HISTOIRE – Le coup d’État : Petit manuel d’un pouvoir fulgurant

HISTOIRE – Le coup d’État : Petit manuel d’un pouvoir fulgurant

coup d’État
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

De la raison d’État à la salle des commandes

Pour comprendre ce qu’est vraiment un coup d’État, il faut partir d’un malentendu : ce n’est pas une idée, c’est une technique. Au XVIIe siècle, Gabriel Naudé le présente comme l’acte extraordinaire par lequel le souverain, au nom du salut public, franchit les règles ordinaires. C’est la version “noble” : l’exception qui sauve l’État. Au XXe siècle, avec Edward Luttwak, la question devient glaciale : le coup d’État consiste à s’emparer d’un segment décisif de l’appareil d’État pour contrôler le reste. Ici, pas de lyrisme : de l’ingénierie politique.

Machiavel : La conjuration comme risque permanent

Machiavel, lorsqu’il parle des conjurations, met tout de suite le doigt sur le point que l’on préfère oublier : un coup échoue rarement parce qu’il est “immoral”, il échoue parce qu’il est difficile. Le risque est triple. D’abord être découvert durant la préparation. Ensuite se tromper au moment de l’exécution, parfois pour un détail. Enfin réussir et perdre aussitôt : l’après est souvent plus dangereux que le pendant. La prise du pouvoir ne coïncide pas avec la consolidation du pouvoir ; elle ouvre la phase la plus instable.

Luttwak : La règle des douze-vingt-quatre heures

Dans la lecture de Luttwak, la modernité du coup d’État est une affaire de temps. Comptent les forces capables d’intervenir immédiatement, dans les douze à vingt-quatre heures. Le reste arrive trop tard. C’est pourquoi un coup d’État n’a pas besoin d’occuper tout le pays : il doit empêcher l’État de réagir. Inutile de “prendre” toutes les casernes ; il suffit de désorienter la chaîne de commandement, d’isoler les sommets, de bloquer les communications, de faire en sorte que les ordres cessent d’être lisibles. La victoire, c’est la paralysie du pouvoir légal.

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Malaparte : La “technique” avant la politique

Curzio Malaparte va plus loin, et plus cruellement : la révolution moderne ne se fait pas avec les masses, elle se fait avec les nœuds techniques. Son idée fixe est que la conquête de l’État passe par l’occupation de la structure matérielle qui le fait fonctionner : centrales électriques, gares, téléphone, télégraphe, ministères-clés, infrastructures, nœuds de transport. Avant les palais et les places, il y a les câbles, les rails, les ponts, la voix qui parle à la radio, et le silence imposé à ceux qui devraient parler. C’est là que le coup devient “économe” au sens opératoire : couper, bloquer, détourner.

Ce que le coup d’État n’est pas

Ce n’est ni une révolution sociale, ni une guerre civile, ni une insurrection de masse. C’est une action menée par peu d’hommes, rapide, secrète autant que possible, avec une violence ciblée et pas nécessairement massive. Malaparte insiste sur cette différence : la révolution vise à transformer la société ; le coup d’État vise à remplacer le commandement. C’est un raccourci, pas un mouvement.

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Les conditions : Climat favorable ou main experte

Ici, les lectures se complètent. Luttwak pointe un contexte typique : séparation entre bureaucratie et autorité politique, corruption qui rend la loyauté monnayable, fragilité économique ou institutionnelle, participation politique limitée. Mais Malaparte prévient : il ne suffit pas qu’un pays soit “mûr” pour un coup ; il faut ceux qui savent le faire. Autrement dit : les conditions aident, la technique tranche. Et souvent les élites tombent non parce que le peuple les hait, mais parce que personne ne les défend lorsque l’interrupteur est abaissé.

Scénarios économiques : Rentes, panique, continuité

Un coup réussit plus facilement là où le pouvoir se confond avec des rentes : marchés publics, licences, importations, accès aux devises fortes, contrôle de la sécurité. Prendre le sommet, c’est prendre les robinets. Mais le coup moderne a aussi une contrainte : il doit garantir un minimum de continuité. Si les paiements s’arrêtent, si l’approvisionnement se bloque, si les salaires ne tombent plus, le pouvoir fraîchement saisi devient un cratère. La première promesse implicite de tout coup d’État est : “l’État continue”. Les noms changent, pas la machine.

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La dimension géopolitique : Reconnaissance et protection

Le coup d’État ne se termine pas quand les putschistes parlent à la nation : il commence là. Il faut une reconnaissance extérieure, ou au moins une neutralité. Sans cela viennent l’isolement, les sanctions, les blocages financiers, la suspension des crédits, les contrats gelés. Dans le monde actuel, le pouvoir vit aussi dans des infrastructures invisibles : assurances maritimes, notation, systèmes de paiement, chaînes d’approvisionnement. C’est pourquoi ceux qui prennent le palais cherchent aussitôt un récit : urgence, ordre, “salut national”, élections promises puis repoussées. Et surtout un parrain, un garant externe, qui rende le fait accompli difficile à renverser.

Comment un État se défend : Multiplier les obstacles

Si la règle du coup est la vitesse, la règle de la défense est le temps. Se défendre, c’est empêcher qu’un seul segment de l’appareil puisse séquestrer tous les autres. C’est la redondance des communications, la compétition entre services de renseignement, des chaînes de commandement impossibles à concentrer, un contrôle civil réel, des procédures qui rendent le “coup propre” plus difficile. Mais il existe une défense encore plus décisive, et Machiavel la dirait sans détour : la légitimité. Car un coup se fait avec peu d’hommes, mais il ne se consolide que si beaucoup décident qu’il n’est pas rentable de résister. Et, au moment critique, ce calcul pèse plus que tous les discours.

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