PORTRAIT – Shashi Tharoor, l’éloquence au service d’une Inde globale

Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Shashi Tharoor est une énigme vivante, un homme qui semble porter mille vies en une seule. Diplomate, politicien, écrivain, orateur au charisme magnétique, il échappe aux définitions simples, un Indien qui a foulé les scènes du monde avant de rentrer chez lui, déterminé à en réécrire le destin. 

À une époque de leaders braillards et de simplifications brutales, Tharoor se distingue comme une exception : cultivé, élégant, capable de parler de géopolitique avec la même aisance qu’il déclame des vers en anglais oxfordien. Mais derrière son charisme se cache un esprit affûté, un penseur qui voit l’Inde non comme un géant endormi, mais comme une puissance qui doit se réveiller – et parler haut et fort.  

Né à Londres le 9 mars 1956 dans une famille malayali du Kerala, Tharoor grandit entre Mumbai et Calcutta, fils d’un publicitaire travaillant pour *The Statesman*. Sa jeunesse est une explosion de talent : à 19 ans, il obtient son diplôme au St. Stephen’s College de Delhi ; à 22 ans, il décroche un doctorat à la Fletcher School of Law and Diplomacy de l’université Tufts – le plus jeune de l’histoire de l’institut. Ce n’est pas un hasard : Tharoor est un prédestiné, un homme qui semble né pour exceller.  

Un diplomate au cœur du monde

Sa carrière aux Nations Unies, longue de 29 ans, est une danse entre crises et espoirs. Il rejoint en 1978 le Bureau du Haut-Commissaire pour les Réfugiés à Genève, puis gravit les échelons : adjoint au secrétariat de l’UNHCR, assistant spécial pour les opérations de paix, collaborateur direct du secrétaire général Kofi Annan, jusqu’à devenir sous-secrétaire général pour la communication et l’information publique (2001-2007). Il a vécu les conflits de près – des Balkans au Rwanda – et a appris que la diplomatie est un art fragile, fait de mots autant que de silences. 

En 2006, l’Inde le propose comme candidat au poste de secrétaire général de l’ONU. La course est serrée : il finit deuxième, devancé par Ban Ki-moon, un veto américain éteignant son rêve. À 50 ans, il aurait été le deuxième plus jeune secrétaire général de l’histoire, après Dag Hammarskjöld. Tharoor ne plie pas : il quitte l’ONU, s’engage dans le privé à Dubaï, puis revient en Inde en 2009, remportant un siège au Lok Sabha pour le Congrès national indien dans la circonscription de Thiruvananthapuram, au Kerala. Depuis, il est un politicien à plein temps : ministre d’État aux Affaires étrangères, puis aux Ressources humaines, et aujourd’hui président de la Commission des affaires étrangères du Parlement.  

Un intellectuel au micro

Tharoor n’est pas qu’un politicien : il est un phénomène culturel. Auteur de 25 livres – de *Pax Indica* à *Why I Am a Hindu* – il a remporté des prix littéraires comme le Sahitya Akademi et le Commonwealth Writers’ Prize. Ses discours, comme celui à l’Oxford Union en 2015 sur les réparations coloniales britanniques (plus de 10 millions de vues sur YouTube), sont des événements mondiaux, mêlant érudition et passion. Il fut le premier Indien à dépasser les 100 000 abonnés sur Twitter, un pionnier des réseaux sociaux avant que Narendra Modi ne le surpasse.  

Mais c’est sa voix géopolitique qui le fait rayonner. Tharoor parle d’une Inde qui doit trouver sa place dans un monde en éclats, un pays qui ne peut plus se permettre d’être neutre par inertie. Il le prouve avec son récent mea culpa lors du Raisina Dialogue de mars 2025 : après avoir critiqué en 2022 la neutralité indienne dans la guerre Russie-Ukraine, il s’est ravisé, saluant la diplomatie de Modi qui a permis à New Delhi de dialoguer avec les deux belligérants. « Je me nettoie encore l’œuf du visage », a-t-il dit, avec cette ironie qui le rend unique.  

Une pensée géopolitique entre autonomie et ambition

La pensée de Tharoor repose sur trois axes, ancrés dans son expérience globale et sa foi en une Inde à la fois morale et pragmatique.  

Le déclin de l’hégémonie américaine

Tharoor ne voit plus les États-Unis comme le maître incontesté d’antan, mais comme une puissance qui se retire, non par choix, mais par nécessité. « L’Amérique est une puissance en déclin », écrit-il dans *Pax Indica*, un jugement qu’il étaye en analysant le fiasco afghan de 2021 – un retrait précipité qui a laissé Kaboul dans le chaos et l’Occident discrédité – ou les sanctions contre la Russie, qui, loin de briser Moscou, ont poussé le Kremlin à renforcer son axe avec Pékin et New Delhi, augmentant les exportations pétrolières vers l’Inde (de 2 à 20 millions de barils par an entre 2021 et 2024). La trêve dans la mer Noire, annoncée le 25 mars 2025 et négociée par Trump, est pour lui un symbole criant : Washington ne dicte plus, il transige, forcé de céder du terrain (comme la levée des sanctions sur Rosselkhozbank) pour préserver une illusion de contrôle. 

Ce déclin n’est pas une célébration pour Tharoor : c’est une source d’inquiétude. Un monde sans timonier clair risque de sombrer dans le désordre, et l’Inde doit se préparer. Il critique la dépendance de New Delhi envers Washington – des accords militaires comme le LEMOA (2016) et le COMCASA (2018), qui facilitent le partage de bases et de renseignements, aux contrats avec Boeing et Lockheed Martin pour des chasseurs F-16 et des hélicoptères Apache. Il évoque l’Iran comme un cas d’école : les pressions américaines ont forcé l’Inde à réduire ses achats de pétrole à Téhéran entre 2018 et 2022, freinant le développement du port de Chabahar, essentiel pour accéder à l’Asie centrale et contourner le Pakistan. Il pointe aussi la faiblesse des États-Unis au Moyen-Orient : leur incapacité à contrer l’Iran en Syrie ou à stabiliser l’Irak après 20 ans de présence montre une hégémonie en lambeaux. « Nous ne pouvons être les valets d’un empire qui s’effrite », écrit-il, plaidant pour une Inde qui se dégage : non pour s’isoler, mais pour dialoguer avec une Europe hésitante (la France pour le nucléaire civil, l’Allemagne pour l’industrie lourde), un Sud global en quête de leadership (l’Afrique pour les minerais, l’ASEAN pour le commerce), et même une Russie qui défie l’ordre occidental. Dans la trêve de la mer Noire, il voit une opportunité pour l’Inde de se poser en garante alimentaire pour le Sud, négociant directement avec Moscou et Kiev, plutôt que de rester une cliente passive des États-Unis.  

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La multipolarité comme opportunité

Tharoor embrasse le monde multipolaire avec un pragmatisme forgé à l’ONU, où il a vu les puissances s’affronter et se réconcilier. La Russie est pour lui un pilier historique : pas seulement pour les armes (les systèmes S-400 protègent les cieux indiens) ou le pétrole (40 % des importations indiennes en 2024 viennent de Moscou), mais comme un contrepoids à l’Occident. La trêve dans la mer Noire en est la preuve : la Russie a obtenu des concessions (accès à SWIFT pour Rosselkhozbank, moins de restrictions sur les exportations agricoles), et l’Inde en a profité avec des routes céréalières rouvertes, cruciales pour contrer l’inflation alimentaire interne (le prix du blé a grimpé de 15 % entre 2022 et 2024). Il salue la capacité de Modi à parler à Poutine sans couper les ponts avec Zelensky, mais met en garde : « La Russie est un levier, pas une ancre. » Il propose de renforcer le Corridor international Nord-Sud (Inde-Iran-Russie), une route qui contourne les blocages occidentaux et réduit la dépendance au canal de Suez, fragilisé par des crises comme celle des Houthis dans la mer Rouge en 2024-2025. Il évoque aussi des partenariats énergétiques plus étroits avec Moscou, comme l’exploitation conjointe des gisements de Sakhaline, pour sécuriser l’approvisionnement indien face aux fluctuations du Golfe.  

La Chine est le véritable test 

Tharoor ne nie pas les tensions : les affrontements au Ladakh en 2020, qui ont coûté la vie à 20 soldats indiens, et les incursions dans l’Arunachal Pradesh en 2023 restent des plaies ouvertes ; la présence chinoise dans l’océan Indien (bases à Djibouti, Sri Lanka, Maldives) menace les routes commerciales indiennes vers l’Europe et l’Afrique. Pourtant, il rejette une guerre froide asiatique. « Avec la Chine, nous devons négocier, pas nous affronter », écrit-il, voyant dans les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai des espaces pour désamorcer les rivalités par le dialogue économique. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Inde (125 milliards de dollars en 2024), et Tharoor pousse pour une coopération ciblée : participer à la Belt and Road – influençant par exemple le port de Gwadar pour garantir un accès indien au Golfe – sans céder de souveraineté. Il observe le silence de Pékin dans la trêve de la mer Noire : « La Chine attend, profite, et ne s’expose pas. Nous devons apprendre cette patience stratégique », dit-il, suggérant que l’Inde use du Quad (États-Unis, Japon, Australie) pour contenir militairement la Chine, tout en maintenant des liens avec Moscou et Téhéran pour diversifier ses options. Il cite aussi le partenariat avec le Japon – technologie, investissements dans le corridor industriel Delhi-Mumbai – comme un modèle de multipolarité active. Pour Tharoor, ce monde fragmenté est une arène où l’Inde peut exceller : un « pont suspendu » entre blocs, réinventant le non-alignement de Nehru pour un XXIe siècle compétitif et incertain.

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La centralité de l’Asie

Pour Tharoor, l’Asie est le futur, et l’Inde doit en être le cÅ“ur vibrant, non une actrice en marge. Son expérience à l’ONU lui a révélé la valeur de l’Asie centrale : l’Iran, avec le port de Chabahar, est une porte vers l’Afghanistan et l’Eurasie, une alternative stratégique au Gwadar pakistanais sous influence chinoise. Il critique la lenteur de New Delhi à achever Chabahar – retardé par les sanctions américaines jusqu’en 2023 – et son hésitation à dialoguer avec les talibans : « L’Afghanistan est un corridor, pas un tabou », écrit-il, voyant dans une région stabilisée une source de gaz (via le gazoduc TAPI Turkmenistan-Afghanistan-Pakistan-Inde) et un marché pour les exportations indiennes (médicaments, textiles). Il propose des investissements accrus en Ouzbékistan et au Kazakhstan, riches en uranium et pétrole, pour réduire la dépendance énergétique aux fluctuations du Golfe – en 2024, les prix du brut ont oscillé de 20 % à cause des tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Il évoque aussi le Kirghizstan et le Tadjikistan comme partenaires potentiels pour des bases logistiques, renforçant l’accès indien à la Russie via l’Eurasie.  

Le Moyen-Orient est une obsession parallèle. L’Inde importe 70 % de son pétrole d’Arabie saoudite, des Émirats et d’Irak, mais Tharoor déplore que New Delhi reste un acheteur passif, pas un négociateur actif. Il cite la diaspora indienne – 3 millions aux Émirats, 2 millions en Arabie – comme une force économique sous-exploitée : « Ce sont des ambassadeurs, pas juste des ouvriers », dit-il, plaidant pour des accords bilatéraux qui contournent les intermédiaires occidentaux. Il critique la timidité indienne face à la montée chinoise dans le Golfe : Pékin a signé des contrats pétroliers massifs avec Riyad en 2023, tandis que l’Inde hésite à contrer cette influence. La trêve dans la mer Noire du 25 mars 2025 renforce son argument : les routes rouvertes pour le blé et les engrais sont vitales pour l’Inde (qui importe 60 % de ses engrais de Russie et d’Ukraine), et New Delhi doit en faire un levier pour s’affirmer comme leader alimentaire dans le Sud global. Il imagine une Inde qui médiatise entre la Turquie et la Russie – comme dans l’Initiative céréalière de 2022 – ou entre Riyad et Téhéran, exploitant sa diversité culturelle pour peser davantage. Dans la mer Rouge, où les Houthis menacent le commerce mondial en 2025, il propose une présence navale indienne plus affirmée, en tandem avec le Quad, pour protéger les routes vers Suez, par où transite 12 % du commerce indien. Il pousse aussi pour des partenariats avec l’Asie du Sud-Est (ASEAN), où la rivalité avec la Chine exige une diplomatie audacieuse – comme le projet de corridor économique avec le Vietnam. « L’Inde n’est pas une péninsule, c’est un carrefour », écrit-il, rêvant d’un pays qui ne réagit pas aux événements, mais les façonne avec ambition et vision. 

Un politicien à l’âme globale 

Tharoor n’est pas un théoricien de tour d’ivoire. En tant que député, il fut le premier en Inde à publier des rapports annuels sur son travail, un rare geste de transparence. Comme président de la Commission des affaires étrangères, il milite pour une politique extérieure reflétant la diversité indienne, pas l’uniformité du BJP. Il critique le nationalisme hindou de Modi – « une aberration politique » dans *Why I Am a Hindu* – mais n’hésite pas à saluer le dynamisme du Premier ministre, comme dans la diplomatie Russie-Ukraine.  

Pourtant, il reste un outsider. Le Congrès l’aime et le craint : trop brillant pour ne pas briller, trop indépendant pour être contrôlé. Son éviction comme porte-parole du parti en 2014, après avoir loué Modi, en témoigne : Tharoor ne se plie pas aux lignes imposées, ce qui le rend encombrant.  

Un héritage en devenir 

À 69 ans, Tharoor est une force irrépressible. Ses livres se vendent, ses discours remplissent les salles, ses tweets (7 millions d’abonnés) font du bruit. Il n’est pas infaillible : certains l’accusent d’élitisme, d’autres d’être trop conciliant avec ses rivaux. Mais sa valeur réside ailleurs : dans une Inde tentée par le populisme, Tharoor rappelle que la grandeur naît de la vision, pas de la rhétorique. Avec son éloquence et sa pensée, il est un phare pour ceux qui croient que l’Inde peut guider le monde – non par la force, mais par les idées.  

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