REPORTAGE – Échec au terrorisme : La potion (presque) magique de la Mauritanie

Par Ian Hamel, de retour de Mauritanie
En 2008, le Paris-Dakar est annulé en raison de graves menaces djihadistes sur la Mauritanie. Mais depuis 2011, Nouakchott tient en échec les groupes terroristes qui prolifèrent dans le reste du Sahel. Comment un pays pauvre de quatre millions et demi d’âmes peut-il réussir là où la France a dramatiquement échoué ? Direction Chinguetti, la « Sorbonne du désert », et ses manuscrits calligraphiés sur des peaux de gazelle.
Le Calame, fondé en 1993, « journal d’opposition et non de l’opposition » occupe une place à part dans la presse mauritanienne. Dans un éditorial récent, il reconnait que « les journalistes ne sont ni jetés en prison, ni empêchés de faire leur travail, encore moins maltraités par le pouvoir en place ». En revanche, ils « vivent dans une grande précarité », et selon Reporters Sans Frontières, la Mauritanie a dégringolé de la 33ème place à la 50ème dans le hit-parade de la liberté de la presse. Moussa Ould Hamed, l’ancien directeur du Calame, ne ménage pas ses coups quand il s’agit de dénoncer la corruption du pouvoir. En revanche, il reconnaît que « les autorités ont initié en 2010 un dialogue constructif entre les dignitaires religieux et les djihadistes emprisonnés. Beaucoup d’entre eux se sont repentis. Ils sont allés à la télévision, dans les mosquées, prêcher que le djihad n’était pas la bonne voie ».
« A la différence de ses voisins, la Mauritanie est une République islamique, qui pratique un islam à la fois rigoureux et tolérant. Depuis des siècles, nous offrons une éducation religieuse de grande qualité, reconnue dans tout le monde musulman. Nos oulémas sont bien plus compétents que les chefs d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) », insiste Moussa Ould Hamed. La vente et la consommation d’alcool sont interdites depuis 2014. « Nouakchott, ville d’un million d’habitants compte trois fois plus de mosquées que Casablanca ou Alger, bien plus peuplées », rappelle Ahmedou Ould-Abdallah, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien haut fonctionnaire des Nations Unies. En clair, les djihadistes peineraient à convaincre les jeunes mauritaniens qu’ils vivent dans un pays du “kouffars“ (infidèles). Toutefois, il n’en a pas toujours été ainsi.
Les trésors de Chinguetti
Il faut s’enfoncer de plus de 500 kilomètres dans le désert pour atteindre Chinguetti, fondée aux 11ème ou 12ème siècle par les Maures. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce “ksour“ (ville fortifiée) était un centre du commerce caravanier transsaharien entre l’Afrique du Nord et l’Afrique noire. On y échangeait de la gomme arabique, du sel, de l’ivoire. Surnommée la 7ème ville sainte de l’islam sunnite, Chinguetti est surtout devenue un centre d’érudition de la culture islamique. Pour preuve, la Mauritanie était autrefois appelée par les géographes arabes “Bilad“ (province) Chinguit.
A Chinguetti, bourgade de 6 000 âmes, n’imaginez pas une vaste bibliothèque climatisée et informatisée, mais de petites pièces sombres en terre battue dans une douzaine de bâtisses médiévales de la vieille ville. Chaque famille conserve jalousement ses trésors : quelques milliers de manuscrits datant parfois du 11èmesiècle. Rédigés avec du charbon de bois, sur des peaux de chèvre ou de gazelle, ils traitent de religion, mais aussi de mathématique, d’astronomie, de géométrie, de poésie. Des milliers de pages qu’il faudrait encore scanner avant qu’elles ne s’effritent et s’effacent définitivement. Chinguetti, malade du réchauffement climatique, s’ensable. « Autrefois, l’ainé de la famille était désigné comme gardien des livres. Mais aujourd’hui, il est difficile de trouver du travail sur les plateaux désertiques de l’Adrar et les jeunes partent à Nouakchott et sur la côte », confie à l’auteur du reportage l’un des derniers conservateurs de ces bibliothèques familiales.
À lire aussi : ANALYSE – Vent d’Harmattan sur la stratégie française en Afrique de l’Ouest
Le numéro trois d’Al-Qaïda
Mais alors, comment expliquer que l’un des idéologues d’AQMI, Mohamed Lemin Ould Al-Hassan, tué en février 2013, était surnommé Abdallah el-Chinguetti ? Le terrorisme mondial s’est lui aussi très tôt intéressé aux Mauritaniens en raison même de leur savoir coranique. En 2018, paraît en français « L’histoire secrète du djihad », signé par le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem. Il a interviewé à Nouakchott Mahfoudh Ould el-Waled, dont la “kunya“ (le nom de guerre chez les djihadistes) était Abou Hafs al-Mauritani, considéré comme l’ancien numéro 3 d’Al-Qaïda (1). Ce Mauritanien, né dans une famille bédouine en 1967, a rejoint Oussama Ben Laden en 1992 à Khartoum. Diplômé de l’Institut saoudien d’études islamiques de Nouakchott, il l’impressionne par son savoir encyclopédique. Mufti d’Al-Qaïda, Abou Hafs est consulté pour garantir la conformité des décisions prises au regard de la loi islamique. C’est ainsi qu’il s’oppose aux attentats du 11 septembre 2001, considérant qu’il était “haram“ (illicite) de tuer des innocents qui n’ont pas combattu les armes à la main (2).
Réfugié en Iran en 2002, le numéro 3 d’Al-Qaïda se retrouve en résidence surveillée pendant dix ans, avant de parvenir à s’enfuir pour se réfugier dans l’ambassade de Mauritanie à Téhéran. Il choisit aussitôt de collaborer avec les services mauritaniens. Abou Hafs vit aujourd’hui tranquillement à Nouakchott. Entre le 4 juin 2005, date de la première attaque d’une garnison par un groupe armé en Mauritanie, et 2011, qui signe la fin de la présence terroriste dans le pays, les Mauritaniens représentaient la deuxième nationalité après les Algériens dans la branche saharienne d’AQMI ! « Cette influence s’explique plutôt par leur niveau d’études qui, bien souvent, dépassait celui des chefs d’AQMI ou même d’l-Qaïda qui étaient de simples “hommes de fusils“ », raconte l’ouvrage « Victoire dans les dunes », écrit par deux colonels, l’un français, l’autre mauritanien (3).
Le troupeau de chèvres du colonel
Le 24 décembre 2007, quatre touristes français sont assassinés dans la ville d’Aleg, ce qui va conduire à l’annulation du rallye Paris-Dakar, et à la mort du tourisme mauritanien pour de nombreuses années. Le 18 août 2009, attentat suicide à proximité de l’ambassade de France à Nouakchott. Enfin, le 29 novembre 2009, trois Espagnols sont enlevés sur la route reliant Nouakchott à Nouadhibou, la capitale économique du pays. Drame qui va inspirer le roman « Katiba » (une cellule de combattants) de Jean-Christophe Rufin, de l’Académie française, paru en 2010, et noircir davantage encore l’image de la République islamique de Mauritanie.
Depuis, une date a marqué tous les Mauritaniens, comme l’ensemble des organisations terroristes : le 17 septembre 2010, l’armée mauritanienne attaque un groupe d’AQMI près de Hassi Sidi, à 100 kilomètres au Nord-Ouest de Tombouctou, au cœur du territoire malien ! Que s’est-il passé ? Le 6 août 2008, le général Mohamed Ould Abdel Aziz prend le pouvoir après un coup d’État. Il va y rester jusqu’en 2019. Formé au Maroc et en Algérie, le général transforme du sol au plafond la misérable armée mauritanienne. Les unités n’avaient alors « juste assez d’essence pour garder le troupeau de chèvres de leur colonel », écrit Jeune Afrique (4). « En l’espace de seulement dix ans, cette armée est devenue une entité efficace, capable de protéger son territoire, de collaborer avec les voisins et de pourchasser les terroristes jusque dans leurs zones sanctuaires », souligne avec admiration la revue Défense et Sécurité Internationale (DSI) en 2020 (5). Le budget des armées a grimpé de 40 %, Il représente autour de 3 % du PIB, ce qui est considérable pour un pays aussi pauvre. Et surtout, les très réputés “madrasas“ (écoles religieuses) mauritaniennes qui auraient pu faire le malheur du pays, vont, au contraire, l’aider à vaincre le terrorisme.
L’ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz est-il pour autant fêté en héros ? Pas du tout, il vient d’être condamné à quinze ans de prison pour « enrichissement illicite », « abus de fonctions » et « trafic d’influence ». « On ne me fera pas croire qu’il n’y a pas eu de négociations secrètes entre l’ancien président et AQMI, et vraisemblablement des sommes versées pour stopper les attentats. En revanche, ces “islamistes“ ont continué à faire leur business habituel, notamment le trafic de drogue et de cigarettes », nuance Ahmedou Ould-Abdallah, témoin des bonnes affaires menées par les shebabs en Somalie, quand il était haut fonctionnaire à l’ONU. La Mauritanie n’est décidément pas un pays comme les autres.
À lire aussi : ÉCONOMIE – Sanctions américaines : La Mauritanie piégée dans le bras de fer sino-américain
- « L’histoire secrète du djihad. L’Al-Qaïda à l’État islamique », Flammarion.
- Boris Thiolay, « Dans l’ombre de Ben Laden », Le Point, 21 février 2018.
- Colonel M. Mokhtar Ould Boye, colonel Charles Michel, L’Harmattan, 2024.
- Alain Faujas, « Mauritanie : la renaissance d’une armée », 15 novembre 2017.
- Serge Caplain, « La renaissance de l’“armée des sables“. Succès et défis des forces armées mauritaniennes », 6 mars 2020.
#Mauritanie, #Nouakchott, #Chinguetti, #AQMI, #djihad, #terrorisme, #islam, #Afrique, #Sahel, #sécurité, #armée, #arméeMauritanienne, #manuscritsanciens, #UNESCO, #ChinguettiManuscripts, #IslamAfricain, #AlQaida, #AbouHafs, #BenLaden, #djihadisme, #islamistes, #AfriqueNoire, #guerreterrorisme, #educationislamique, #géopolitique, #IanHamel, #reportageAfrique, #journalisme, #freedomofpress, #LeCalame, #corruption, #RépubliqueIslamique, #manuscritsislam, #climat, #changementclimatique, #terrorismesahélien, #presseAfrique, #Mauritanie2025, #IslamModéré, #rallyeDakar

Diplômé du Centre universitaire d’enseignement du journalisme de Strasbourg (1975)
Correspondant du Monde et de l’AFP 1976-1981 à Cayenne (Guyane française).
Le Quotidien de La Réunion, 1981-1986
Correspondant de Libération de 1982-1986 à Saint-Denis (La Réunion)
Le Quotidien de Paris (Lyon) 1987-1988
L’Hebdo (Suisse)1989-1997
L’Illustré (Suisse) 1998-2001
Le Matin dimanche (Suisse) 2001-2010
L’Agefi (suisse) 2011-2018
Le Point (Genève) 1997-2024
Bibliographie
L’énigme Oussama Ben Laden (Payot), 2008
Et si la Suisse ne servait plus à rien ?, Larousse, 2010
Sarko et Cie, la République des copains et des réseaux, l’Archipel, 2011
Les Bettencourt, l’Archipel, 2013
Notre ami Bernard Tapie, l’Archipel, 2015
Banquier, un Suisse dans le grand banditisme, la manufacture de livres, 2015
Tariq Ramadan. Histoire d’une imposture, Flammarion, 2020 (traduit en arabe)
C’était Bernard Tapie, l’Archipel, 2021.
