
Par Julien Aubert
Une apocalypse, au sens étymologique, est une révélation sur le sens du monde. La Stratégie de sécurité nationale 2025 a fait l’effet d’un blast : elle a dessillé les yeux des Européens sur la férocité du regard que porte Donald Trump sur eux. Le constat est brutal : pour Washington, le vieux continent n’est plus prioritaire, et l’Europe est sommée de se prendre en main. La Maison Blanche refuse l’idée d’un OTAN en expansion permanente et promeut une défense où les Européens assument enfin leur responsabilité.
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Au-delà des nombreuses analyses géopolitiques – souvent brillantes – qui ont accompagné la publication de cette NSS 2025, notamment celles rappelant le corollaire trumpien de la Doctrine Monroe, un point me frappe : Trump tente de dépasser un vieux clivage qui fracture aujourd’hui la droite française, celui entre souveraineté et identité. Éric Zemmour l’avait résumé dans Un quinquennat pour rien : « Désormais la France ne se bat plus pour recouvrer sa souveraineté perdue, mais pour ne pas perdre son identité. » Il expliquait même, dans Face à Zemmour, que si la France devait devenir une théocratie islamiste, il se moquerait de sa souveraineté : l’identité prime, toujours. D’autres, comme Marion Maréchal, privilégient la notion de civilisation à celle de nation. Leur clivage structurant oppose la droite libérale à la gauche d’assistanat, plus que les mondialistes aux patriotes, distinction chère à Marine Le Pen. À l’inverse, des souverainistes “purs sucre” comme Philippot ou Asselineau n’ont jamais rejoint Zemmour : pour eux, la souveraineté est première, et l’identité en découle.
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Trump, lui, hiérarchise explicitement ces deux notions et les articule dans une doctrine cohérente. America First signifie le rétablissement de la souveraineté nationale par le rapport de force, par le rejet assumé du transnationalisme et par la défense prioritaire de l’État-nation. Mais chez Trump, l’identité n’est pas un rival conceptuel de la souveraineté : elle en est l’un des composants essentiels. Il parle de la “santé spirituelle et culturelle” du pays, exalte l’héritage historique, valorise les familles traditionnelles : bref, il inscrit la souveraineté dans un récit civilisationnel intérieur.
L’innovation est pourtant ailleurs : Trump utilise le registre civilisationnel pour dépasser l’égoïsme naturel du réflexe souverain et refonder la politique étrangère américaine. La NSS 2025 affirme qu’il s’agit d’aider l’Europe à redevenir « civilisée, souveraine et confiante ». L’Europe est décrite comme un continent en déclin – démographique, économique et identitaire. C’est une vision qui rejoint, presque mot pour mot, le diagnostic de Vladimir Poutine.
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La phrase la plus sidérante du document est sans doute celle-ci : « À long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens. » C’est, à peine voilé, la reprise d’un schéma interprétatif que les Européens connaissent sous le nom de “grand remplacement”. Ironie de l’histoire : venant d’un pays où les Blancs non hispaniques ne représentaient que 58 % de la population en 2020, on aurait pu s’attendre à davantage d’assurance dans la capacité des États-Unis à “européaniser” l’immigration. Mais la NSS pose l’immigration comme fracture identitaire majeure : un défi civilisationnel avant d’être religieux.
Trump assume par ailleurs son soutien aux forces politiques “patriotiques” favorables à la souveraineté nationale. Ironiquement, son relais le plus ardent en France, Reconquête, est un parti identitaire avant d’être souverainiste, même s’il est aujourd’hui le seul à assumer explicitement ce schéma démographique. Ainsi se dessine Trump : un national-souverainiste protectionniste, parfois dirigiste, qui s’appuie sur des relais étrangers tantôt identitaires, tantôt libéraux, au nom d’une “communauté civilisationnelle occidentale”.
L’attaque la plus directe de Trump ne vise pas seulement les États européens, mais l’architecture fédérale de l’Union européenne, accusée d’étouffer l’identité et la liberté d’expression du continent. En frappant l’UE par le biais du registre identitaire, Trump renforce mécaniquement les souverainistes nationaux : il leur offre un alibi doctrinal pour aujourd’hui le rallier. Il place ainsi les droites européennes – et françaises – devant une équation redoutable : doivent-elles dénoncer une Amérique hyperbolisant sa souveraineté au point d’écraser celle des autres, ou saluer un allié objectif contre le projet supranational européiste ?
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Les réactions politiques illustrent cette divergence de fond. Thierry Mariani, souverainiste, dénonce : « Trump nous traite comme une colonie. » Sarah Knafo, identitaire, admire un “laboratoire passionnant” d’idées proches des siennes, tout en récusant l’idée d’un “grand frère américain”. Asselineau, Dupont-Aignan et Philippot, souverainistes inflexibles, se focalisent sur la charge anti-UE, évitant soigneusement de discuter la matrice identitaire et démographique. Ils saisissent le leurre brandi par Trump. Marion Maréchal, silencieuse sur la NSS, valide néanmoins implicitement son diagnostic en insistant en parallèle sur les racines chrétiennes de l’Europe et son déclin démographique.
La droite nationale apparaît ainsi éclatée entre ceux qui pensent l’identité comme fondement, et ceux qui pensent la souveraineté comme socle indépassable. La NSS 2025 n’est pas seulement un document de stratégie américaine : c’est un miroir tendu aux droites européennes, une apocalypse au sens originel, une révélation. Elle oblige la droite française à répondre à une question qu’elle esquive depuis vingt ans : qu’est-ce qui fonde réellement une nation, la souveraineté ou l’identité ? Le débat, désormais, ne fait que commencer.
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Julien Aubert est ancien député de Vaucluse, vice-président des Républicains et président d’Oser la France, mouvement d’inspiration gaulliste.
