TRIBUNE – Afrique : Les In et les Out

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« L’Algérie quand on croit la connaître, il faut encore la découvrir, quand on l’a découverte, il faut la réapprendre » (Malek Haddad). Cette citation sur l’Algérie sied comme un gant à l’ensemble du continent africain. Plus on pense le connaître, plus on l’ignore. L’ancienne puissance coloniale française apprend à ses dépens que plus le temps passe, plus l’Afrique largue les amarres. Le continent africain n’a plus les yeux de Chimène pour Marianne[1]. Son regard se tourne désormais vers Chinois, Russes, Saoudiens, Qataris, Turcs, Indiens … mais aussi Américains en dépit des coupes drastiques sur les budgets d’aide au développement décidées par Donald Trump (Cf. suppression brutale de l’USAID). Pourquoi donc une telle évolution ? Tout d’abord, le monde change et l’Afrique n’échappe pas à cette bascule stratégique[2]. Ensuite, la lassitude à l’égard de la puissance coloniale française, accusée de tous les maux de la terre[3], conduit à privilégier le recours à d’autres partenaires. Enfin, le temps des rêves fait place à celui du réel. Dans ce contexte liquide, pendant que les adeptes de la diplomatie utilitaire ont le vent en poupe, les tenants de la diplomatie utopique ont le vent débout.
Les adeptes de la diplomatie utilitaire : Le vent en poupe
Alors que l’Afrique traverse une polycrise structurelle (sécuritaire, économique, financière, sociale, sanitaire, alimentaire, démocratique[4], démographique, identitaire …), les acteurs clés du monde d’aujourd’hui n’en ont cure. Ils privilégient une approche utilitariste dans leur relation avec ce continent répondant à des objectifs différents pour les uns et les autres. Les premiers poussent une diplomatie religieuse teintée de diplomatie économique[5] (États du Golfe, comme le Qatar ou les Émirats arabes unis, voire Turquie)[6]. Les seconds adorent la diplomatie du coup de pied de l’âne à l’égard de notre Douce France (Russie avec le groupe Wagner remplacé par l’Africa Corps). Les troisièmes jouent à la fois de la diplomatie de la présence et de la diplomatie des minerais (États-Unis, Chine, Inde)[7]. Notons, par ailleurs, que l’Afrique devient une nouvelle zone de confrontation américano-chinoise comme le sont l’Amérique latine[8] et d’autres régions du monde.
Si l’on s’en tient aux derniers développements de la politique africaine de Washington, les choses apparaissent dans toute leur simplicité, leur brutalité à cent lieues des discours iréniques des temps anciens. Lors de sa visite à Bamako, le 6 janvier 2026, le responsable de la direction des affaires africaines au Département d’État (l’équivalent américain du Quai d’Orsay), Nick Cheker explicite clairement l’approche de son pays. Elle peut se résumer en trois propositions simples : (1) contrairement à d’autres (suivez mon regard !), « nous ne répéterons pas les erreurs politiques commises par d’autres en nous mêlant de vos affaires intérieures », (2) vous pouvez compter sur nous, autant que sur les Russes, pour lutter contre les groupes djihadistes et (3) comme d’autres acteurs étrangers, vos ressources naturelles nous intéressent[9]. Aujourd’hui, contrairement à l’administration de Joe l’endormi, au Niger comme ailleurs, la conditionnalité démocratique ou tout au moins le respect des droits de l’homme en échange de coopérations techniques ou de financements n’est plus de mise. Seul compte le respect de l’Oncle Sam[10]. En définitive, nous sommes au cœur de la diplomatie des intérêts bien compris de l’Amérique – une diplomatie parfaitement assumée – qui tranche avec la diplomatie des bons sentiments à la française. À Washington, sous le mandat tant décrié de Donald Trump, les choses sont claires. Elles se situent dans la lignée de la pensée de Nicolas Boileau pour qui « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Un exemple de Realpolitik.
Rien à voir avec les errements et les hésitations de la diplomatie censée être d’une logique cartésienne à la française ! Et pendant ce temps-là, les doux rêveurs boivent le calice jusqu’à la lie.
Les tenants de la diplomatie utopique : Le vent debout
Malgré toutes ses rodomontades, ses coups de menton, ses discours verbeux, sa suite emberlificotée de périphrases, la diplomatie jupitérienne n’a plus la côte en Afrique, pas plus qu’ailleurs dans le monde[11]. Elle n’y a plus droit de cité. Elle est désormais persona non grata.
Plus la France fait acte de contrition et de repentance[12], plus l’Afrique l’humilie. Plus la France s’excuse, plus l’Afrique l’accable. Plus la France courbe l’échine, plus l’Afrique bombe le torse. Plus la France envisage timidement de fermer le robinet de l’immigration, plus l’Afrique réclame à cor et à cris des visas pour ses ressortissants. Plus la France regimbe, plus l’Afrique proteste. Plus la France s’enfonce, plus l’Afrique l’enfonce. Rien n’y fait. Le temps de la bonne vieille Françafrique est définitivement révolu. Rappelons que dans son discours à l’université de Ouagadougou du 28 novembre 2017, Emmanuel Macron avait eu cette formule ayant marqué les esprits : « Il n’y a plus de politique africaine de la France »[13]. Il ne savait pas si bien dire. Par ailleurs, la France pratique la diplomatie de l’indignation à géométrie variable, condamnant certains coups d’état tout en se montrant conciliante avec d’autres (Gabon, Guinée, Tchad…). Nous n’entendons plus parler des fameux sommets France-Afrique alors que Russie et Chine traitent leurs affidés avec égard. Fini le temps où nous nous précipitions à la rescousse d’autocrates menacés par leur opposition ou par des groupes djihadistes (Mali) et nous étions ensuite remerciés par un grand coup de pied dans la partie la plus charnue de notre individu. Nous nous soucions peu de sécuriser l’accès à des ressources et espaces stratégiques. La diplomatie jupitérienne brille par son absence de stratégie et d’anticipation. Elle échoue à comprendre l’Afrique pour contribuer à sa transformation. Pour elle, gouverner, c’est communiquer, faire du bruit pour exister encore. Gouverner, c’est la girouette qui tourne avec le vent. Or, gouverner, ce n’est pas s’accrocher aux vieux logiciels quand le monde change. « Les crises peuvent être des opportunités de refondation »[14]. Cela n’est malheureusement pas le cas dans notre relation complexe avec nos anciennes colonies africaines alors qu’il y aurait urgence à porter le bon diagnostic à froid pour apporter le bon remède. Au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré, au royaume des aveugles, des sourds et des somnambules, c’est le règne de l’amateurisme, de l’improvisation et de la vacuité. « Les mots servent souvent en France à cacher la réalité, au point de la nier, pour mieux la dépasser »[15]. On ne saurait mieux dire pour qualifier le champ de ruines qui caractérise la diplomatie jupitérienne en Afrique après huit années de règne sans partage … avec les authentiques diplomates. Ce n’est pas la récente visite de Jean-Noël Barrot à Bangui en RCA (mars 2026) qui changera la donne en dépit de nos gestes d’apaisement envers l’enfant gâté. Avec la chute probable de Bamako dans les mains des djihadistes, la France en est réduite à demander à ses ressortissants de quitter le plus rapidement possible le Mali o ù notre pays n’a pas bonne presse en dépit de nos soldats tombés dans leur lutte contre les islamistes au temps de François Hollande. Pour quoi et pour qui ?
En définitive, Emmanuel Macron et sa fuite en avant extérieure permanente sont le signe que le mal est plus profond. Sa diplomatie est désarmée là où se joue la rivalité mondiale. Telle est la vérité dans ce qu’elle a de plus crue, de plus dérangeant. La vérité au sens où Charles Péguy l’entend : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste ». Emmanuel Macron quittera l’Élysée au printemps 2027. Faisons lui confiance pour redoubler d’ingéniosité dans cette dernière ligne droite ![16]
Le courage de la lucidité ?
« La diplomatie n’exige jamais des relations parfaites, seulement le discernement de priorités et le compromis pour y parvenir »[17]. Or, la diplomatie jupitérienne se montre incapable de discernement et de hiérarchisation de ses priorités dans son action extérieure alors que « le choix est véritablement une affaire de diplomatie »[18]. Elle s’épuise en déclarations et en gestes symboliques, les véritables discussions se déplaçant ailleurs. La diplomatie de l’urgence médiatique atteint ses limites. Faute d’anticipation, elle se trouve au pied du mur. Elle n’est plus une force de proposition dans un monde en crise profonde. À force de pratiquer le déni du réel avec une constance qui force le respect, le réel se rappelle à son bon souvenir sans le moindre ménagement. La France regarde, marginalisée, surprise, bernée, offensée alors que les signaux faibles de son impuissance sont audibles depuis bien longtemps[19]. L’histoire récente démontre que ses espoirs de refondation de la relation France-Afrique étaient vains. Les véritables partenaires de l’Afrique au XXIe siècle sont ailleurs qu’en Europe. Ils font de ce continent leur chasse gardée. Aujourd’hui, l’Afrique distingue les in et les out.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Olivier d’Auzon, Sahel : la France piégée dans sa guerre de l’information ?, www.lediplomate.media , 2 mai 2026.
[2] Charles Onana, Quand l’Afrique bascule. Pourquoi les Africains rejettent la France et l’Occident, éditions de l’Artilleur, 2025.
[3] Bernard Lugan, Quand les Africains colonisaient l’Afrique, éditions du Rocher, 2026.
[4] Ousmane Ndiaye, Afrique : élections partout, démocratie nulle part, www.mediapart.fr , 9 février 2026.
[5] On évoque le concept de finance islamique.
[6] Julien Bouissou, L’Afrique se tourne vers les pays du Golfe pour se financer, Le Monde, 10 février 2026, p. 15.
[7] Marion Douet, Le riche sous-sol africain aiguise les convoitises, Le Monde, 10 février 2026, p. 15.
[8] Anne-Dominique Correa/Harold Thibault, Amérique latine. Le grand échiquier sino-américain, Le Monde, 8-9 février 2026, pp. 17-18-19.
[9] Christophe Châtelot, En Afrique, le crépuscule démocratique se fait dans l’indifférence, Le Monde, 6 février 2026, p. 28.
[10] Fanny Pigeaud, L’Afrique, nouvelle plateforme pour les expulsions de Washington, www.mediapart.fr , 1er mai 2026.
[11] Paul Dahan, L’Abécédaire de la diplomatie jupitérienne, Protagoras, 2025.
[12] Une France biberonnée à culpabilité coloniale.
[13] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/11/28/discours-demmanuel-macron-a-luniversite-de-ouagadougou
[14] Gérard Araud, Leçons de diplomatie. La France face au monde qui vient, Tallandier, 2025, p. 290.
[15] Emmanuel de Waresquiel, Sept jours. 17-23 juin 1789. La France entre en révolution, Tallandier, 2020, p. 312.
[16] Yves-Marie Sévillia, Emmanuel Macron se regarde (encore) le nombril, www.bvoltaire.fr , 6 février 2026.
[17] Jean-Marc Albert, Make America Great Again. Pour Donald Trump, l’Europe est menacée de disparition, LE JDNEWS, 28 janvier 2026, pp. 28-29.
[18] Philippe Etienne, Le sherpa. Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’Histoire, Tallandier, 2026, p. 168.
[19] Vincent Gourvil, France : out of Africa ?, www.espritsurcouf.com , 29 novembre 2021.
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