LIVRE – Le Grand Entretien avec Tigrane Yégavian – Escales arméniennes

Portrait d’un homme pensif à gauche, la couverture du livre Escales arméniennes au centre, et le drapeau arménien flottant dans un paysage de montagnes à droite.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Tigrane Yégavian, est l’un des meilleurs chercheurs et spécialistes français du Caucase. Il est également journaliste et essayiste, dont les travaux et ouvrages portent sur le Moyen-Orient, la diaspora arménienne et les enjeux contemporains de l’Arménie. 

Avec son dernier livre, Escales arméniennes (2025, Erick Bonnier Éditions), il rassemble des chroniques, reportages et analyses issues de ses archives (notamment pour le mensuel France‑Arménie) — parcourant la Turquie, la Syrie, le Liban, Chypre et l’Arménie elle-même — pour offrir un portrait pluriel de la diaspora et des défis d’une nation fragmentée mais vivante. 

Dans un contexte géopolitique où le Caucase, l’Europe et la Turquie se croisent, cet ouvrage renvoie à la mémoire, à l’identité et aux recompositions stratégiques. Nous avons interrogé Tigrane Yégavian afin de mieux comprendre sa méthode, ses enjeux et ce que ces « escales arméniennes » disent de l’époque.

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Vous avez opté pour un format de « recueil d’escales » plus que pour un récit linéaire — pourquoi avoir choisi cette forme ? En quoi ce format éclaire-t-il différemment la question arménienne et la diaspora ?

Tigrane Yégavian : Mon propos consistait à « sauver de l’oubli » des textes éparpillés dans plusieurs publications, essentiellement le magazine France-Arménie, fondé en 1982 à l’initiative du comité de défense de la cause arménienne, époque où la communauté arménienne connaissait un réveil identitaire et militant en France. La presse joue un rôle important en situation de dispersion, elle « fait le lien » , elle donne à connaître et à transmettre l’identité et le sens du combat arménien dans la diaspora pour la justice, la vérité et une forme de réconciliation avec le passé et le présent. Bref, elle fait œuvre de transmission et c’était précisément mon objectif que de transmettre tout un bagage aux jeunes générations. 

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Vos articles proviennent de terrains variés — Turquie, Syrie, Liban, Chypre, Arménie. Comment reliez-vous ces géographies dans votre réflexion ? Et comment cette pluralité de repères change-t-elle la compréhension stratégique de l’Arménie ?

Mes terrains — Turquie, Syrie, Liban, Chypre, Arménie — ne sont pas des îlots séparés, mais les fragments d’un même espace stratégique : celui formé par l’ancien Empire ottoman, le Levant, la Méditerranée orientale et, en prolongement, le Caucase. Ce qui m’intéresse, ce sont les continuités sous les ruptures : les mêmes lignes de faille impériales, les mêmes questions de minorités, de frontières contestées, de corridors énergétiques et d’emboîtement entre enjeux locaux et rivalités de grandes puissances. Travailler sur la Turquie ou Chypre, sur le Liban ou la Syrie, c’est observer d’autres variantes d’un même problème : comment des sociétés petites ou fragmentées négocient leur survie entre des voisins plus forts et des protecteurs lointains.

Cette pluralité de terrains change profondément la manière de penser l’Arménie. D’abord, elle m’empêche de la regarder comme un cas isolé ou « exceptionnel ». Quand on a en tête le précédent chypriote, les expériences libanaises de partage du pouvoir, ou la façon dont la Turquie instrumentalise ses diasporas et ses minorités, on lit autrement les dilemmes arméniens : la tentation du protecteur unique, la dépendance aux diasporas, la difficulté à construire un État souverain dans un environnement saturé de tutelles. Ensuite, le détour par ces autres géographies oblige à penser l’Arménie non seulement depuis Erevan, mais depuis ses marges — Alep, Beyrouth, Istanbul, Chypre — là où se recomposent les communautés, les capitaux, les relais d’influence. Au fond, cette circulation des regards me conduit à envisager la « question arménienne » non comme un tête-à-tête avec Bakou ou Moscou, mais comme un enjeu traversant un espace plus large, de la Méditerranée au Caucase, où se redéfinissent simultanément routes, alliances et hiérarchies de puissance.

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La diaspora arménienne, thème central de votre ouvrage, se présente comme « fragmentée mais toujours vivante ». Du point de vue géopolitique, quelle est selon vous la force et la vulnérabilité de cette diaspora aujourd’hui ?

Parler d’une diaspora « fragmentée mais vivante », c’est reconnaître d’emblée cette ambivalence. Du point de vue géopolitique, la grande force de la diaspora arménienne tient à trois éléments : la densité de ses réseaux, sa capacité de mobilisation rapide et sa profondeur historique. Des États-Unis à la France, du Liban à la Russie, jusqu’aux nouvelles communautés d’Europe et d’ailleurs, on retrouve des relais intellectuels, médiatiques, économiques et politiques capables, dans les moments de crise, de transformer une cause lointaine en enjeu public dans les pays d’accueil. La reconnaissance du génocide, certaines victoires symboliques ou judiciaires, ou encore la mise à l’agenda international du sort des Arméniens du Haut-Karabagh n’auraient jamais été possibles sans ce patient travail diasporique.

Mais cette force est inséparable de plusieurs vulnérabilités. La première est justement la fragmentation : fragmentation géographique (des Amériques au Moyen-Orient et à l’Europe), mais aussi idéologique et générationnelle. Il n’existe pas « une » diaspora parlant d’une seule voix, mais une pluralité de mémoires, de priorités et de registres d’action, qui rendent difficile l’élaboration d’une stratégie cohérente. La deuxième vulnérabilité tient au décalage croissant entre les attentes des communautés de diaspora et les contraintes de l’État arménien : un État faible, encerclé, qui raisonne en termes de survie immédiate, face à des diasporas qui projettent parfois sur lui leurs propres imaginaires, leurs frustrations ou leurs agendas militants.

Enfin, la diaspora arménienne est exposée à deux risques politiques majeurs : l’instrumentalisation et l’épuisement. Instrumentalisation par les États d’accueil, qui peuvent se servir de la « carte arménienne » dans leurs rapports avec la Turquie, l’Azerbaïdjan ou la Russie, sans pour autant offrir de garanties durables à l’Arménie, instrumentalisation par le régime d’Erevan qui joue sur les divisions pour mieux affaiblir les forces qui lui sont hostiles; épuisement d’une partie des militants, confrontés à la répétition des échecs, au sentiment d’impuissance après 2020 et à la tentation du repli communautaire ou mémoriel. La question centrale devient donc : comment transformer cette diaspora dispersée, blessée, mais toujours vivante, en acteur stratégique capable d’articuler mémoire, défense des droits et soutien concret à la souveraineté arménienne, plutôt qu’en simple caisse de résonance des défaites arméniennes?

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Votre ouvrage mêle portrait de personnalités, textes d’opinion, analyses de terrain. Quel équilibre établissez-vous entre témoignage, mémoire et stratégie géopolitique ? Et pourquoi cette articulation vous paraît-elle nécessaire ?

Je ne crois pas qu’on puisse dissocier proprement témoignage, mémoire et stratégie géopolitique – surtout lorsqu’on parle d’un peuple comme les Arméniens, « peuple monde de la longue durée » (expression que j’emprunte à Michel Bruneau) pris dans un long XXᵉ siècle inachevé. Les portraits de personnalités, les récits de vie, les fragments de mémoire ne sont pas, pour moi, un décor « humain » autour d’analyses plus sérieuses : ils sont le point de départ. C’est à partir des trajectoires individuelles – d’un prêtre, d’un militant, d’un intellectuel, d’un réfugié de guerre – que se dessinent les lignes de force : la manière dont un État traite ses minorités, dont une guerre reconfigure une ville, dont une diaspora s’organise ou se délite. Le témoignage, dans ce sens, est un matériau géopolitique.

En même temps, je tiens à ne pas m’arrêter à l’émotion ou à la commémoration. Ce qui m’occupe et me préoccupe c’est donner un sens à l’effondrement en cours en revisitant les îlots de l’archipel arménien et ceux et celles qui le font vivre. Je pense que la diaspora dispose d’un immense potentiel, hélas en jachère, car il n’y a pas de leadership, pas de vision et pas assez de réflexion. D’où l’insistance sur la mise en perspective.

La mémoire ne m’intéresse que si elle est travaillée, confrontée au réel ; la géopolitique ne m’intéresse que si elle reste arrimée à des existences concrètes, à des lieux précis, à des pertes et des espoirs nommés. Cette articulation me paraît nécessaire parce qu’un discours purement stratégique sur l’Arménie et ses diasporas finit souvent par oublier ce qu’il prétend protéger, tandis qu’un discours purement mémoriel se condamne à l’impuissance. Le livre essaie donc de tenir ensemble ces trois registres – témoignage, mémoire, stratégie – pour proposer une lecture du présent arménien qui soit à la fois incarnée et lucide.

À l’heure où la région du Caucase connaît de vives tensions (entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Turquie et la Russie), que peut apporter votre regard journalistique et historique pour éclairer les enjeux de l’Arménie contemporaine ?

Je revendique d’abord un regard de journaliste de terrain : je ne pars pas d’un schéma théorique pour y faire rentrer l’Arménie, je pars des lieux, des visages, des voix. Ce que j’essaie d’apporter, ce sont des récits situés – à Erevan, dans les villages frontaliers, dans les diasporas de Beyrouth, d’Istanbul ou de Paris – qui montrent comment les grandes manœuvres russes, turques ou azerbaïdjanaises se traduisent dans la vie quotidienne des gens. Le reportage, l’enquête, le témoignage ne sont pas pour moi un simple décor narratif : ce sont des outils pour dégonfler les illusions, pour confronter les discours officiels à ce qui se joue réellement sur le terrain, et pour articuler la pensée à l’action.

Ensuite, j’essaie de tenir une ligne de crête : une pensée réaliste et lucide, qui ne se raconte pas d’histoires sur les rapports de force, sur la solitude stratégique de l’Arménie, sur les limites du soutien occidental ou diasporique, mais qui refuse aussi le cynisme et le désespoir. C’est là qu’intervient une dimension spirituelle qu’il ne faut pas perdre de vue : non pas au sens d’un discours religieux, mais comme attention à ce qui, chez les individus et les communautés, dépasse la seule logique de puissance – la fidélité à une langue, à une mémoire, à une terre, à une promesse de justice. Dans une région où tout pousse à la brutalité et au court terme, je crois que le rôle d’un journaliste-historien est d’éclairer les enjeux stratégiques de l’Arménie contemporaine sans étouffer cette part intérieure qui permet encore de se projeter, de résister et de choisir.

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Vous êtes à la fois observateur et acteur de la mémoire (via vos publications). Selon vous, comment la construction d’une mémoire — nationale ou diasporique — contribue-t-elle à la souveraineté et à la stratégie d’un petit État comme l’Arménie ?

Je vois la mémoire comme un champ de bataille à part entière. Pour un petit État comme l’Arménie, qui n’a ni profondeur stratégique ni masse critique démographique, la souveraineté ne se joue pas seulement sur les cartes militaires ou diplomatiques, mais aussi dans la capacité à se raconter soi-même – à produire son propre récit plutôt que de laisser d’autres le faire.

Être à la fois observateur et acteur de cette mémoire, à travers des livres, des portraits, des enquêtes, c’est justement essayer de transformer la mémoire en ressource politique plutôt qu’en simple refuge. Une mémoire nationale ou diasporique bien travaillée ne se réduit pas à la commémoration du génocide ou à la nostalgie d’un âge d’or perdu : elle sert à définir qui est le « nous » arménien aujourd’hui, quelles continuités on assume, quelles ruptures on accepte, quelles priorités on se donne. C’est ce socle symbolique qui permet ensuite à un petit État d’affirmer ses intérêts, d’expliquer au monde pourquoi son existence compte, et sur quoi repose sa légitimité.

Du côté de la diaspora, la mémoire joue un rôle tout aussi stratégique. Elle maintient un lien transgénérationnel avec un État qui, sinon, risquerait d’être perçu comme lointain, faible ou décevant. Mais là encore, tout dépend de la manière dont cette mémoire est construite : si elle se fige dans le seul registre victimaire, elle enferme l’Arménie dans le passé et la condamne à demander réparation sans jamais penser puissance. Si, au contraire, elle articule le passé tragique avec les défis présents – souveraineté, sécurité, justice, émigration massive – elle peut nourrir une solidarité active, des investissements, des relais politiques, une diplomatie diasporique assumée.

Enfin, il y a un enjeu de lucidité. Construire une mémoire, ce n’est pas fabriquer une légende nationale consolante, c’est accepter de regarder aussi les angles morts, les responsabilités propres, les occasions manquées. Pour moi, la mémoire ne contribue à la stratégie arménienne que si elle aide à mieux comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là, et donc à éviter de reproduire les mêmes impasses, les mêmes erreurs. À cette condition seulement, ce travail de mémoire – en Arménie comme en diaspora – peut devenir un pilier de la souveraineté d’un petit État : non pas seulement se souvenir de ce que l’on a subi, mais clarifier ce que l’on veut devenir.

Après ce recueil d’escales, envisagez-vous d’explorer d’autres « escales » géographiques ou diasporiques pour prolonger la réflexion ? Quels thèmes ou zones stratégiques vous semblent encore sous-explorés ?

Oui, j’envisage de poursuivre ces « escales », parce que ce format – fragments, terrains, portraits, analyses – permet d’attraper des réalités mouvantes sans les figer dans un grand récit théorique. Plusieurs zones, plusieurs diasporas me semblent encore sous-explorées et mériteraient d’être intégrées dans une réflexion plus large.

D’abord, l’axe Europe de l’Est – mer Noire – Caucase élargi, notamment l’Ukraine, la Géorgie, la Roumanie, la Pologne. Ces espaces sont aujourd’hui au cœur d’une recomposition stratégique que l’Arménie ne peut ignorer : corridors énergétiques, compétition OTAN–Russie, fragilité des États menacés, diplomaties diasporiques balbutiantes. Comprendre comment ces pays articulent souveraineté, dépendances et alliances permettrait de relire autrement le dilemme arménien.

Ensuite, je souhaite explorer des diasporas “sœurs”, non pas au sens culturel, mais structurel : les diasporas assyrienne, copte, libanaise, syriaque, palestinienne, qui connaissent le même défi d’articuler survie locale, mémoire traumatique et existence transnationale. On y retrouve des questions proches : comment maintenir une langue quand le territoire se délite ; comment produire un récit collectif sans État fort ; comment peser politiquement depuis l’exil.

Il y a aussi des zones où l’on parle beaucoup, mais trop vite : le Golfe, l’Asie centrale, où émergent de nouvelles circulations arméniennes – étudiants, travailleurs, entrepreneurs – qui pourraient redessiner la carte diasporique des années à venir. Ce sont des « escales » moins visuelles que Beyrouth ou Istanbul, mais stratégiquement cruciales.

Enfin, un champ me semble encore très insuffisamment exploré : les nouvelles mobilités post-2020. L’exil arménien en Europe, les communautés qui se recomposent à Prague, Madrid, Berlin ou Lisbonne. Comprendre ces trajectoires, c’est comprendre une part du futur de l’Arménie. Au fond, l’ambition reste la même : multiplier les escales pour mieux saisir une géographie stratégique en recomposition, et comprendre comment l’Arménie — État et diaspora — peut continuer à exister en pensant ses marges autant que son centre.

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