HISTOIRE MILITAIRE – 80e anniversaire de la libération de l’Europe – La bataille pour les hauteurs de Seelow (16-19 avril 1945)

HISTOIRE MILITAIRE – 80e anniversaire de la libération de l’Europe – La bataille pour les hauteurs de Seelow (16-19 avril 1945)

Joukov, qui commande du 1er Front de Biélorussie

Par Sylvain Ferreira

Début d’avril 1945, Joukov, qui commande du 1er Front de Biélorussie, réunit son état-major château de Tamsel, près de Landsberg. L’atmosphère est lourde. Lors d’une réunion au Kremlin le 1er avril, Staline a fixé un ultimatum : Berlin doit tomber avant le 1er mai, fête des travailleurs, pour consacrer la victoire soviétique et éclipser les avancées anglo-américaines à l’ouest… 

Une course contre la montre orchestrée par Staline

Le maréchal est mis en compétition avec son rival, Ivan Koniev, le patron du 1er Front d’Ukraine. Celui qui s’emparera de la « tanière de la Bête » – comme Staline nomme Berlin – gagnera les faveurs du Vojd. La pression est écrasante et le temps manque. Joukov réunit donc ses généraux pour planifier son offensive dans des délais très courts. Les hauteurs de Seelow situées à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Berlin dominent l’Oderbruch, un terrain marécageux sillonné de canaux. Cette crête permet de verrouiller l’accès à Berlin : sans elle, pas d’assaut direct sur la capitale. Une maquette grandeur nature de Berlin trône dans la salle d’état-major, rappelant l’objectif final. Pendant deux jours, du 5 au 7 avril, les officiers débattent, simulent, évaluent. Le général Katukov, commandant de la 1re armée blindée de la Garde, prévient : « Ici, pas de percée éclair comme sur la Vistule. Ce sera un combat acharné, pas à pas.[1] » Le terrain, boueux et compartimenté, est un cauchemar pour les chars. Mais Joukov n’a pas le choix. Staline veut des résultats, et vite. Le 12 avril, le plan est prêt. Joukov mise sur un groupe de choc lancé depuis la tête de pont de Küstrin, le chemin le plus court vers Berlin. Trois armées forment l’avant-garde : la 2e blindée de la Garde, la 5e de choc sous le général Berzarine, et la 8e de la Garde, menée par Vassili Tchouikov, le lion de Stalingrad. Derrière, la 1re armée blindée de Katukov exploitera la brèche. L’objectif est ambitieux : percer les hauteurs dès le soir du 16 avril, le jour J. Mais Joukov sait que les Allemands, bien que vacillants, ne céderont pas facilement. 

Une défense allemande au bord de l’effondrement

Face à Joukov, les Allemands s’accrochent à leurs positions avec l’énergie du désespoir. Le LVI. Panzer-Korps, commandé par le général Weidling, défend les hauteurs sous l’égide de la 9. Armee du Heeresgruppe« Vistule » commandé par le Generaloberst Heinrici. Ces forces sont un patchwork d’unités épuisées. La 9. Fallschirmjäger-Division, dirigée par le général Bräuer, n’a de parachutiste que le nom. Formée en février à partir d’unités d’entraînement, elle aligne trois régiments mal équipés, son artillerie est limitée à six obus par canon et par jour[2]. Au centre, la 20. Panzergrenadier-Division de Scholze est à bout de souffle car elle est engagée sans répit dans ce secteur depuis mars. Ses bataillons, dont un composé de marins d’Hambourg à peine instruits, ne comptent parfois que 300 hommes. Seule la division « Müncheberg » aux ordres du général Munumert, conserve une puissance relative, avec un assortiment de chars – Panzer IV, Tigre I et II et des Panther dont certains équipés de viseurs infrarouges pour le combat nocturne. La Luftwaffe n’est plus que l’ombre d’elle-même avec 3 000 avions en théorie, mais aucun n’est disponible pour le secteur de Seelow. 

16 avril : L’assaut dans un déluge de feu

Le 16 avril, à 5 heures du matin (3 heures à Berlin), le ciel s’embrase. Près de 9 000 canons soviétiques, alignés tous les quatre mètres dans les secteurs clés, déversent un ouragan d’obus sur les lignes allemandes[3]. Pendant 30 minutes, sur 10 à 12 km de profondeur, les positions de Weidling sont pulvérisées – du moins en théorie. Joukov tente un coup audacieux : 143 projecteurs antiaériens illuminent le champ de bataille pour guider l’infanterie dans l’obscurité. Mais la fumée et la poussière, soulevées par le barrage, renvoient la lumière, aveuglant les Frontoviki – les soldats soviétiques – et révélant leurs silhouettes aux défenseurs. Pire, Heinrici a anticipé l’assaut soviétique : les tranchées de première ligne sont désertes, ce qui rend le bombardement moins efficace. Les rapports soviétiques, optimistes, revendiquent cependant 30 à 70 % de pertes ennemies. La réalité est bien différente[4].

À 5h20, l’infanterie s’élance dans le secteur de la 5e armée de choc : les 26e et le 32e corps de fusiliers attaquent les Fallschirmjäger. La 94e division de la Garde vise la sucrerie de Vosberg, tandis que la 266es’acharne sur le Fallschirmjäger-Regiment 25. Au centre, le 32e corps de fusiliers du général Zerebin fait face à une contre-attaque dès 6 heures : un bataillon allemand, appuyé par une douzaine de blindés, ralentit son avance. Il faut l’intervention de l’artillerie et des mortiers pour repousser les Allemands. Buschdorf tombe à 10 heures, après quatre heures et demie de combats acharnés. À Alt Langsow, la division « Müncheberg » résiste, soutenue par des Panzergrenadiere et la Flak. À Werbig, 5 chars Tigre immobilisés sur des wagons, faute de carburant, tirent depuis la gare, semant la mort parmi les assaillants.

Au sud, la 8e Garde de Tchouikov progresse le long de l’Autobahn Küstrin-Berlin. Les 4e, 28e et 29e corps de fusiliers, appuyés par six régiments d’artillerie, avancent méthodiquement. Mais le terrain, gorgé d’eau, freine leur progression. Les ponts du génie s’effondrent sous le poids des chars. À midi, Joukov, nerveux, voit son plan vaciller. Les hauteurs tiennent bon. Contre l’avis de ses généraux, il engage ses armées blindées – les 1re et 2e de la Garde – pour forcer la décision[5]. C’est un désastre. Les routes étroites de Küstrin sont rapidement embouteillées, les chars entassés offrent des cibles parfaites. À Weinberg, des Tigre II de la SS-Panzer-Abteilung 502 détruisent une douzaine de T-34 et JS-2. À 13 heures, Joukov admet l’évidence : les défenses allemandes sont « relativement intactes ». Il rend compte à Staline, qui le raille : Koniev, lui, avance mieux.

17 avril : Une progression au prix fort

La nuit du 16 au 17 ne connaît aucun répit. Les batteries soviétiques se repositionnent, les éclaireurs sondent les lignes allemandes. Pour ne pas perdre de temps, Joukov ordonne de contourner les nids de résistance en fixant les Allemands avec des unités légères[6]. À l’aube, un nouveau barrage d’artillerie, plus précis, s’abat pendant 20 minutes sur les lignes allemandes. La 5e armée de choc repart à l’assaut. Au nord, la 266e division de fusiliers s’empare de Neu Hardenberg. Mais les blindés, bloqués par l’Alte Oder, peinent à suivre, faute de ponts suffisants. Au sud, le 9e corps de fusiliers réussit un coup de maître à Gusow : la 248e division de fusiliers contourne les défenses, prenant les Allemands à revers, tandis que la 301e attaque de front. Le village tombe, ouvrant la voie vers Platkow. Au même moment, la 8e armée de la Garde gravit les escarpements de Seelow. Le 29e corps de fusiliers, appuyé par les chars du 11e corps blindé, chasse les Allemands de leurs tranchées, malgré les canons de 88 mm qui fauchent les blindés soviétiques. Le 4corps atteint les faubourgs de Wulkow, mais au prix de lourdes pertes. À Dolgelin, les Tigre II de l’ObersturmführerKalss résistent, soutenus par des Panzergrenadiere et des Flakpanzer « Wirbelwind ». Les combats, acharnés, durent jusqu’à la nuit. Joukov, conscient du retard, ordonne à ses généraux d’aller au front, de vérifier munitions et moral, d’organiser le trafic. Chaque mètre gagné coûte des vies, mais la brèche s’élargit.

18 avril : La rupture décisive

Le 18 avril, la progression soviétique s’accélère car la météo plus clémente permet à l’aviation soviétique – les VVS – d’intervenir massivement au profit des troupes au sol[7]. La 9. Fallschirmjäger-Division, laminée, s’effondre, laissant un vide que Heinrici tente de combler avec la 18. Panzergrenadier-Division. Mais les Allemands, mal préparés, sont débordés. Les éclaireurs soviétiques s’infiltrent dans les forêts, évitant les combats directs. À midi, la 5e armée de choc perce la seconde ligne défensive sur presque tout son front. Gusow, Platkow, Neu Hardenberg tombent les uns après les autres. La 295e division de fusiliers, appuyée par les chars, sécurise les positions, repoussant les derniers Fallschirmjäger vers Wulkow défendu par les Waffen SS. Au sud, la 8e Garde intensifie son assaut. Un barrage d’artillerie de 25 minutes, suivi de raids aériens des VVS, écrase les défenses. Le 29e corps, avec les blindés du 11e corps, s’attaque à Müncheberg, verrou stratégique. Tchouikov supervise en personne. Les pièces antichars allemandes, redoutables, détruisent des dizaines de chars, mais à 18 heures, les Frontoviki s’infiltrent par le nord-est. Müncheberg tombe ce qui ouvre une brèche dans la troisième et dernière ligne défensive allemande. Le 4e corps progresse jusqu’à Alt Rosenthal, tandis que le 28e, freiné par le terrain lacustre, gagne à peine un kilomètre. À la nuit, les Soviétiques ont avancé de 8 à 11 km, mais les pertes en hommes et en matériel sont lourdes.

19 avril : Une victoire amère

Le 19 avril, les forces soviétiques du 1er Front de Biélorussie s’emparent enfin des hauteurs de Seelow après quatre jours de combats acharnés et meurtriers. La prise de Müncheberg et l’avance des unités blindées vers Protzel, Frankenfelde et Sternbeck ouvrent la voie vers Berlin. Cette victoire permet de surmonter le dernier obstacle naturel avant la capitale allemande, mais elle s’accompagne de lourdes pertes : 33 000 soldats soviétiques tués, blessés ou portés disparus, et 740 chars détruits. Les Allemands déplorent 12 000 pertes, ainsi que la perte de la quasi-totalité de leur artillerie et de leurs blindés. La bataille, prévue pour être conclue en une journée, souligne les failles dans la planification hâtive des Soviétiques. La décision prématurée de Joukov d’engager les armées blindées le 16 avril, malgré des défenses allemandes intactes, a provoqué des embouteillages à Küstrin et des pertes accrues face aux contre-attaques des Panzer, notamment celles des Tigre II de la SS-Panzer-Abteilung 502. Cependant, la route de Berlin est définitivement ouverte et le Reich prévu pour durer mille ans n’a plus que quelques jours à vivre. 

À lire aussi : Spécial 80e anniversaire de la Libération : L’opération « Jassy-Kichinev[1] » (20-29 août 1944)


Sources:

STAVKA, The Berlin Operation, 1945, Helion & Company, Edition numérique

Bibliographie:

Beevor, Antony, Berlin, The downfal : 1945, Penguin Books, 2017

Le Tissier, Tony, Zhukov At the Oder: The Decisive Battle for Berlin, Praeger, 1996, édition numérique


[1] Cité dans Le Tissier, Tony, Zhukov At the Oder : The Decisive Battle for Berlin, Praeger, 1996, édition numérique, emplacement 141

[2] Le Tissier, Tony, Zhukov At the Oder: The Decisive Battle for Berlin, Praeger, 1996, édition numérique, emplacement 132

[3] Beevor, Antony, Berlin, The downfall: 1945, Penguin Books, 2017, page 217

[4] STAVKA, The Berlin Operation, 1945, Helion & Company, Edition numérique, emplacement 373

[5] Cité dans Le Tissier, Tony, Slaughter At Halbe: the Destruction of Hitler’s 9th Army, April 1945, Sutton Publishing, 2013, édition numérique, emplacement 33

[6] STAVKA, Ibid., emplacement 390

[7] Ibid., emplacement 236


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