ANALYSE – Syrie, Trump et al-Sharaa : une rencontre historique entre pragmatisme et ombres du passé

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La rencontre du 14 mai 2025 à Riyad entre le président des États-Unis, Donald Trump, et le président par intérim de la Syrie, Ahmed al-Sharaa, marque un tournant dans l’histoire tumultueuse des relations entre Washington et Damas.
La décision de Trump de lever les sanctions contre la Syrie, accompagnée d’un encouragement à normaliser les relations avec Israël, représente un changement audacieux de la politique étrangère américaine. Cependant, le passé d’al-Sharaa, ancien dirigeant d’un groupe considéré comme terroriste par les États-Unis et une grande partie de la communauté internationale, jette une ombre sur ce moment historique, suscitant des interrogations sur la viabilité de cette ouverture et ses implications régionales.
Un passé controversé au centre de la scène
Ahmed al-Sharaa, connu auparavant sous le nom de guerre Abu Mohammed al-Golani, n’est pas un personnage ordinaire. Son ascension au pouvoir, culminant avec le renversement de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, est enracinée dans un passé de militantisme islamiste. Dans les années 2000, al-Sharaa rejoint al-Qaïda en Irak, combattant les forces américaines après l’invasion de 2003. Arrêté et détenu pendant cinq ans dans une prison américaine, il retourne en Syrie en 2011 pour fonder Jabhat al-Nusra, la branche syrienne d’al-Qaïda. Ce groupe, connu pour des attentats suicides et une vision sectaire, est désigné comme organisation terroriste par les États-Unis en 2013, avec une prime de 10 millions de dollars sur la tête d’al-Sharaa.
En 2016, al-Sharaa rompt officiellement avec al-Qaïda, renommant son groupe Hayat Tahrir al-Sham (HTS) et tentant de modérer son image. Malgré cette rupture, HTS reste sur la liste des organisations terroristes des États-Unis, de l’ONU, de l’UE, de la Turquie et du Royaume-Uni jusqu’à sa dissolution en 2024, lorsque al-Sharaa intègre ses forces dans l’armée syrienne régulière. La levée de la prime américaine le 20 décembre 2024 est un premier signe de pragmatisme de la part de Washington, mais elle n’efface pas les soupçons sur le passé jihadiste du nouveau dirigeant syrien. Israël, en particulier, continue de le qualifier de « jihadiste » et a intensifié ses opérations militaires en Syrie, occupant des territoires dans le sud-ouest et détruisant des arsenaux militaires pour prévenir une menace islamiste.
Le virage de Trump : Pragmatisme ou risque calculé ?
La décision de Trump de lever les sanctions, annoncée lors d’un sommet du Conseil de coopération du Golfe en présence du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et avec la participation virtuelle du président turc Recep Tayyip Erdogan, reflète une approche transactionnelle de la diplomatie. Les sanctions, imposées sous le régime d’Assad pour isoler Damas en raison de violations des droits humains et de l’utilisation d’armes chimiques, ont étouffé l’économie syrienne, entravant également l’arrivée d’aide humanitaire. Leur levée ouvre la voie à des investissements étrangers, notamment des pays du Golfe, et à un engagement accru des organisations humanitaires, essentiels pour la reconstruction d’un pays dévasté par 14 ans de guerre civile.
Lors de la rencontre, Trump a demandé à al-Sharaa d’expulser les « terroristes palestiniens », de signer les Accords d’Abraham pour normaliser les relations avec Israël et de gérer les centres de détention de l’État islamique dans le nord-est de la Syrie. Ces demandes reflètent les priorités de Washington : contenir l’influence iranienne, renforcer la sécurité régionale et contrer le terrorisme. Al-Sharaa, de son côté, a cherché à se présenter comme un dirigeant inclusif, promettant de protéger les minorités ethniques et religieuses et de coopérer contre l’État islamique. Cependant, des épisodes comme les massacres sectaires de civils alaouites en mars 2025 et les affrontements avec la minorité druze soulèvent des doutes sur sa capacité à unifier un pays fracturé.
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Le contexte historique : De la guerre contre le terrorisme à la realpolitik
Pour comprendre l’importance de cette rencontre, il est nécessaire de la situer dans le contexte historique de la politique américaine au Moyen-Orient. Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ont adopté une stratégie de « guerre contre le terrorisme », identifiant des groupes comme al-Qaïda comme une menace existentielle. Al-Sharaa, avec son passé de militant d’al-Qaïda, incarnait précisément le profil de l’ennemi public numéro un. Sa désignation comme terroriste et la prime sur sa tête étaient cohérentes avec cette doctrine.
Cependant, la chute d’Assad et l’ascension d’al-Sharaa ont forcé Washington à revoir ses priorités.
La Syrie post-Assad représente une opportunité pour réduire l’influence de l’Iran et de la Russie, alliés historiques du régime, et pour aligner Damas sur les intérêts des pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. La levée des sanctions et la rencontre avec al-Sharaa marquent le passage d’une rigidité idéologique de la « guerre contre le terrorisme » à une realpolitik privilégiant la stabilité régionale et les intérêts économiques. Ce n’est pas un hasard si la visite de Trump à Riyad s’est accompagnée d’accords commerciaux de plusieurs centaines de milliards de dollars, dont 142 milliards pour des ventes d’armes à l’Arabie saoudite.
Défis et risques : un équilibre précaire
Malgré le potentiel de ce virage, les risques sont nombreux. Premièrement, la légitimation d’al-Sharaa pourrait aliéner Israël, qui voit dans la nouvelle direction syrienne une menace existentielle. Les opérations militaires israéliennes en Syrie, y compris l’occupation de territoires et les frappes aériennes, signalent une profonde méfiance. Deuxièmement, la faiblesse du gouvernement d’al-Sharaa, qui ne contrôle pas encore l’ensemble du territoire national, pourrait compromettre les promesses de stabilité. Les violences sectaires et la présence de groupes armés non étatiques compliquent le processus de reconstruction. Troisièmement, la normalisation avec un ancien dirigeant d’al-Qaïda risque de susciter des critiques internes aux États-Unis, où le souvenir de la « guerre contre le terrorisme » reste vivace.
De plus, la demande de Trump de pousser la Syrie vers les Accords d’Abraham semble ambitieuse, compte tenu de l’hostilité historique entre Damas et Israël, aggravée par le différend sur le Golan occupé. Même si al-Sharaa a signalé des ouvertures à un dégel médiatisé par les Émirats, ses promesses de respecter les accords de désengagement de 1974 ont été accueillies avec scepticisme par Jérusalem.
Un pari géopolitique
La rencontre entre Trump et al-Sharaa, ainsi que la levée des sanctions, représente un pari géopolitique qui pourrait redessiner les équilibres au Moyen-Orient. D’un côté, elle offre à la Syrie une chance de réintégration dans la communauté internationale et de reconstruction économique, avec le soutien des pays du Golfe. De l’autre, elle mise sur la capacité d’un ancien terroriste, jugé tel par les États-Unis eux-mêmes, à se transformer en dirigeant fiable. Le passé d’al-Sharaa, marqué par des années de militantisme jihadiste, contraste avec ses récentes promesses de modération, créant un paradoxe que seul le temps pourra résoudre. Pour l’instant, la décision de Trump semble guidée par un mélange de pragmatisme et d’opportunisme, mais son succès dépendra de la capacité de Damas à surmonter ses divisions internes et à convaincre ses voisins de sa bonne foi.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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