ANALYSE – Le Mali, bis repetita de la Syrie ?

ANALYSE – Le Mali, bis repetita de la Syrie ?

lediplomate.media — imprimé le 04/05/2026
Guerre au Mali
Capture d’écran

Par Alain Rodier

Les 25 et 26 avril, une offensive contre de nombreuses localités maliennes a été menée par des forces du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ou « Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin » (JNIM) de Iyad Ag Ghali, et du Front de libération de l’Azawad (FLA) dirigé par son secrétaire général Bilal Ag Acherif.

L’exemple syrien

Cette situation qui est appelée à se développer n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé en Syrie lorsque les jihadistes du Hayat Tahrir al-Cham (HTC) et les combattants de l’Armée nationale syrienne (ANS), un rassemblement de groupes rebelles soutenus par la Turquie fondé en 2017, ont lancé des offensives le 27 novembre 2024 qui a amené la chute du régime de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024.

Pour mémoire, le HTC était emmené à l’époque par Ahmed al-Charaa connu sous le nom de guerre d’Abou Mohammed al-Joulani. C’est sous ce patronyme qu’il a appartenu successivement à Al-Qaïda en Irak, à l’État Islamique en Irak (EII) puis à l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) avant de créer son propre mouvement, le Front al Nosra après avoir rompu avec l’EIIL en 2014. Il avait alors prêté allégeance au docteur Ayman al-Zawahiri, l’émir d’Al-Qaïda tué par un drone américain à Kaboul en 2022. Al-Joulani a rompu ce lien en 2017 pour former le HTC.

Après la chute de Bachar el-Assad, il a été désigné président de la République arabe syrienne à titre transitoire depuis le 29 janvier 2025 (vraisemblablement pour au moins cinq ans sauf accident…)

L’alliance de mouvements rebelles au Mali

Pour obtenir des gains territoriaux au nord du Mali, le FLA constitué de mouvements séparatistes touaregs a conclu une alliance avec les salafistes-jihadistes du  GSIM qui remonterait à plus d’un an. 

Le GSIM, il a expliqué cet accord avec le FLA en soulignant que ce dernier avait renoncé à la laïcité et acceptait une application de la charia adaptée aux traditions et aux sociétés locales.

Le GSIM a diffusé le 30 avril proclamant une « victoire » contre les FAMa (Forces armées maliennes) et leurs alliés russes de l’Africa Corps, estimant qu’elle est « le fruit d’un travail acharné, d’une coordination avec ses partenaires et grâce à la participation active de nos frères du Front de libération de l’Azawad. »

Fait nouveau, il a annoncé vouloir « neutraliser la partie russe du conflit, en échange de la non prise de cible de cette dernière et d’une coordination visant à construire une relation future équilibrée et efficace. » 

Logiquement, Moscou a repoussé cette exigence continuant à assurer la protection des caciques maliens tout en conduisant des frappes aériennes et défendant Bamako. Mais l’intérêt financier de la Russie pour le Mali risque de diminuer car l’exploitation des gisements d’or, d’uranium et de lithium qu’elle avait obtenue dans le nord du pays est en train de lui échapper.

Pour mémoire, l’Africa Corps, fondé en novembre 2023 sous la houlette du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, a pris la relève de la société militaire privée « groupe Wagner » dont le chef Evgueni Prigojine et son état-major ont péri dans un « accident » d’avion en Russie après s’être opposés au Kremlin. L’Africa Corps relève directement du vice-ministre de la Défense, le général Younus-bek Yevkourov.

De son côté, le FLA a dit considérer le GSIM, comme « un groupe engagé dans la défense du peuple contre le régime de Bamako. »

Dans une déclaration ultérieure, Mohamed Ould Ramdane, le porte-parole du FLA a affirmé que l’objectif stratégique de son mouvement était « la libération complète de l’Azawad et le rétablissement de son contrôle », ajoutant que le mouvement était « prêt à coopérer avec toute partie » pour atteindre cet objectif, y compris pour renverser le régime en place à Bamako, qu’il a qualifié de « criminel. »

Il avait déclaré le 25 avril soir que Kidal était tombé le jour même et qu’un accord avait été conclu avec la garnison composée des militaires des FAMa et de volontaires russes de l’Africa Corps. Ces derniers ont ainsi pu quitter sains et saufs Kidal, Tessit, Tessalit et Aguelhok en direction de Gao. 

Pour mémoire, les FAMa aidées à l’époque par la SMP « groupe Wagner » avaient repris en novembre 2023 la ville de Kidal alors administrée par des Touaregs indépendantistes.

Une première a montré une évolution de la doctrine des jihadistes salafistes du GSIM : les prisonniers FAMa ont été libérés sous la promesse de ne pas rejoindre les forces maliennes. Cette mansuétude n’est pas dans leurs traditions… 

Mohamed Ould Ramdane a également souligné la coordination avec le GSIM qui aurait pris le contrôle de « zones stratégiques de la capitale Bamako », notamment l’aéroport et la base militaire de Kati, ainsi que la ville de Sévaré, au centre du pays.

À ce jour, la ville de Bamako serait assiégée mais les Russes ont réussi à faire passer des convois de ravitaillement.

Parallèlement à toutes ces actions, le FLA a adressé un message aux autorités du Burkina Faso et du Niger, alliés de Bamako au sein de l’alliance sahélienne, les exhortant à « prendre leurs distances avec les événements qui se déroulent au Mali. »

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La lutte contre Daech

Le GSIM a étendu ses opérations du Mali, au Burkina Faso, au Bénin, à la Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Ghana utilisant son attractivité sur la communauté peule allant donc au-delà des recrues touaregs et arabes.

Mais globalement, une lutte sourde se déroule entre Al-Qaïda en Afrique (dérivés d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique -AQMI- dont le GSIM) et les « provinces » de l’État Islamique (EI / Daech). Le GSIM est directement opposé à la province de l’État Islamique au Sahel (en anglais, ISSP.)

Le danger provient du fait que la modération de la doctrine prônée par le JNIM risque de pousser ses propres militants parmi les plus radicaux dans les bras du groupe État Islamique qui lui, fait référence à l’application stricte de la charia de l’islam des origines.

Il trouve un écho assez favorable et gagne du terrain et de l’influence progressant dans les régions du lac Tchad et en Afrique centrale alors que les groupes affiliés à Al-Qaïda sont surtout présents au Sahel et dans la Corne de l’Afrique.

La formation la plus importante est celui de la province de l’État Islamique en Afrique Centrale (en anglais ISWAP.) Or l’ISWAP et l’ISSP ont fait leur jonction gagnant ainsi en puissance combative.

Le JNIM et l’ISSP se sont affrontés à la frontière entre le Niger et le Burkina Faso, et un autre dans le nord-ouest du Nigeria à la frontière avec le Bénin. 

C’est un paradoxe qui s’explique par l’opposition qui existe entre Al-Qaïda (que l’on peut éventuellement qualifier d’Al-Qaïda « canal historique ») et les mouvements qui ont précédé la création du « califat » par l’ISIL en 2014.

Les deux mouvements revendiquent l’appartenance d’Abou Moussab al-Zarqaoui, chef d’Al-Qaïda en Irak neutralisé par les Américains en 2006 à leur obédience. Il est vrai qu’il s’était opposé en 2005 au Docteur al-Zawahiri, alors numéro deux d’Al-Qaïda, car il considérait les chiites comme des « apostats » à éliminer. Cette fracture s’est accentuée sous le règne d’Abou Bakr al-Baghdadi qui a définitivement rompu avec la maison mère en 2014 s’autoproclamant « commandeur des croyants » et calife de l’EI. Bien que tué en 2019, cette rivalité s’est poursuivie avec ses successeurs tournant à une lutte frontale pour obtenir l’avantage sur différents théâtres d’opérations : Syrie, Irak, Sinaï, Afghanistan, Caucase, Extrême-Orient et Afrique…

Et l’EI a souvent le dessus. Ainsi, la province de Ménaka à l’est du Mali est aux mains de l’ISSP sauf la capitale elle-même contrôlée par des factions touaregs fidèles à Bamako et par l’Africa Corps.

Les Occidentaux font face à un choix cornélien. 

. Soutenir les juntes au pouvoir en fournissant renseignements, armes, matériels et munitions mais ce qui est certain, c’est qu’elles n’accepteront pas une aide militaire directe de la France. D’ailleurs Paris ne voit certainement pas d’un œil favorable de s’engager aux côtés de l’Africa Corps… 

. Accompagner les rebelles en priorisant ceux qui ne sont pas jihadistes, mais il est probable que ce sont ces derniers – mieux organisés et plus motivés – qui peuvent arriver un jour au pouvoir. Si l’exemple syrien cité en début d’article est mis en avant comme un très relatif « soft power », il convient de le modérer car il y a aussi celui des talibans qui ont pris le pouvoir à Kaboul et appliquent la charia « dans le texte. »

. Regarder, laisser faire et voir la suite. Il existe bien d’autres pays gouvernés par des musulmans intégristes avec lesquels les Occidentaux ont appris à vivre. Sur zone, la Mauritanie en est un exemple.

En conclusion, en matière de politique étrangère, il n’y a pas de solution simple comme certains responsables en mal d’élection ont tendance à le faire croire.

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