RECENSION – Voyage au bout de la carrière : Philippe Etienne 

RECENSION – Voyage au bout de la carrière : Philippe Etienne 

lediplomate.media — imprimé le 10/02/2026
Livre Philippe Etienne 
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Je pars à l’été 1991 à Moscou, dans l’une de nos ruptures géographiques et thématiques qui définissent nos carrières diplomatiques ». Quelle définition juste de la fameuse « Carrière » (diplomatique) nous propose Philippe Etienne dans ses Mémoires intitulées « Le Sherpa. Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’Histoire » publiés au début de l’année 2026 ![1] Ce diplomate discret, qui apparait récemment sur les plateaux de télévision des chaînes d’information en continu, nous livre un récit fort documenté (quatre cent pages) sur plus de quarante ans d’une brillante « Carrière » dans un monde en total bouleversement. Ainsi, il nous permet de dépasser les clichés éculés du diplomate à la tasse de thé et de comprendre les diverses facettes du métier diplomatique tant à l’administration centrale (services et cabinet) qu’à l’étranger (diplomatie bilatérale et multilatérale). Un ouvrage très utile pour les apprentis diplomates et journalistes curieux de la marche du monde. L’on est frappé par l’exhaustivité de la présentation de la « Carrière » de Philippe Etienne mais aussi par une démonstration qui possède les défauts de ses qualités.

À lire aussi : Philippe de Veulle : « La contre offensive a été un échec sévère »

Une présentation de sa carrière qui frappe par son exhaustivité 

Avec le sens de la précision qui sied au scientifique qu’il est (ancien élève de Normale Sup-Ulm, agrégé de mathématiques puis ENA), Philippe Etienne nous fait revivre toutes les étapes de son épopée diplomatique qui le conduisent successivement de Budapest et de Belgrade (1978-1983) au prestigieux poste d’ambassadeur de France aux États-Unis (2019-2023) en passant par l’ambassade de France à Bonn (RFA) au temps de l’Allemagne divisée (1985-1987) ; le cabinet de Bernard Bosson, ministre en charge des Affaires européennes au Quai d’Orsay (1987-1988) ; la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne à Bruxelles (1988-1991) ; l’ambassade de France à Moscou juste après la chute du Mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS (1991-1994) dans les fonctions de conseiller culturel, scientifique et de coopération technique ; les fonctions de sous-directeur des relations extérieures de l’Union européenne à la direction de la coopération européenne (1994-1995) ; puis directeur-adjoint de cabinet d’Hervé de Charrette, ministre des Affaires étrangères (1995-1997) ; le poste de Représentant permanent adjoint à la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne à Bruxelles (1997-2002) dans une Europe bien différente de celle de son premier séjour ; la fonction d’ambassadeur de France en Roumanie (2002-2005) ; celle de directeur général de la coopération international et du développement, DGCID (2005-2007) ; puis directeur de cabinet de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères (2007-2009) ; le graal de Représentant permanent à la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne à Bruxelles (2009-2014) dans une Europe confrontée à des problèmes internes (échec du traité constitutionnel) et externes (crise financière, printemps arabes, développement du terrorisme au Sahel, première guerre d’Ukraine) ; le poste prestigieux d’ambassadeur de France à Berlin après la réunification (2014-2017) ; le poste tant convoité de conseiller diplomatique-sherpa du nouveau président de la République, Emmanuel Macron (2017-2019). 

Une « Carrière » bien remplie et diverse. Un parcours professionnel sans faute. Un engagement au service de la France bien récompensé. Un demi-siècle marqué par un monde évolutif depuis la Guerre froide à la Paix froide que nous connaissons aujourd’hui. Un sens de la précision dans la présentation de ses diverses fonctions mais aussi dans le contexte international de l’époque. Un travail d’une grande rigueur intellectuelle rédigé au cours de trois longues années de recherche dans les archives diplomatiques. Une grande connaissance des pays, de ses hommes et femmes, de sa littérature, de leur histoire afin de mieux comprendre le présent. En un mot comme en cent, un travail sérieux et méticuleux.

Mais, toute médaille a son revers. À trop vouloir bien faire, l’on peut tomber dans le pointillisme analytique qui nuit à la qualité de la démonstration !

À lire aussi : Philippe de Veulle : « C’est dans l’intérêt de l’Europe de négocier avec la Russie. Nous assistons à une révolution géopolitique : la Russie et les pays de BRICS changent l’ordr

Une présentation de sa carrière qui possède les défauts de ses qualités 

Animé du souci de bien faire, de nous livrer par le menu le récit de ses aventures diplomatiques, qu’explique sa solide formation scientifique rue d’Ulm, Philippe Etienne en vient parfois, pour ne pas dire souvent, à noyer le lecteur dans l’anecdotique au détriment du principal, à trop privilégier l’analytique par rapport au synthétique, à trop se mettre en scène au lieu de prendre de la hauteur par rapport au sujet traité. À titre d’exception, sur le dossier russe, il se pose toutefois, rapidement, la question de savoir si l’Occident n’a pas commis des erreurs après la disparition de l’URSS. Questionnement louable mais qui fait défaut tout au long de son exposé, à nos yeux. Nous aurions été très intéressés par la reprise de ce questionnement sur d’autres problématiques actuelles : la pertinence de l’Union européenne au fil de son élargissement ; la réalité de la relation franco-allemande au fil du temps ; le mirage de la relation transatlantique mis en exergue par les foucades de Donald Trump sur l’OTAN et sur d’autres crises ; l’avenir du multilatéralisme mantra de notre chef de l’État alors que tous les signaux sont au rouge ; la place du droit dans un monde marqué par la force et la puissance ; la nature profonde du monde du XXIe siècle et de ses maux ; le poids réel de la France sur l’échiquier mondial à travers son expérience auprès d’Emmanuel Macron ;  le lien entre dégradation de la situation intérieure française (économique, sociale, sécuritaire …) et dégradation de son rôle effectif dans le concert des nations ; les conséquences de la destruction du corps diplomatique par Jupiter en 2022 sur notre expertise internationale ; l’adaptation de l’outil diplomatique aux contraintes internes (budgétaires) et externes (effacement de l’Occident et de l’Europe) … L’impression prévaut souvent que tout le monde il est beau, il est gentil. Fait manifestement défaut dans l’exposé de notre ambassadeur de haut vol, un minimum d’esprit critique au bon sens du terme ainsi qu’une profondeur stratégique dans l’appréhension des grandes problématiques du moment. A titre de conclusion (celle de Philippe Etienne tient en quatre pages et manque de hauteur pour un ambassadeur de son niveau), nous aurions aimé découvrir une dernière partie prospective à la lumière de sa très riche expérience de la pratique diplomatique et de l’analyse de l’évolution des relations internationales à la charnière de deux siècles, de deux mondes. Elle fait défaut dans cet opus magnum diplomatique. Excès de modestie ou crainte d’être démenti par la réalité ? À chacun d’apporter la réponse à cette question existentielle que ne soulèvent pas nos perroquets à carte de presse chargés de faire le service après-vente de l’ouvrage de Philippe Etienne. Dans le petit monde germanopratin de la connivence et de l’entre-soi, certaines questions dérangeantes sont exclues.

À lire aussi : TRIBUNE – Bons baisers de Russie… Vu par un ambassadeur dignitaire 

Le diplomate confronté au monde de demain 

« Souvenez-vous toujours dans votre « Carrière » que c’est la diplomatie qui fait l’histoire, et que l’histoire console de la diplomatie » (Duc de Broglie). Une question est dès lors posée au terme de la lecture de cet ouvrage dense. Le diplomate fait-il l’Histoire ou en est-il un simple spectateur ? La diplomate fait-il la grande Histoire ou se contente-t-il de la petite Histoire ? La réponse est loin d’être évidente, y compris pour un diplomate de haut vol de la trempe de Philippe Etienne qui a été, à plusieurs reprises, au centre de la machinerie du pouvoir (en particulier au temps béni d’Emmanuel Macron). L’impression prévaut que le travail du diplomate est celui d’un pompier accourant aux quatre coins de la planète pour tenter de circonscrire les feux déclenchés par les pyromanes, les infréquentables qui tiennent toujours le haut du pavé. De notre point de vue, il est moins dans l’anticipation des signaux faibles annonciateurs des tendances lourdes qui transforment le monde à prendre connaissance de ce livre. Tel est ce que nous comprenons après ce très intéressant et utile voyage au bout de la « Carrière » de Philippe Etienne, le bien heureux !

À lire aussi : TRIBUNE – Du rififi au Château : Emmanuel annonce son départ…


Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1][1] Philippe Étienne, Le sherpa. Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’Histoire, Tallandier, 2026.


#PhilippeEtienne, #DiplomatieFrancaise, #MemoiresPolitiques, #CarriereDiplomatique, #QuaiOrsay, #Geopolitique, #RelationsInternationales, #Ambassadeur, #EtatsUnis, #UnionEuropeenne, #Macron, #PolitiqueEtrangere, #CritiqueLitteraire, #EssaiPolitique, #EliteAdministrative, #Pouvoir, #HistoireContemporaine, #MondeMultipolaire, #OTAN, #RelationTransatlantique, #France, #Europe, #Renseignement, #PolitiqueInternationale, #ServicePublic, #Strategie, #AnalysePolitique, #DiplomatieEuropeenne, #RecensionLivre, #LivrePolitique, #HautFonctionnaire, #Geostrategie, #CriseOccidentale, #DeclinOccidental, #SoftPower, #Realpolitik, #Institutions, #Etat, #Puissance

Retour en haut