d’État américain s’appuya, six ans plus tard, pour justifier légalement l’introduction d’armes nucléaires à Thule.

Mais en 1951, la question atomique restait implicite. La véritable partie se joua plus tard, lorsque le Pentagone commença à concevoir le Groenland comme une rampe de lancement pour les bombardiers stratégiques du SAC (Strategic Air Command).

Le « feu vert » danois qui ne devait pas exister

En 1957, alors que la doctrine de l’équilibre de la terreur devenait la pierre angulaire de la dissuasion nucléaire occidentale, les États-Unis décidèrent de stocker des bombes atomiques dans la base aérienne de Thule. Un obstacle se posait : le Danemark avait adopté une politique non nucléaire, s’opposant au déploiement d’armes atomiques sur son territoire.

Pour contourner cette difficulté, l’ambassadeur américain à Copenhague, Val Peterson, fut chargé de « tester » la disponibilité du gouvernement danois. Le 13 novembre 1957, il rencontra le Premier ministre Hans Christian Hansen. Une semaine plus tard, Hansen lui remit un document rédigé de manière volontairement vague : il n’émettait pas d’objections, ne demandait pas d’informations, ni de transparence. Il exigeait seulement la discrétion. Une autorisation implicite, interprétée par Washington comme un « feu vert » opérationnel.

Ce document, connu sous le nom de « Hansen Paper », alimenta la polémique danoise des années 1990. À l’époque, il servit de clé pour légitimer – aux yeux du Département d’État – le déploiement à Thule de deux bombes atomiques Mark 6 et deux ogives thermonucléaires MK 36. Ces armes ne restèrent en place que quelques mois, mais marquèrent le début de la « double morale » danoise : antinucleaire en public, permissive envers les États-Unis dans l’Arctique.

Le BMEWS et l’alerte permanente

Parallèlement, la menace des missiles soviétiques poussa les États-Unis à installer un système radar d’alerte précoce (BMEWS) près de Thule en 1960. Dès lors, le site devint crucial pour détecter en temps réel une éventuelle attaque par missiles balistiques intercontinentaux (ICBM). Les bombardiers B-52, armés et en vol permanent dans le cadre du programme « Chrome Dome », reçurent l’ordre de survoler quotidiennement la zone pour vérifier son état en cas de panne des communications.

Ces vols, appelés « BMEWS Monitor », étaient effectués en secret. Parfois, ils atteignaient une fréquence de deux sorties par jour, 24 heures sur 24, avec des armes nucléaires à bord. Les Danois en étaient informés, mais préféraient ne pas approfondir. Ce n’est qu’après l’accident d’un B-52 dans le Maryland en 1964 qu’un fonctionnaire danois souleva la question. L’ambassadeur américain répondit qu’il s’agissait du « prix à payer pour défendre le monde libre ». L’affaire fut classée.

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L’accident de 1968 et la fin du silence

Le 21 janvier 1968, le système de chauffage d’un B-52G prit feu lors d’un vol de routine au-dessus de Thule. Les coussins ignifuges de l’appareil s’enflammèrent, l’équipage tenta un atterrissage d’urgence mais dut s’éjecter. L’avion s’écrasa dans le Wolstenholme Fjord, à quelques kilomètres de la base. Les dispositifs de sécurité empêchèrent la détonation des bombes, mais les explosifs conventionnels provoquèrent la dispersion de plutonium sur plus de 3 miles de glace. L’un des sept membres d’équipage perdit la vie.

L’intervention d’urgence fut massive : des équipes du SAC, de la Commission de l’énergie atomique et de l’US Air Force se relayèrent pour récupérer les débris. La contamination toucha également des guides inuits et des militaires danois. On estime que certaines composantes des ogives n’ont jamais été retrouvées, certaines ayant sombré à plus de 200 mètres de profondeur dans la baie de l’Étoile Polaire.

Le lendemain, l’attention mondiale était focalisée sur l’incident du Pueblo, une nave espionne américaine saisie par les Nord-Coréens. Mais au Danemark, une fracture s’ouvrit. Le gouvernement déclara que « la politique nucléaire danoise s’applique également au Groenland ». Le double standard s’effondra. Le programme « Chrome Dome » fut annulé.

La vérité après la fin de la Guerre froide

Ce n’est qu’en 1995, sous la pression interne, que le Département d’État américain admit officiellement avoir déployé des armes nucléaires au Groenland entre 1958 et 1965. Cette révélation fut faite dans une lettre classifiée, qui finit par être publiée dans les journaux. Le Danemark fut contraint de lancer une enquête parlementaire. L’Institut danois des affaires internationales publia un rapport définitif, avec des documents complets et des analyses historiques.

Ce rapport confirma que le Groenland, bien que représenté au Parlement danois depuis 1953, avait été traité pendant plus d’une décennie comme une « zone grise » en dehors du périmètre démocratique. Le prix payé – environnemental, politique et moral – reste sans véritable compensation.

Épilogue : De la Guerre froide à la guerre de l’espace

En 2023, la base de Thule a été officiellement renommée Pittufik Space Force Base. Le nom inuit dissimule l’identité de son nouveau maître : l’US Space Force. Les radars BMEWS ont été remplacés par des systèmes radar à phase solide. Mais la logique reste la même. Le Groenland demeure une enclave stratégique pour le contrôle de l’Arctique, la surveillance des missiles intercontinentaux et les communications spatiales.

Et peut-être pour quelque chose de plus. Car les guerres du futur – nucléaires, cybernétiques, biologiques ou spatiales – se préparent aujourd’hui, comme autrefois, dans l’ombre. Et sous la glace.

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