HISTOIRE – Naples 1988, le terrorisme mondial avant la mondialisation

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le fil rouge entre Tokyo, Beyrouth et la Méditerranée italienne
Il existe une page de l’histoire italienne qui semble davantage refoulée qu’oubliée. C’est le massacre de Naples du 14 avril 1988, lorsqu’une Ford Fiesta chargée d’explosifs, d’écrous et de boulons explosa devant le cercle récréatif américain USO de Calata San Marco, à quelques pas de la Piazza Municipio. Cinq personnes furent tuées, quinze autres blessées. Le coupable n’était ni la Camorra, ni les Brigades rouges, ni une formation issue des années de plomb italiennes. C’était un homme venu de très loin : Junzō Okudaira, militant de l’Armée rouge japonaise, l’un des fantômes les plus inquiétants du terrorisme international de la seconde moitié du XXe siècle.
Cette bombe ne fut pas un épisode isolé. Elle fut le point d’arrivée d’un réseau reliant Tokyo, Beyrouth, la vallée de la Bekaa, Tripoli, Rome et Naples. Un réseau dans lequel l’idéologie révolutionnaire, la cause palestinienne, les services d’États parrains, la logistique moyen-orientale et les vulnérabilités européennes s’entremêlaient dans une seule géographie de la violence politique. Avant même que l’on parle de mondialisation, le terrorisme était déjà mondial.
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L’Armée rouge japonaise et la révolution sans patrie
L’Armée rouge japonaise naquit dans le climat radical du Japon d’après-guerre, de la contestation étudiante, de l’antiaméricanisme et du marxisme-léninisme le plus extrême. Le Japon des années soixante ne fut pas seulement le pays du miracle économique, de l’industrie, de la discipline productive et de l’alliance avec Washington. Il fut aussi un laboratoire de radicalisation politique. La Zengakuren, mouvement étudiant né dans l’orbite communiste, donna forme à une génération convaincue que le traité de sécurité avec les États-Unis symbolisait la subordination nationale.
De cette galaxie naquit la Sekigun-ha, la Fraction de l’Armée rouge, qui rêvait d’une révolution armée mondiale. Mais le véritable tournant arriva avec Fusako Shigenobu, figure centrale et presque mythologique du terrorisme japonais. Fille du Japon vaincu et humilié, formée à l’université et dans le militantisme, Shigenobu porta la lutte hors des frontières nationales. En 1971, elle arriva au Liban, dans les camps palestiniens, et y transforma une petite organisation asiatique en acteur du terrorisme international.
Son intuition fut simple et terrible : une révolution sans territoire pouvait devenir plus dangereuse qu’une guérilla enracinée dans un seul pays. Peu de militants, mais entraînés, mobiles, invisibles, capables d’utiliser des passeports peu suspects et de frapper des objectifs symboliques sur plusieurs continents.
Le nœud palestinien et la première multinationale de la terreur
La puissance de l’Armée rouge japonaise ne résidait pas dans le nombre. Elle résidait dans ses alliances. Le centre de gravité fut le Front populaire de libération de la Palestine et surtout la structure dirigée par Wadi Haddad, médecin palestinien et grand architecte des opérations extérieures. Haddad comprit que le terrorisme aérien, les attentats symboliques et la coopération entre groupes idéologiquement proches pouvaient transformer la lutte palestinienne en guerre mondiale d’images, d’otages et de peur.
L’Armée rouge japonaise offrait au dispositif palestinien quelque chose de précieux : des militants non arabes, difficiles à intercepter dans les contrôles de sécurité de l’époque, capables de franchir frontières et aéroports avec moins de suspicion. En échange, elle recevait entraînement, armes, documents, couvertures logistiques et financements.
Le massacre de l’aéroport de Lod, le 30 mai 1972, fut le baptême du sang : trois militants japonais ouvrirent le feu dans le terminal de Tel-Aviv, tuant vingt-six personnes. Une nouvelle forme de terrorisme était née : non plus seulement nationale, non plus seulement idéologique, mais réticulaire, mobile, transnationale.
L’Italie comme arrière-base et comme cible
L’Italie entra dans cette histoire non par hasard. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le pays était à la fois cible, arrière-base et carrefour. Il avait connu le terrorisme intérieur, les Brigades rouges, la violence politique, les rapports ambigus avec la Méditerranée, la présence américaine et otanienne, le poids de la question palestinienne et le rôle d’États comme la Libye et la Syrie dans le soutien à différents circuits armés.
Il n’existe pas de preuve définitive d’une alliance opérationnelle directe entre les Brigades rouges et l’Armée rouge japonaise. Il serait abusif de forcer le tableau. Mais il existe une parenté d’environnement, de réseau, d’intermédiation. Le Front populaire de libération de la Palestine et la galaxie de Wadi Haddad constituaient un point de contact entre organisations différentes. Les Brigades rouges obtinrent des armes par des canaux moyen-orientaux et libyens. L’Armée rouge japonaise trouva dans la même aire géopolitique son sanctuaire opérationnel.
La guerre froide, dans cette perspective, ne fut pas seulement un affrontement entre États. Elle fut aussi une circulation d’armes, de protections, de camps d’entraînement, de faux documents, d’idéologies et d’argent. Le terrorisme international vivait dans les plis de l’équilibre bipolaire, exploitant l’ambiguïté des États qui le protégeaient, le toléraient ou l’utilisaient.
Rome 1987 : le signal avant le massacre
Avant Naples, il y eut Rome. En juin 1987, alors que l’Italie accueillait le sommet du G7 à Venise, deux attaques frappèrent les ambassades américaine et britannique dans la capitale. Aucune victime, mais un message très clair : pendant que les dirigeants occidentaux discutaient de sécurité et de terrorisme, le réseau de l’Armée rouge japonaise démontrait qu’il pouvait agir au cœur de l’Europe.
Le nom utilisé, « Brigades internationales anti-impérialistes », n’était pas fortuit. En Italie, le mot « Brigades » évoquait immédiatement les Brigades rouges. Ce choix créait une confusion dans les premières phases de l’enquête, mais aussi une continuité symbolique : l’idée d’une fraternité révolutionnaire internationale contre les États-Unis, le Royaume-Uni, Israël et les alliés occidentaux.
Junzō Okudaira fut identifié comme exécutant matériel, mais il parvint à disparaître. Un an plus tard, il réapparut à Naples.
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Naples, porte militaire de la Méditerranée
Pourquoi Naples ? La réponse est stratégique. Naples n’était pas seulement une grande ville italienne du Sud. C’était une ville militaire, atlantique, méditerranéenne. Siège d’importantes structures liées à la présence navale américaine et à l’OTAN, elle représentait un nœud de la projection américaine en Méditerranée. Frapper Naples signifiait frapper l’Amérique non sur le territoire américain, mais au sein de l’une de ses plateformes européennes.
La date choisie, le 14 avril 1988, renforçait le message politique : deuxième anniversaire du bombardement américain de Tripoli et de Benghazi en 1986. La cible était le cercle USO, lieu de rencontre des militaires américains. L’attentat voulait parler à Washington, à Rome, à Tripoli, à Beyrouth et à l’ensemble du système occidental.
La logique militaire était claire : cible symbolique, charge explosive simple mais meurtrière, exposition médiatique maximale, fuite rapide, revendication à travers des sigles-écrans. La plupart des militaires américains survécurent parce qu’ils se trouvaient dans les sous-sols du local. Ceux qui moururent furent surtout des personnes présentes dans le rayon de l’explosion. Comme souvent dans le terrorisme, le symbole politique fut construit sur les corps de victimes fortuites.
La valeur géopolitique du massacre
Le massacre de Calata San Marco montre une vérité souvent refoulée : l’Italie méditerranéenne était exposée à des conflits qu’elle ne contrôlait pas. Sa position géographique, la présence américaine, le rapport avec le monde arabe, la proximité de la Libye, le poids de l’OTAN et la fragilité intérieure en faisaient une cible idéale.
Du point de vue géopolitique, Naples fut frappée parce qu’elle était une porte. Porte militaire des États-Unis en Méditerranée, porte italienne vers l’Afrique du Nord, porte symbolique d’une Europe traversée par des guerres combattues ailleurs. Le terrorisme international agissait précisément dans ces interstices : là où les souverainetés se superposent, là où les appareils coopèrent mais ne communiquent pas toujours, là où l’ennemi arrive par une trajectoire imprévue.
Du point de vue géoéconomique, l’affaire anticipe un thème aujourd’hui central : la sécurité des infrastructures et des nœuds stratégiques. Ports, bases navales, villes logistiques, corridors énergétiques, centres de communication ne sont jamais seulement des lieux civils. Ce sont des points sensibles de l’ordre international. Naples l’était alors, comme le sont aujourd’hui les détroits maritimes, les câbles sous-marins, les ports énergétiques, les plateformes numériques.
Un fantôme que l’Italie a refoulé
La partie la plus amère de cette histoire est son refoulement. Pendant des décennies, le massacre de Naples est resté aux marges de la mémoire publique. Il n’appartenait pas pleinement au récit des années de plomb italiennes, ne relevait pas de la mémoire de la Camorra, ne se laissait pas expliquer par les catégories habituelles du terrorisme intérieur. Il était trop international, trop anormal, trop dérangeant.
Junzō Okudaira est resté un fantôme. Condamné à la réclusion à perpétuité en Italie, recherché aussi par les États-Unis, considéré pendant des années comme le principal fugitif du parquet de Naples, il continue d’incarner l’irrésolu de cette saison. Non seulement parce qu’il n’a pas été capturé, mais parce qu’il oblige à regarder l’Italie comme le terrain d’une guerre plus vaste.
La plaque commémorative apposée en 2021 à Calata San Marco a restitué au moins une visibilité publique aux victimes. Mais la mémoire ne peut pas se limiter à la pierre. Elle doit devenir compréhension historique.
La leçon oubliée
Le massacre de Naples de 1988 enseigne que le terrorisme ne naît jamais dans le vide. Il a besoin d’idéologie, mais aussi de logistique. Il a besoin de fanatisme, mais aussi de passeports, de bases, d’argent, de couvertures, d’États complaisants, de réseaux internationaux. La figure romantique du militant armé est un mensonge. Derrière le geste terroriste, il y a toujours des infrastructures, des protections, des calculs, des intérêts.
L’Armée rouge japonaise fut petite par le nombre, mais immense dans sa capacité à se mouvoir dans les fractures du système international. Naples fut l’une de ses traces les plus sanglantes. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’il faut s’en souvenir : parce qu’elle montre que l’Italie ne fut pas seulement le théâtre de son propre terrorisme intérieur, mais aussi la cible d’une guerre mondiale menée par procuration, idéologie et vengeance.
Le monde d’aujourd’hui est différent, mais il n’est pas moins exposé. Les réseaux ont changé, les instruments ont muté, les idéologies se sont transformées. À la place des cellules entraînées dans la Bekaa, il y a de nouvelles filières djihadistes, des réseaux criminels, des acteurs hybrides, des mercenaires numériques, des appareils informels et des campagnes cybernétiques. Mais la logique reste semblable : frapper là où l’ennemi se croit protégé, utiliser le symbole, exploiter les zones grises, transformer une ville en message.
Naples, le 14 avril 1988, fut cela : non seulement un massacre oublié, mais une fenêtre sur le côté obscur de la guerre froide méditerranéenne. Une guerre faite de bombes, de sigles fantômes, d’États parrains, de révolutionnaires professionnels et de victimes innocentes. Une guerre que l’Italie a trop vite archivée, peut-être parce que la reconnaître aurait signifié admettre une vérité dérangeante : notre pays n’était pas aux marges de l’histoire mondiale du terrorisme. Il en était l’un des carrefours.
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