Le Grand Entretien avec le général Jean-Bernard Pinatel – Ukraine : Vers une guerre sans issue ?

Plus de quatre ans après le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, le conflit semble désormais installé dans une logique d’usure durable aux conséquences géopolitiques majeures pour l’Europe et l’ordre international. Malgré les aides militaires occidentales massives, les sanctions économiques contre Moscou et les tentatives diplomatiques successives, aucune perspective claire de règlement ne semble émerger.
Sur le terrain, les combats demeurent particulièrement violents le long de plusieurs axes stratégiques, tandis que les armées russe et ukrainienne subissent une attrition humaine, industrielle et financière considérable. Dans le même temps, les débats se multiplient en Occident autour du coût de la guerre, de l’efficacité réelle de l’aide militaire à Kiev, du rôle de l’OTAN et des fragilités internes du pouvoir ukrainien.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche n’a, pour l’heure, pas permis de débloquer la situation, malgré ses promesses répétées de parvenir rapidement à un accord de paix avec Moscou.
Pour analyser les dynamiques militaires, stratégiques et politiques de cette guerre appelée à redessiner durablement l’équilibre européen, Le Diplomate Média a interrogé le général (2S) Jean-Bernard Pinatel, ancien officier de l’armée française et spécialiste des questions stratégiques et de défense.
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : Après plus de quatre années de guerre, comment analysez-vous aujourd’hui l’état réel du front ukrainien ? Assistons-nous à une stabilisation militaire durable ou à une phase préparatoire avant de nouvelles offensives majeures ?
Jean-Bernard Pinatel : Dans mon ouvrage Ukraine, le grand aveuglement, paru en mai 2024, je proposais trois scénarios de sortie de guerre, dont le plus vraisemblable me semblait être le « scénario coréen ». J’y écrivais notamment : « Poutine réduit ses objectifs, concentre ses nouvelles forces sur la conquête complète des quatre oblasts de Louhansk, Donetsk, Zaporijjia et Kherson, puis fige ses troupes sur des lignes défensives solidement préparées. Les Ukrainiens, déjà durement éprouvés, épuisent leurs forces en offensive contre ces positions, sous un feu continu d’artillerie et de drones russes. Peu à peu s’installe alors une « non-guerre armée » de part et d’autre d’une « nouvelle frontière » que ni l’Ukraine ni les Occidentaux ne reconnaissent, nous faisant basculer dans une configuration analogue à celle de la péninsule coréenne depuis soixante‑quatorze ans.
Nous y sommes désormais : la situation a pris la forme d’un quasi‑front figé, tandis que le principal sponsor du conflit, les États‑Unis, se désengage financièrement. Engagés face à l’Iran, les Américains ne peuvent plus livrer à l’Ukraine certains armements critiques – missiles sol‑air, sol‑sol et air‑sol – même lorsqu’ils sont financés par les Européens, tant leurs stocks sont entamés et les livraisons hiérarchisées : d’abord leurs propres forces, puis leurs alliés du Golfe, ensuite la reconstitution de leurs réserves, et seulement en dernier lieu les commandes européennes. De leur côté, nombre de dirigeants européens – tout comme des oppositions qui progressent à chaque scrutin – voient désormais clairement que cette guerre affaiblit davantage leurs pays et leurs économies que la Russie, et que sa poursuite ne ferait qu’épuiser encore plus l’Ukraine, dont la reconstruction devrait in fine être assumée par l’Union européenne.
Poutine, enfin, sait que le soutien majoritaire de la population russe ne tiendra que s’il évite une mobilisation massive. Il ménage donc ses effectifs et privilégie une stratégie de grignotage territorial, où l’intensité du feu compense la retenue dans l’engagement des hommes, confirmant pleinement la logique de ce « scénario coréen ».
Quel est selon vous l’état des forces respectives des armées russe et ukrainienne en 2026 ? La Russie conserve-t-elle aujourd’hui un avantage stratégique décisif malgré les pertes subies depuis 2022 ?
La Russie peut compter encore sur un volume d’engagés qui lui permet de compenser ses pertes et possède une industrie d’armement étatisée dont la production en armes et munitions reste largement supérieure à celle de tous pays européens qui n’ont que marginalement augmenté leurs capacités de production malgré le discours macronien : « nous sommes en économie de guerre ». La Russie peut compter aussi sur la Corée du nord qui est devenue son sous-traitant bon marché pour produire certaines armes et beaucoup de ses munitions.
Dans mon livre à paraître prochainement, j’écris : « Les commandes militaires russes agissent comme un plan de relance massif en Corée du nord. Si l’on estime la valeur des obus et des missiles fournis à environ 4 à 6 milliards de dollars par an (en incluant le troc pétrole/nourriture/technologie), cela représente entre 25 % et 30 % du PIB total du pays. Jamais une seule source de revenus extérieure (hormis l’aide chinoise historique) n’avait pesé aussi lourd dans l’économie nord-coréenne. La guerre en Ukraine a transformé le pays en une véritable « économie de sous-traitance de guerre ».
Des études utilisant les images de luminosité nocturne montrent une hausse de l’activité économique dans certaines régions liées au complexe militaro-industriel, signe que les exportations d’armes ont un impact réel mais sectoriel sur l’économie.
L’économie nord-coréenne ne se « développe » pas au sens classique (santé, éducation, libertés), mais elle se militarise avec succès. L’apport russe permet au régime de contourner les sanctions et de stabiliser le niveau de vie de base, évitant ainsi toute instabilité interne. »
A cette situation de raréfaction du soutien matériel occidental, s’ajoute pour l’armée ukrainienne des difficultés croissantes en matière de mobilisation, de munitions et de fatigue opérationnelle. Kiev peut-il encore soutenir durablement une guerre d’attrition face à la supériorité démographique et industrielle russe ?
L’armée ukrainienne fait face à une double crise d’effectifs, d’armements et de munitions. La contestation de la mobilisation est désormais généralisée, mais ses formes varient selon la géographie : à l’Ouest, la proximité des frontières de l’Union européenne favorise surtout la fuite vers l’étranger, tandis que, dans le centre et l’Est restés sous le contrôle de Kyiv, dominent des formes de « désertion sur place » (se dissimuler, éviter les convocations). Dans ce contexte, l’emploi massif de drones bon marché limite pour l’instant la mobilité sur le champ de bataille en rendant dangereuse toute concentration de forces. Cette supériorité momentanée de la défense devrait toutefois s’atténuer à mesure que, au niveau des unités élémentaires russes, se généraliseront des moyens de défense anti‑drones nombreux, peu coûteux et efficaces, actuellement en phase d’expérimentation et de mise en production en Russie.
Le président Volodymyr Zelensky reste fortement soutenu par une partie des opinions occidentales, mais des accusations persistantes de corruption et de mauvaise gestion continuent d’émerger au sein de l’appareil d’État ukrainien. Ces fragilités internes risquent-elles désormais de peser sur la capacité de résistance de l’Ukraine ?
Les derniers sondages montrent que le soutien à l’Ukraine demeure majoritaire dans la plupart des opinions publiques occidentales, mais qu’il s’érode, se fragmente par type de soutien (humanitaire, financier, militaire) et que la demande de négociation et de « sortie » du conflit progresse nettement, y compris en Ukraine. Les affaires de corruption n’inversent pas la matrice stratégique du soutien occidental, mais elles déplacent le centre de gravité du débat vers une aide plus conditionnelle, plus contrôlée et plus orientée vers des instruments où le risque de détournement est moindre (armes, assistance technique, garanties plutôt qu’argent liquide »). Elles nourrissent aussi le discours des courants favorables à un compromis rapide avec Moscou, qui mettent en avant le coût, la durée et la corruption pour plaider une réduction de l’effort. Elles fragilisent enfin le capital symbolique de Zelensky comme figure morale de la résistance, sans pour autant provoquer un transfert du soutien occidental de « Zelensky » vers un autre leadership ukrainien, faute d’alternative clairement identifiée aux yeux des opinions.
Vladimir Poutine apparaît extérieurement en position de force, mais certains observateurs évoquent néanmoins des fragilités économiques, sociales et politiques internes en Russie. Le Kremlin est-il réellement consolidé ou assiste-t-on à une forme d’usure progressive du pouvoir russe ?
Le soutien à Poutine s’érode, mais il demeure approuvé par plus des deux tiers de la population russe, un niveau qui ferait rêver bien des dirigeants occidentaux. Cette différence s’explique en partie par le fait que les sanctions économiques décidées par l’Occident ont, jusqu’ici, pesé plus lourdement sur les économies européennes que sur celle de la Russie, laquelle a réussi à amortir une partie du choc en réorientant ses échanges et en s’adaptant progressivement au nouveau contexte.
| France | Emmanuel Macron | 16–19% favorables | 79–81% défavorables | YouGov tracker + Ifop |
| Allemagne | Friedrich Merz | 23–26% favorables | 69–71% défavorables | YouGov tracker |
| Royaume‑Uni | Keir Starmer | 18–21% favorables | 71–75% défavorables | YouGov tracker |
| Espagne | Pedro Sánchez | 32–34% favorables | 65–66% défavorables | YouGov tracker |
| Italie | Giorgia Meloni | 35% favorables | 56–57% défavorables | YouGov tracker |
| Danemark | Mette Frederiksen | 43–44% favorables | 52–63% défavorables | YouGov tracker |
L’OTAN joue aujourd’hui un rôle central dans le soutien militaire, logistique et renseignement de l’Ukraine. Peut-on encore parler d’une guerre strictement russo-ukrainienne ou sommes-nous désormais face à une confrontation indirecte entre la Russie et l’Alliance atlantique ?
Oui on est clairement dans une guerre Europe et OTAN contre la Russie via le proxy ukrainien. Alors que les flux financiers et de fournitures militaires américains se tarissent à partir de 2025 sous la pression de Trump–Vance, le soutien de renseignement de la CIA ne disparaît pas : il est temporairement réduit, modulé, mais la coopération clandestine bâtie depuis 2014 – bases, formation, SIGINT, ciblage – demeure un pilier de la capacité ukrainienne. La raison essentielle est que les Etats-Unis veulent disposer de ces moyens pour contrôler le respect d’un cessez-le feu si celui-ci se réalise en 2026 ou plus tard. Une partie de ce vide est comblée par une montée en puissance européenne – la France revendiquant par exemple d’assurer désormais une grande part du flux de renseignement utile à Kiev –, mais sans atteindre le niveau quantitatif et qualitatif des capacités américaines.
Donald Trump avait affirmé pouvoir mettre rapidement fin au conflit une fois revenu à la Maison-Blanche. Pourquoi les initiatives américaines peinent-elles aujourd’hui à déboucher sur une solution politique ou diplomatique crédible ?
On oublie que mettre fin a un conflit dure souvent plus longtemps que le conflit lui-même sauf en cas d’une capitulation d’une des parties. Je rappelle toujours à mes interlocuteurs l’exemple de la guerre de Corée. Alors que le front Coréen était pratiquement gelé après un an de guerre autour du 38e parallèle, les pourparlers d’armistice, engagés à l’été 1951 dureront près de deux ans – au prix de 158 réunions et de longues interruptions – avant de déboucher sur l’accord de Panmunjom du 27 juillet 1953.
Enfin, quels sont selon vous les scénarios possibles pour les prochains mois : gel du conflit, partition durable de l’Ukraine, négociations imposées par l’usure ou au contraire risque d’escalade plus large impliquant directement certains pays de l’OTAN ?
Poutine ne mettra un terme à la guerre que lorsque le Donbass aura été entièrement conquis ou qu’il en aura obtenu le contrôle par la négociation. À cette fin, il me paraît disposé à renoncer à la partie de l’oblast de Kherson située à l’ouest du Dniepr, à figer la ligne sur à peu près le front actuel dans l’oblast de Zaporijjia, et à restituer les quelque 1 000 km² conquis dans les quatre oblasts de Kharkiv, Soumy, Dnipropetrovsk et Mykolaïv (la zone tampon au nord‑est de l’Ukraine). Au total, il serait ainsi prêt, selon moi, à abandonner environ deux fois plus de kilomètres carrés dans les oblasts annexés que les 6 000 km² qu’il lui reste à conquérir dans le Donbass, qu’il considère – non sans raisons historiques – comme des terres russes depuis la fin du XVIIIᵉ siècle. Cette position, inchangée depuis sa rencontre avec Trump à Anchorage, ne satisfait pas son aile la plus dure, qui souhaite pousser l’offensive jusqu’à Odessa, au motif que les rivages actuels de l’oblast d’Odessa relèvent de la Russie impériale depuis la paix de Iaşi (1792) avec l’Empire ottoman et la fondation de la ville, en 1794–1795, par Catherine II[1].
[1] Pour mémoire, je rappelle que le territoire métropolitain français s’est accru, depuis la fin du XVIIIᵉ siècle, d’environ 18 000 km², soit 3,2% de la superficie de la République française (Savoie, comté de Nice et transferts alpins), alors que l’acquisition tardive de la « Novorossia » – Donbass (53 000 km²), oblast d’Odessa (33 000 km²) et Crimée (27 000 km²) – ne représente qu’environ 0,7% de la surface de l’Empire russe d’alors, et à peine 0,7% du territoire de la Russie actuelle.
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