TRIBUNE – Donald Trump ou la diplomatie du docteur Coué

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« La vérité d’un jour n’est pas toujours celle du lendemain » nous rappelle l’adage bien connu. C’est le moins que l’on soit autorisé à dire au sujet de la crédibilité de la parole de Donald Trump sur la scène internationale. Porté un jour au pinacle, un de ses homologues peut être voué aux gémonies un autre jour. Nombreux sont ceux qui font les frais de cette inconstance, de cette versatilité de l’homme à la crinière jaune et à la conviction variable. Le 47ème Président des États-Unis ne se fie qu’à son instinct qui le porte à l’art du « deal »[1] quel qu’en soit le prix mais aussi à privilégier le gagnant et à désavantager le perdant[2]. Qu’on se le dise dans les chaumières de toute la planète ! Comment, dans ces conditions, ses alter ego peuvent-ils mettre au point une diplomatie pérenne qui puisse faire face à toutes les éventualités des errements de la diplomatie en zigzag du milliardaire new-yorkais ? C’est quasiment mission impossible. Dans ces conditions, deux questions simples méritent d’être soulevées. La première question est de savoir que croire dans ce qui ressemble à s’y méprendre à la diagonale du f(l)ou ? La seconde question est de savoir que faire dans ce qui ressemble à s’y méprendre à la quadrature du cercle ?
La diagonale du f(l)ou : que croire ?
L’on ne compte plus les volte-face, les reniements, les approximations, les mensonges … du Président des États-Unis de la grande Amérique qui communique à tout-va et à tout propos depuis le début de son second mandat[3]. Et cela pour le meilleur mais surtout pour le pire. Au fil des jours, puis des semaines, puis des mois, l’oncle Sam se mue en tonton flingueur. La gestuelle, les postures, les propos, les provocations, les rodomontades, les digressions, les outrances de Donald Trump sont une chose, une réalité et surtout une apparence à laquelle on s’est souvent trompé et où certains s’obstinent à se tromper. Il y prête d’ailleurs, généreusement, le flanc. On aurait tort de confondre, le personnage qu’il joue, sensible, à la flatterie la plus éhontée, et l’homme politique ou l’homme d’affaires, qui d’ailleurs se confondent en une seule et même personne, qui, sous les dehors de l’incohérence, de l’impulsivité, du désordre, ne perd de vue ni la réalité, ni le but qu’il veut atteindre, dans quelque domaine que ce soit[4]. Sous réserve d’inventaire !
Les alliés traditionnels de l’Amérique (OTAN, Union européenne, Arabie saoudite, États du Gole, Israël …) sonts traités avec le plus grand mépris, voire parfois tels ses pires ennemis. Les rivaux systémiques d’hier (Chine, Iran, Russie) redeviennent soudainement fréquentables l’espace d’un matin par l’opération du Saint-Esprit. À titre d’exemple, les volte-face américaines, au cours des derniers jours, traduisent les contradictions d’un protocole d’accord précaire (« MoU » dans la langue de Shakespeare) qui consiste pour Donald Trump et Téhéran, à suspendre une guerre trop couteuse, mais qui ne règle aucun des différends de fond opposant la République islamique d’Iran aux États-Unis (nucléaire, balistique, proxys…) et surtout à Israël[5]. Goujaterie et grossièreté sont les mamelles du trumpisme. Il faut intégrer cette dimension structurelle et ne pas croire à de simples foucades d’un fantasque personnage sorti d’Ubu Roi. L’homme n’est pas à une obscénité près. Reçu tel un Roi à Versailles après le G7 d’Évian (« I am the boss »), le Président mégalomane ne peut s’empêcher de dire qu’Emmanuel Macron n’en a que pour un an, en guise de remerciement. Dans le même temps, il tient des propos indécents à l’encontre de Giorgia Meloni[6]. Elle assume et affiche désormais ses divergences avec Donald Trump[7]. Pas un jour ne se passe sans que l’homme dérape volontairement ou involontairement au mépris des normes de la bienséance diplomatique et des règles du savoir-vivre. Et, le reste est à l’avenant. Or, l’on sait que « la diplomatie fonctionne sur une parole donnée et respectée »[8]. C’est la condition sine qua non de son succès. Nous en sommes à cent lieues en cet été 2026 du grand retrait américain[9].
Après avoir posé le diagnostic, vient immanquablement le temps du remède ! Les États victimes des ondulations trumpistes ne doivent-ils pas anticiper plutôt que subir en application de l’adage gouverner, c’est prévoir ?
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La quadrature du cercle : que faire ?
Face à pareil tsunami diplomatique, une question d’importante mérite d’être posée pour circonscrire l’incendie planétaire trumpiste. Ne conviendrait-il pas que les interlocuteurs de Donald Trump s’organisent afin de ne pas être pris au dépourvus lorsque la bise fut venue ? Nous le pensons. Il devient indispensable de s’accorder sur quelques principes simples mais surtout de s’y tenir. Ils pourraient se décliner autour de quatre idées claires et compréhensibles à mettre en œuvre en fonction du temps et du lieu pour tenir tête au Président américain. S’il y a bien une chose qu’il comprend, c’est bien le rapport de force.
La cohérence de la pensée. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément » (Nicolas Boileau). Donald Trump ne comprend que les paroles simples, pour ne pas dire simplistes[10]. La subtilité et l’ambiguïté devraient disparaître du style diplomatique dans le langage destiné à ce dernier. C’est pourquoi, il importe de disposer d’une pensée claire compréhensible pour tout un chacun en évitant langue de bois diplomatique épaisse, courbettes et mots creux. Un petit succès pratique vaut mieux qu’un plein wagon de bavardages éloquents. En définitive, l’art de la diplomatie ne consiste-t-il pas à trouver des mots justes pour expliquer des choses complexes ?
La solidarité de la collectivité. « Tous pour un, un pour tous ! » (Alexandre Dumas). À l’instar de l’article 5 de la Charte de l’OTAN[11], les alliés ne devraient-ils pas réagir collectivement et promptement après chaque attaque ad hominem ? Une sorte d’éléments de langage prêts à l’usage afin de manifester la désapprobation de l’invective au nom du groupe en ne laissant rien passer. Et cela y compris en annulant la visite d’un ministre du groupe aux États-Unis ou vice versa. Œil pour œil comme le prescrit la loi du Talion. En termes de football, cela s’appelle faire prévaloir le collectif sur l’individuel. Et, c’est plus efficace avec un homme qui ne comprend que le rapport de force.
La constance de la réaction. « Le secret du succès réside dans la constance dans la poursuite de ses objectifs » (Benjamin Disraeli). On ne saurait mieux dire. Si Donald Trump cède en rase campagne face au régime des Mollahs, c’est bien parce que ce dernier n’a pas varié d’un iota dans ses exigences[12]. Et, comme il ne souhaite pas perdre la face, il préfère varier, pour ne pas dire abandonner ses objectifs initiaux[13]. C’est ainsi qu’il parvient à se tirer du guêpier où il s’est fourvoyé, à s’extirper du bourbier où on le voyait s’enliser après y avoir sauté à pieds joints. C’est peu dire que la pratique de la constance est payante dans le jeu de poker avec le malappris de Mar-a-Lago.
Le courage de l’action. « La résistance est un roc, la faiblesse, un glissement, un suicide »[14]. N’est-ce pas la vertu des temps de crise ? Les promesses ne suffisent pas, il faut des actes forts. Ne faut-il pas dès lors bannir la démarche en crabe de notre action diplomatique qui tout à la fois joue les boutefeux et les partisans du dialogue ? Une variante du en même temps macronien. La volonté est aussi un instrument efficace pour le diplomate, à condition de souhaiter s’en servir et de savoir l’utiliser. Face à Donald Trump, il faut savoir faire preuve de courage et de détermination. En matière diplomatique, contrairement à ce que d’aucuns pensent, la détermination et l’obstination paient.
Cette liste de principes n’est qu’indicative mais son adoption et sa mise en œuvre constitueraient une bonne base pour renvoyer Donald Trump dans ses buts autant de fois que cela s’avèrerait nécessaire. Bis repetitat placent !
L’impossible alliance ?
« La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité » (Pablo Neruda). C’est le moins que l’on soit autorisé à dire au sujet de la parole fluctuante de Donald Trump sur la scène internationale. Au fil du temps, il est en passe de devenir la risée du monde et de concourir pour le Prix Nobel du ridicule. Une chose est certaine : l’ordre mondial n’est plus gouvernable selon les anciennes hiérarchies, les anciennes règles. Face à ce changement radical de paradigme de gouvernance des relations internationales au XXIe siècle, faut-il agir ou subir, être acteur volontariste ou spectateur impuissant ? Voulons-nous regarder la vérité dérangeante en face ou nous y refuser ? « C’est dire que la vérité nous effraie et combien le silence du mensonge nous est confortable »[15]. Par confort et par conformisme, nous nous attachons trop souvent à l’écume des jours alors que le réel est limpide. À un moment où le présent recommence à raconter le passé, la panthéonisation de l’historien Marc Bloch, l’auteur de L’étrange défaite[16], ne doit-elle pas nous servir d’aiguillon pour l’action d’aujourd’hui et de demain ? Le voulons-nous ? Le pouvons-nous ? Il est grand temps que les Européens et autres partenaires occidentaux des États-Unis prennent enfin la mesure de la diplomatie du docteur Coué de Donald Trump[17].
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Donald Trump/Tony Schwartz, Trump. The art of deal, 1987.
[2] Jeanne Auberger, Trump de retour aux côtés des Européens et de l’Ukraine ? « Ce qui l’intéresse, c’est d’être du côté des gagnants », www.marianne.net , 19 juin 2026.
[3] Gilles Paris, Trump, toujours plus désordonné, Le Monde, 25 juin 2026, p. 30.
[4] Dominique Jamet, Trump, échec et matches, www.bvoltaire.fr , 20 juin 2026.
[5] Alexandre del Valle, Guerre en Iran : derrière le protocole de paix, les vrais gagnants de la guerre contre l’Axe iranien, www.valeursactuelles.com , 20 juin 2026.
[6] Ariel F. Dumont, « Ni moi ni l’Italie ne supplions jamais » : visée par Trump, Meloni transforme l’humiliation en coup politique, www.marianne.net , 22 juin 2026.
[7] Olivier Bonnel, Giorgia Meloni affiche désormais ses divergences avec Donald Trump, Le Monde, 23 juin 2026, p. 4.
[8] Boualem Sansal, La Légende, Grasset, 2026, p. 164.
[9] Piotr Smolar, Golfe, Otan, Asie : le grand retrait américain, Le Monde, 23 juin 2026, pp. 1-2.
[10] Jan-Werner Müller, Avec Donald Trump, l’État est là pour créer des images dignes des magazines people, Le Monde, 28-29 juin 2026, p. 26.
[11] L’article 5 stipule que si un pays de l’OTAN subit une attaque armée, chaque autre membre de l’Alliance atlantique considérera cet acte comme une attaque armée dirigée contre l’ensemble de ses membres et prendra les mesures qu’il jugera nécessaire pour venir en aide au pays attaqué.
[12] Claire Gatinois/Louis Imbert, L’Iran, galvanisé, négocie avec « assurance », Le Monde, 24 juin 2026, p. 6.
[13] Frédéric Taddeï, « Donald Trump a encore perdu », www.marianne.net, 26 juin 2026.
[14] Boualem Sansal, précité, p. 239.
[15] Boualem Sansal, précité, p. 11.
[16] Nathalie Segaunes, Le résistant Marc Bloch entre au Panthéon, Le Monde, 23 juin 2026, p. 12.
[17] Éditorial, Le trumpisme marque des points en Amérique latine, Le Monde, 26 juin 2026, p. 28.
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