HISTOIRE – Quand Washington voulait stopper le programme nucléaire israélien : Les dessous d’un bras de fer secret

Image saisissante du réacteur nucléaire de Dimona en Israël, avec en premier plan un chasseur F-16 israélien et des missiles balistiques – symbole de la puissance militaire et nucléaire non déclarée de l’État hébreu au cœur du désert du Néguev.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Au cœur de la guerre froide, alors que le monde retenait son souffle après la crise des missiles à Cuba, un autre affrontement stratégique se jouait dans les coulisses de la diplomatie internationale. Il opposait le président américain John F. Kennedy au gouvernement israélien, d’abord dirigé par David Ben-Gourion puis par Levi Eshkol. Objet du litige : le réacteur nucléaire de Dimona, noyau d’un programme nucléaire israélien que Tel-Aviv présentait comme civil, mais que Washington soupçonnait d’avoir des visées militaires.

Kennedy, fervent défenseur de la non-prolifération, voyait dans les ambitions israéliennes une menace sérieuse à l’équilibre régional et un précédent dangereux pour d’autres pays émergents, notamment l’Inde. La Maison Blanche, alimentée par des rapports détaillés de la CIA, était convaincue que le projet de Dimona visait la production de plutonium à des fins militaires. Des documents déclassifiés confirment aujourd’hui l’intensité des échanges et la tension extrême entre les deux alliés.

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Le spectre d’une rupture diplomatique

Les échanges entre Kennedy et Ben-Gourion, marqués par des ultimatums à peine voilés, révélèrent une impasse stratégique : Israël refusait toute transparence totale, multipliant les manœuvres dilatoires pour échapper aux inspections américaines. Dans un contexte où l’Union soviétique suivait de près les évolutions au Moyen-Orient, le président américain redoutait qu’un programme nucléaire israélien ne déclenche un enchaînement incontrôlable.

Un ancien haut commandant de l’aviation israélienne, Dan Tolkowsky, rapporta même avoir craint une intervention militaire américaine directe sur Dimona. Le risque n’était pas militaire seulement, il était aussi politique : si le monde arabe découvrait la vérité, les États-Unis en subiraient les conséquences diplomatiques. Comme la France d’ailleurs qui avaient apporté une assistance technique au projet dès le départ. Roland Lombardi, historien spécialiste des relations franco-israéliennes, rappelle également que : « la France de la IVe République avait fortement aidé Israël, menacé et seul dans un océan arabe hostile, à développer son programme nucléaire civil mais aussi militaire. Dès son arrivée au pouvoir en 1958, le général de Gaulle voulait mettre fin à cette coopération. Il était notamment poussé par son influent ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, un ancien membre du gouvernement de Vichy et un gaulliste pour le moins tardif puisqu’il rejoint de Gaulle qu’à partir de 1943 (!), mais surtout un antisioniste voire un antisémite notoire et qui fut au passage l’instigateur de la « nouvelle politique arabe » de la France, un véritable fiasco au demeurant. Or, Jacques Soustelle, un vrai fidèle de la première heure, lui, de De Gaulle, alors ministre de l’Énergie atomique continuera en secret à aider l’État hébreu dans le domaine nucléaire, malgré les injonctions de l’Élysée et ce jusqu’en 1960, date de son départ du gouvernement à cause de son désaccord avec la politique algérienne du général de Gaulle ». 

La diplomatie du silence

Entre 1961 et 1963, les Américains réussirent à mener plusieurs visites sur le site, mais sans jamais obtenir les preuves qu’ils cherchaient. Israël jouait la montre. Ben-Gourion éludait les questions, réorientait la discussion sur la sécurité nationale israélienne et invoquait la menace arabe — notamment l’union militaire proclamée en 1963 par l’Égypte, la Syrie et l’Irak pour « libérer la Palestine » — pour justifier ses réticences.

Kennedy ne se laissa pas convaincre. Dans l’une de ses dernières lettres à Ben-Gourion, il affirma clairement que sans preuve tangible sur la nature pacifique du programme, le soutien des États-Unis à Israël pourrait être « sérieusement remis en question ». Mais cette lettre arriva trop tard : Ben-Gourion venait de démissionner. Son successeur, Levi Eshkol, poursuivit la même ligne, tout en se montrant plus habile dans la communication avec Washington.

Une inspection repoussée, un destin scellé

Eshkol accepta le principe d’inspections, mais les repoussa à janvier 1964. Kennedy n’en verra jamais la mise en œuvre : il sera assassiné à Dallas en novembre 1963. Avec sa disparition, l’élan diplomatique visant à imposer un contrôle strict sur Dimona s’éteint. Son successeur, Lyndon B. Johnson, ne reprit jamais le dossier avec la même vigueur. Préoccupé par le Vietnam et d’autres enjeux de politique intérieure et internationale, il laissa Israël suivre sa voie.

Le réacteur de Dimona était déjà pleinement opérationnel dès l’été 1963. Les zones sensibles avaient été soigneusement dissimulées aux inspecteurs. L’objectif d’Israël était clair : obtenir l’arme nucléaire comme ultime garantie de sécurité dans une région instable. Et le contexte international, conjugué à l’assassinat de Kennedy, joua en sa faveur.

Le précédent israélien

Kennedy avait compris que laisser Israël accéder à l’arme atomique ouvrirait la porte à d’autres pays aspirant au nucléaire. Son combat n’était pas uniquement dirigé contre Tel-Aviv, mais visait à affirmer une doctrine de contrôle global de la prolifération. L’échec de cette tentative allait marquer un tournant : Israël deviendrait l’un des rares États à posséder l’arme nucléaire sans jamais l’avoir reconnu officiellement, et sans jamais avoir signé le Traité de non-prolifération.

Ce qui fut présenté à l’époque comme une nécessité stratégique fut en réalité le fruit d’une impasse diplomatique historique, d’un calcul politique froid et d’un concours de circonstances tragique. L’histoire retiendra que la première véritable tentative américaine de contenir la prolifération nucléaire dans le Moyen-Orient échoua, non pas par manque de volonté, mais à cause de la fragilité du moment, de l’opacité israélienne et d’un assassinat qui bouleversa la trajectoire d’une présidence déterminée.

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