RENSEIGNEMENT – États-Unis-Iran : La guerre des services et des frappes…

RENSEIGNEMENT – États-Unis-Iran : La guerre des services et des frappes…

lediplomate.media — imprimé le 16/03/2026
La CIA en Iran
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

De Barack Obama à l’actuel mandat Trump, le vrai affrontement s’est joué entre la CIA, le Mossad, l’appareil sécuritaire israélien et la machine iranienne

Si l’on isole le dossier américano-iranien de tout son décor diplomatique, il reste une architecture de confrontation beaucoup plus froide et beaucoup plus technique. D’un côté, les États-Unis ont cherché à conserver l’initiative stratégique par le renseignement, la surveillance, la frappe de précision et la maîtrise du tempo de l’escalade. De l’autre, l’Iran a travaillé à l’inverse : protéger ses centres de gravité, disperser ses chaînes de commandement, compliquer l’attribution des attaques et imposer une guerre d’usure dans la zone grise. Dans ce cadre, la CIA joue le rôle américain central de collecte, d’analyse et d’action clandestine extérieure, tandis que côté israélien le Mossad agit pour l’action extérieure, aux côtés d’Aman pour le renseignement militaire et du Shin Bet pour la sécurité intérieure. Les sites officiels de la CIA, du Mossad et du Shin Bet décrivent clairement cette répartition fonctionnelle. 

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Obama : geler le nucléaire, sans jamais arrêter la guerre clandestine

Sous Barack Obama, l’erreur serait de voir dans la négociation nucléaire une détente stratégique. En réalité, Washington cherche surtout à geler un axe d’escalade afin d’éviter une guerre régionale ouverte, tout en maintenant intacte la pression de renseignement sur l’appareil iranien. Le Congressional Research Service rappelle que, même durant la phase du JCPOA, les préoccupations américaines restaient structurelles : capacités militaires iraniennes, soutien à des groupes armés, prolifération et sécurité régionale. Autrement dit, la diplomatie ne remplace pas la confrontation ; elle en encadre seulement un segment. 

Dans cette phase, la CIA travaille moins dans la logique de la rupture spectaculaire que dans celle de la surveillance continue : cartographier les filières nucléaires, suivre les réseaux de commandement, mesurer les seuils d’escalade, protéger l’avantage informationnel américain. Côté israélien, le Mossad ne raisonne pas dans le même tempo. Sa mission officielle inclut explicitement la collecte de renseignement extérieur, l’action clandestine, le recrutement de sources humaines, l’usage du cyber et des “special operations” pour neutraliser des menaces et façonner l’environnement stratégique. Cela dit tout : pour Israël, l’Iran n’est pas seulement un problème diplomatique, c’est une cible de long terme pour une guerre d’attrition invisible. 

La différence de style entre Washington et Tel-Aviv est déjà nette à l’époque Obama. La CIA raisonne davantage en termes de stabilité du système, de gestion des seuils et de protection des forces américaines dans la région. Le Mossad, lui, raisonne en termes de désorganisation active : pénétrer, perturber, retarder, saboter, imposer l’incertitude au dispositif iranien. Ce n’est pas une contradiction totale entre alliés ; c’est une différence de focales. Les Américains cherchent à éviter l’embrasement général. Les Israéliens cherchent à empêcher que l’Iran acquière une profondeur stratégique intouchable. Cette lecture ressort de la mission officielle du Mossad et de l’évaluation du CRS sur la manière dont Washington perçoit la menace iranienne. 

Premier mandat Trump : la logique de pression maximale et le passage à la décapitation ciblée

Avec Donald Trump, premier mandat, la structure du conflit change de ton et de seuil. La sortie du JCPOA en 2018 et le retour de la “maximum pressure” réinstallent une logique de coercition plus frontale. Mais, sur le plan strictement militaro-renseignement, le vrai tournant est l’assomption plus claire d’une stratégie de décapitation ciblée. Le cœur du message américain devient simple : les États-Unis ne se contentent plus d’user la périphérie du système iranien, ils peuvent viser ses coordinateurs opérationnels. Le CRS rappelle d’ailleurs que le retrait américain du JCPOA s’inscrivait explicitement dans cette stratégie de “maximum pressure”. 

Dans cette séquence, la CIA retrouve une fonction plus agressive de soutien à la coercition : réduire les angles morts, fournir une image opérationnelle précise, identifier les vulnérabilités, permettre des frappes qui ne soient pas seulement punitives mais structurellement dissuasives. L’enjeu n’est plus seulement de savoir ce que fait l’Iran ; il est de savoir qui frapper, quand, et avec quel effet psychologique sur l’ensemble de la chaîne adverse. C’est ici que la logique américaine se rapproche davantage de la logique israélienne, même si les objectifs politiques ultimes ne sont pas toujours identiques. 

Côté israélien, le Mossad reste la pointe avancée de la guerre de l’ombre. Mais il n’agit pas seul. La structure israélienne repose sur un triptyque : Mossad pour l’extérieur et les opérations clandestines, Aman pour l’évaluation militaire, le ciblage et le renseignement d’intérêt opérationnel, Shin Bet pour la défense du front intérieur et la contre-ingérence. Le site officiel du Shin Bet rappelle lui-même que la communauté du renseignement israélien s’est historiquement structurée autour de cette répartition : Aman pour le militaire, Mossad pour l’étranger, ISA/Shin Bet pour la sécurité intérieure. Techniquement, cela donne à Israël une chaîne d’exploitation très dense : acquisition de renseignement, fusion analytique, validation militaire, puis action couverte ou frappe. 

Biden : retour à la gestion du risque, mais pas à la détente

Sous Joe Biden, la tonalité redevient moins spectaculaire, mais cela ne signifie nullement la disparition du conflit clandestin. Le CRS note que les tentatives de retour au JCPOA ont échoué et que d’autres développements ont alourdi le dossier, notamment les troubles internes en Iran et ses autres engagements extérieurs. En clair : Washington revient à une logique de gestion du risque, pas à une logique de réconciliation. La pression de renseignement, elle, demeure constante. 

Dans cette phase, la CIA reprend un rôle plus classique de contrôle des seuils : suivre l’évolution du programme iranien, surveiller les capacités militaires, protéger les actifs américains, éviter qu’une crise locale ne débouche sur une guerre généralisée. Mais, sur le fond, la structure du duel ne change pas. L’Iran continue à miser sur la dispersion, la redondance, les relais régionaux et l’ambiguïté. Cela oblige les États-Unis et Israël à maintenir une posture de renseignement permanente, non pas seulement pour préparer une guerre, mais pour empêcher que le système iranien n’acquière un niveau de protection rendant la coercition future beaucoup plus risquée. 

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Trump, mandat actuel : pression maximale, renseignement offensif et menace crédible

Au 4 mars 2026, Donald Trump est bien le président en exercice ; le site officiel de la Maison-Blanche le confirme dans ses publications de 2025. Le CRS indique qu’en 2025, sous le second mandat Trump, la politique envers l’Iran est revenue à une combinaison de “maximum pressure” et de négociations sous contrainte, avec déploiement d’actifs militaires supplémentaires dans la région et rappel que le président se dit prêt à employer la force. Nous ne sommes donc pas dans une simple répétition mécanique du premier mandat : nous sommes dans une version plus dure, plus directement articulée entre pression économique, posture militaire et usage du renseignement comme instrument d’intimidation stratégique. 

La nouveauté la plus visible, et la plus révélatrice, est peut-être venue de la CIA elle-même. Fin février 2026, Reuters a rapporté que l’agence avait lancé une nouvelle campagne en persan sur les réseaux sociaux pour recruter des Iraniens, au moment même où les tensions remontaient et où Washington renforçait sa posture régionale. Ce n’est pas un détail de communication. C’est un signal opérationnel : la CIA cherche à élargir son accès humain, donc à améliorer sa pénétration du système iranien à un moment où la décision américaine dépend plus que jamais de la qualité du renseignement. Quand une administration augmente la pression et rappelle que l’option militaire existe, elle a besoin d’une image beaucoup plus fine des circuits réels de l’adversaire. 

Côté israélien, le Mossad reste le bras de la projection clandestine extérieure, mais la période récente a montré que la guerre d’intelligence n’est plus seulement défensive. Les analyses du RUSI sur l’opération israélienne de juin 2025 contre l’Iran soulignent que l’attaque conventionnelle a été appuyée par une opération clandestine complémentaire du Mossad à l’intérieur même de l’Iran : insertion d’équipes, de systèmes d’armes et d’effets préparatoires destinés à neutraliser des défenses aériennes et à faciliter l’action militaire. Même en restant prudent sur les détails, l’enseignement stratégique est limpide : la frontière entre renseignement et manœuvre militaire s’est encore réduite. Le renseignement n’éclaire plus seulement la frappe ; il la prépare physiquement dans la profondeur adverse. 

Le vrai partage des rôles entre CIA et services israéliens

Techniquement, la différence de doctrine entre Washington et Israël reste nette. La CIA est structurée pour fournir au président et au Conseil de sécurité nationale du renseignement extérieur, de l’analyse tous azimuts et, le cas échéant, de l’action clandestine dirigée par l’exécutif. Sa logique première est celle de l’avantage stratégique global : protéger les intérêts américains, prévenir les surprises, donner des options. Le site officiel de l’agence l’énonce sans ambiguïté. 

Le Mossad, lui, a une logique plus resserrée et plus directement régionale : collecte extérieure, recrutement de sources, cyber, opérations spéciales, neutralisation de menaces et influence clandestine “whenever and wherever necessary”, selon ses propres termes. Cela en fait un service conçu non seulement pour informer, mais pour façonner l’environnement opérationnel. Aman apporte la couche militaire : évaluation de menace, lecture des capacités, ciblage, intégration avec les forces armées. Le Shin Bet sécurise le front intérieur et contrecarre les pénétrations adverses sur le territoire israélien. Ensemble, ces trois services produisent un continuum qui va de la détection à la neutralisation. 

La conclusion technique : projection contre déni

De Obama à l’actuel Trump, le cœur du conflit n’a donc pas changé ; il s’est densifié. Les États-Unis et Israël ont progressivement rapproché leurs logiques sur un point central : l’Iran ne peut pas être traité seulement comme un problème diplomatique ou nucléaire, mais comme un système de sécurité hostile qu’il faut pénétrer, user, désorganiser et maintenir sous contrainte. La CIA travaille à préserver l’avantage d’ensemble de Washington ; le Mossad, avec Aman et le Shin Bet, travaille à empêcher que cet adversaire ne consolide une profondeur opérationnelle intouchable. En face, l’Iran continue à jouer sa meilleure carte : l’opacité, la dispersion et la résilience. C’est pour cela que le duel dure. Il oppose moins deux États qu’une machine de projection et une machine de déni. 

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