ÉNERGIE – France–Russie : Une dépendance nucléaire que l’Europe n’assume pas

ÉNERGIE – France–Russie : Une dépendance nucléaire que l’Europe n’assume pas

lediplomate.media — imprimé le 21/11/2025
Deux drapeaux, russe et français, flottent devant une centrale nucléaire, symbolisant la dépendance énergétique et les tensions géopolitiques entre Paris et Moscou.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le retour discret d’un commerce stratégique

Depuis plus de deux ans, l’Europe affiche la volonté de réduire sa dépendance énergétique envers Moscou. Mais derrière les déclarations, la réalité avance à pas feutrés. La France, pourtant parmi les plus ferventes promotrices des sanctions, continue d’envoyer en Russie une partie de son uranium de retraitement…

À Dunkerque, les militants de Greenpeace ont observé le chargement de conteneurs à destination du cargo Mikhail Dudin, un navire bien connu dans le circuit nucléaire franco-russe. Le simple fait qu’il reprenne du service révèle la persistance d’un partenariat officiellement suspendu depuis 2022, mais jamais vraiment démantelé.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Iran, nucléaire et diplomatie gelée : L’Europe à l’épreuve du feu

Un héritage industriel que la guerre n’a pas effacé

Cette coopération n’a rien de nouveau : elle remonte aux années soixante-dix, quand la France, championne du retraitement, externalisait pourtant une partie du travail à la Russie. Le mécanisme est immuable : EDF envoie en Sibérie de l’uranium appauvri ou de retraitement, Moscou le transforme en combustible réutilisable, puis Paris le récupère pour alimenter notamment la centrale de Cruas. Pendant des décennies, cette logique a fonctionné sans heurts. Mais depuis l’invasion de l’Ukraine, elle prend une dimension politique explosive.

Officiellement, ce cycle a été interrompu. Dans les faits, les transferts reprennent. Non pas par choix industriel, mais par absence d’alternative rapide : l’Europe n’a jamais investi dans des capacités suffisantes pour remplacer la Russie, dont les services restent parmi les moins chers et les plus rodés du marché mondial.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Ukraine : Les finances au bord du gouffre, entre guerre et survie économique

Une dépendance que Bruxelles connaît mais ne traite pas

La Commission européenne ne peut l’ignorer : vingt-trois pour cent des capacités de conversion d’uranium de toute l’Union proviennent toujours de Russie. D’autres segments de la chaîne sont encore plus problématiques : enrichissement, logistique, savoir-faire technique. Pendant que Bruxelles proclame l’autonomie stratégique, les opérateurs nucléaires, eux, travaillent avec les outils disponibles. L’autonomie ne se décrète pas ; elle se construit. Or l’Europe a laissé ce chantier en jachère.

Du côté d’EDF et du ministère français de l’Économie, silence absolu. La prudence, presque la gêne, domine. Comment expliquer à l’opinion qu’un secteur vital comme le nucléaire, pilier de la souveraineté énergétique française, reste lié à une puissance accusée de déstabiliser le continent ?

À lire aussi : IIIème Guerre mondiale ou démonstrations de force avant les pourparlers ?

La critique environnementale rencontre la géopolitique

Greenpeace dénonce un commerce « scandaleux », une collaboration maintenue malgré la guerre et malgré l’engagement de Bruxelles à réduire les dépendances stratégiques. Leur vigilance a de nouveau exposé une contradiction devenue structurelle : les Européens veulent sanctionner, mais ne peuvent se passer de certains intrants russes dans l’immédiat. Moscou, de son côté, saisit l’opportunité d’entretenir des relations économiques ciblées avec les pays européens afin d’empêcher une rupture totale. Cela renforce sa position dans un secteur où la Russie continue de peser lourd, face aux ambitions américaines ou chinoises.

L’épisode de Dunkerque est révélateur d’un rapport de forces plus large : l’Europe veut s’émanciper, mais court après le temps perdu. Washington presse ses alliés de réduire leurs liens avec Rosatom, qui alimente aussi des programmes nucléaires en Afrique, en Asie centrale ou au Moyen-Orient. La France, elle, avance sur une ligne de crête : maintenir son indépendance énergétique grâce au nucléaire tout en respectant un agenda diplomatique de plus en plus rigide.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Taïwan, premier importateur de pétrole russe en 2025 : Un paradoxe géopolitique

Un marché stratégique où les illusions se paient cher

L’affaire souligne une vérité que beaucoup préfèrent taire : l’énergie reste un domaine où les discours politiques se brisent contre la réalité des besoins. Dans l’immédiat, aucun acteur européen ne peut remplacer totalement les services russes sans provoquer une hausse significative des coûts, des tensions sur les stocks et des retards dans la production de combustible.

C’est justement ce paradoxe qui nourrit la méfiance de Moscou comme de Washington : pour la Russie, ce commerce prouve que l’Europe sait distinguer ses slogans de ses nécessités ; pour les États-Unis, il représente une brèche dans l’unité stratégique occidentale face au Kremlin. Et pour les pays émergents — Nigeria, Pakistan, République démocratique du Congo — qui observent attentivement la cohérence occidentale, il alimente l’idée d’un Occident plus habile à prêcher qu’à appliquer ses propres règles.

L’affaire Dudin n’est donc pas qu’un fait divers industriel. Elle révèle une tension fondamentale de notre époque : l’Europe veut la souveraineté mais dépend encore, pour des segments cruciaux, d’un partenaire qu’elle qualifie d’ennemi stratégique. Tant que cette contradiction structurelle ne sera pas résolue, les transferts d’uranium continueront d’être l’un des nombreux fils secrets qui relient Paris à Moscou, loin des tribunes diplomatiques et des récits officiels.

À lire aussi : TÉLÉGRAMME DU DIPLOMATE – Varsovie, Paris et le pari nucléaire : L’Europe redessine sa sécurité


énergie, nucléaire, france, russie, europe, géopolitique, uranium, rosatom, edf, dunkerque, greenpeace, sanctions, autonomie, stratégie, dépendance, bruxelles, moscou, énergie_nucléaire, politique_européenne, transition_énergétique, sécurité_énergétique, souveraineté, union_européenne, ukraine, relations_internationales, industrie_nucléaire, combustible_nucléaire, enrichissement, conversion_uranium, diplomatie, france_russie, marché_de_lénergie, analyse_géopolitique, sécurité_nationale, tensions_internationales, commerce_stratégique, nucléaire_français, énergie_européenne, rosatom_russia, export_uranium,

Retour en haut