ANALYSE – Mékong : Le défi géopolitique entre la Chine et l’Asie du Sud-Est

Le mekong et ses navigants
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.

Le Mékong, l’un des fleuves les plus longs et stratégiques d’Asie, est aujourd’hui au cœur d’une intense compétition géopolitique. La Chine, avec ses infrastructures massives et ses investissements croissants, renforce sa présence dans la région, suscitant des inquiétudes parmi les pays traversés par le fleuve : Birmanie, Laos, Thaïlande, Cambodge et Vietnam.

S’étendant sur 4 350 kilomètres, le Mékong prend sa source sur le plateau tibétain, traverse l’Asie du Sud-Est et se jette dans le delta vietnamien. Une artère vitale pour des millions de personnes, mais aussi un canal d’influence économique et stratégique. Ces dernières années, Pékin a multiplié la construction de barrages, de ponts, de voies ferrées et de zones économiques spéciales, consolidant ainsi son contrôle sur les routes commerciales et les ressources en eau. Une expansion qui met à l’épreuve l’équilibre politique de la région.

Le canal Funan Techo : Un nouveau corridor stratégique

L’un des projets les plus controversés est le canal Funan Techo, une infrastructure hydraulique qui transformera le Cambodge en un nouveau pôle commercial indépendant du Vietnam. Long de 180 kilomètres et estimé à 1,7 milliard de dollars, ce canal permettra le passage de grands navires marchands, reliant le Mékong au port de Sihanoukville, le seul port en eau profonde du pays.

Présenté par le gouvernement de Phnom Penh comme un symbole d’autonomie économique, le projet est étroitement lié à la Chine, qui pourrait financer sa construction et en assurer la gestion. L’implication chinoise alimente les inquiétudes régionales : le Vietnam, rival historique du Cambodge, craint que Pékin ne s’implante durablement dans le bas Mékong, augmentant ainsi son influence aux frontières du pays.

La Thaïlande, alliée des États-Unis, adopte une attitude prudente, tandis que le Laos, fortement endetté envers Pékin, dispose de peu de marge de manœuvre pour s’y opposer. En Birmanie, déchirée par la guerre civile, la Chine continue de consolider sa présence sans grande résistance.

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La stratégie chinoise sur le Mékong

L’initiative chinoise la plus marquante dans la région est la Lancang-Mekong Cooperation (LMC), un mécanisme de coopération régionale lancé en 2016. Par ce biais, Pékin fournit des financements, des formations et des projets d’infrastructure aux pays membres, consolidant ainsi son rôle de puissance dominante.

Le LMC est devenu un véritable laboratoire d’influence chinoise : il s’agit du cadre de coopération le plus actif de la région, illustrant clairement comment Pékin façonne l’avenir de l’Asie du Sud-Est selon ses propres intérêts.

L’un des objectifs stratégiques de Pékin est de limiter l’influence des États-Unis, qui avaient tenté en 2009 d’intégrer les pays du Mékong à la Lower Mekong Initiative, un programme promu par Barack Obama pour contrer l’expansion chinoise. La Chine cherche donc à renforcer la dépendance économique des pays du Mékong et à empêcher leur alignement avec Washington.

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Les résistances locales : Le Vietnam et la Thaïlande

Tous les pays du Mékong ne se laissent pas aisément dominer par la Chine. Le Vietnam, qui partage le delta du fleuve avec le Cambodge, est le plus méfiant et maintient une politique d’autonomie affirmée. Hanoï redoute que Pékin n’utilise le Mékong comme levier de pression économique et politique, notamment dans le conflit sur la mer de Chine méridionale, où les deux pays s’affrontent régulièrement sur des revendications territoriales.

La Thaïlande, bien qu’officiellement coopérative, avance avec prudence. Bangkok reste un partenaire clé des États-Unis dans la région et ne veut pas céder le contrôle de ses infrastructures aux entreprises chinoises.

Un exemple emblématique de résistance s’est déroulé à Chiang Khong, un village thaïlandais situé sur le Mékong. La Chine avait proposé de faire exploser des rapides du fleuve pour permettre la navigation de grandes embarcations. Mais la communauté locale, menée par l’activiste environnemental Niwat Roykaew, a empêché ce projet.

« Le Mékong n’est pas seulement un fleuve, c’est notre vie, » affirme Roykaew. « Nous ne pouvons pas laisser nos ressources être sacrifiées pour des intérêts étrangers. »

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Le Cambodge et le modèle « build-operate-transfer »

Si certains pays tentent de limiter l’expansion chinoise, le Cambodge se distingue par son empressement à renforcer ses liens avec Pékin. Le gouvernement de Phnom Penh a adopté le modèle “build-operate-transfer” (BOT), selon lequel les entreprises chinoises construisent et gèrent des infrastructures stratégiques pendant plusieurs décennies avant de les transférer à l’État cambodgien.

Un exemple frappant est Dara Sakor, une vaste zone côtière concédée en 2008 à une entreprise chinoise pour une durée de 99 ans. Pékin y a financé le développement d’une zone économique spéciale, que certains experts occidentaux soupçonnent d’avoir une double fonction civile et militaire.

La base navale de Ream, également située au Cambodge, est un autre point critique. Depuis 2022, des images satellites ont révélé la construction de nouvelles infrastructures chinoises, notamment des quais et des bâtiments militaires. Bien que la constitution cambodgienne interdise la présence de bases étrangères, de nombreux analystes estiment que Pékin suit un modèle similaire à celui des États-Unis aux Philippines, où Washington dispose d’un accès stratégique aux installations locales sans établir officiellement une base permanente.

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L’avenir du Mékong : Autonomie ou dépendance ?

La question clé pour les pays du Mékong est de savoir s’ils pourront préserver leur indépendance politique et économique ou s’ils seront progressivement absorbés dans l’orbite chinoise.

Grâce aux investissements chinois, le Cambodge a renforcé sa marine et annoncé l’acquisition de deux corvettes offertes par Pékin. Un signal clair que Phnom Penh considère désormais la Chine comme son principal allié militaire, notamment face au Vietnam.

Mais à long terme, la dépendance économique vis-à-vis de Pékin pourrait se retourner contre lui. Si le Cambodge est aujourd’hui le pays le plus pro-chinois de la région, la Thaïlande et le Vietnam continuent de jouer une carte plus prudente, cherchant à diversifier leurs alliances, notamment avec les États-Unis et d’autres puissances régionales.

Pendant ce temps, les populations locales, des pêcheurs laotiens aux agriculteurs du delta vietnamien, observent avec inquiétude les transformations en cours. Pour des millions de personnes, le Mékong n’est pas seulement un fleuve, mais la base de leur survie. Et l’influence croissante de la Chine risque de bouleverser à jamais cet équilibre millénaire.

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