TRIBUNE – De la dissuasion avancée à la sécurité amoindrie !

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« La parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée ». Manifestement, notre Président jupitérien ne fait pas sien ce jugement du maître de la diplomatie que fut Talleyrand. Tel un itinérant du spectacle, il porte la bonne parole de ville en ville, de Davos à Munich en dévoilant sa pensée profonde. Le 2 mars 2028, le Macron Circus dresse sa tente au bout de la Bretagne balayée par les vents à l’ile Longue où sont basés nos sous-marins nucléaires. Six ans après son discours devant les stagiaires de la 27ème promotion de l’École de guerre, le chef de l’État prononce un discours consacré principalement à la dissuasion nucléaire française mais aussi formule quelques propositions d’associations de certains de nos partenaires à sa mise en œuvre. Dans un discours délibérément transgressif, il rappelle que nous vivons une période de rupture géopolitique et que la dissuasion de la France est robuste et efficace[1]. Mais, ce discours est involontairement problématique.
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Un discours délibérément transgressif
En disséquant patiemment la prose du Président de la République, l’on entrevoit une présentation classique en deux temps : celui du diagnostic sur le monde de 2026 et celui des remèdes pour l’affronter dans les meilleures conditions.
Le diagnostic du bon Docteur Macron. Pour ne pas trahir sa pensée, mettons bout à bout certaines de ses doctes paroles. « Dans l’atmosphère d’anomie actuelle, nous assistons à la fois à un renforcement du risque que les conflits franchissent le seuil nucléaire, mais aussi dans le même temps à une intensification de la conflictualité sous ce seuil. Dans le même temps, les puissances nucléaires comme la France doivent aussi s’accoutumer à la possibilité de conflits majeurs sous le seuil nucléaire dans leur environnement immédiat. Tout cela montre en tout cas que les menaces nucléaires s’accroissent, se diversifient, qu’elles sont davantage connectées entre elles, qu’elles risquent d’être précédées d’épisodes de conflits intenses sous le seuil et que les défenses de nos adversaires potentiels se renforcent. Nous devons donc en tirer les leçons. Car en effet, dans ce monde dangereux et instable, comme vous m’avez déjà entendu le dire à plusieurs reprises, pour être libre, il faut être craint. J’en ai la conviction. C’est donc un discours de puissance assumé au service de la paix que je viens vous tenir aujourd’hui. Et cette puissance, vous le savez mieux que quiconque, ne vient pas sans effort. Je me suis employé à assurer le renouvellement de tous nos moyens pour les prochaines décennies ». Alléluia !
Les remèdes du bon Docteur Macron.
Au plan national, « L’armement nucléaire français est stratégique et exclusivement stratégique car il s’agit bien d’armes d’une toute autre nature que celles dont on pourrait user sur un champ de bataille. La France, depuis le président François Mitterrand, a ainsi abandonné tout concept d’emploi tactique des armes nucléaires et nous n’y reviendrons pas. Dans cette optique d’asymétrie assumée, la France a toujours envisagé pour son arsenal les seuils strictement cohérents avec l’efficacité opérationnelle de notre dissuasion. Ma responsabilité est d’assurer que notre dissuasion conserve et qu’elle conservera à l’avenir son pouvoir de destruction assuré dans l’environnement dangereux, mouvant et proliférant que je viens de rappeler. C’est pourquoi j’ai ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal ». Il dévoile le nom du prochain sous-marin nucléaire lanceur d’engins français : l’Invincible, opérationnel en 2036.
Au plan européen, il est appelé à préciser sa pensée en ces termes. « Mais pour être puissant, et c’est le deuxième temps de mon propos aujourd’hui, il faut être plus uni. Et c’est d’Europe que je vais vous parler à présent. Notre sécurité ne s’est jamais conçue dans les seules limites de notre territoire, au plan conventionnel comme au plan nucléaire. C’est un fait évident de la géographie qui est là et qu’on ne peut négocier. J’ajouterai d’ailleurs, aujourd’hui plus que jamais : l’indépendance ne peut être la solitude. Dans le domaine nucléaire, cela a été reconnu par tous mes prédécesseurs sans distinction. Mais aujourd’hui, les conditions sont désormais véritablement réunies pour en tirer les conséquences concrètes. Pour expliquer ce point, permettez-moi de m’attarder un instant sur un élément central de notre doctrine nucléaire, les intérêts vitaux de la Nation. La dissuasion nucléaire française a vocation à dissuader tout État de s’en prendre à nos intérêts vitaux. ‘avais même proposé d’associer ces pays à des exercices de notre dissuasion. Six ans plus tard, nous sommes dans un autre univers stratégique. Nous devons passer à une toute autre étape et formuler pour notre époque ce dont le général de Gaulle avait déjà l’intuition. Je crois pouvoir affirmer que nos partenaires y sont prêts. Aujourd’hui, une nouvelle étape de la dissuasion française peut donc se concrétiser. Nous entrons sur le chemin de ce que j’appellerai la dissuasion avancée. Je préfère le dire tout de suite, il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre. En vertu de notre Constitution, elle appartient au seul président de la République comptable devant le peuple français. En conséquence, il n’y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux, qui restera d’appréciation souveraine pour notre pays. Et pour cette raison, comme dans les autres alliances nucléaires, y compris lorsqu’elles ont des plans et des procédures, il n’y aura pas de garantie au sens strict du terme. Une garantie rigide, d’ailleurs, serait imprudente. Elle abaisserait le seuil nucléaire et réduirait d’autant l’incertitude de nos adversaires ». Il détaille ensuite les partenariats qu’il a lancés avec huit de nos amis Européens, avec une insistance toute particulière sur l’Allemagne[2].
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Un discours involontairement problématique
Ce qu’il nous dit n’est que du fade verbiage de bonimenteur de foires et non du parler vrai digne du chef d’un État appartenant au club fermé des cinq puissances nucléaires. Ses annonces sur la dissuasion avancée posent à l’évidence de vraies questions de doctrine nucléaire et de positionnement diplomatico-militaire en Europe. Une fois encore, Emmanuel Macron use de l’ambiguïté avec délectation, du en même temps avec brio. Nous restons souverains, mais nous utilisons les installations des Alliés, qui nous les donnent en échange de rien, évidemment. Nous sommes indépendants, mais nous faisons visiter nos installations secrètes. Et nous ne communiquons pas sur nos intérêts vitaux, mais l’endroit où nous positionnerons nos forces risque tout de même d’en donner une petite idée. Si le but de cette manœuvre est d’ériger la France en protectrice de l’Europe, il est un peu tard pour être aussi léonin.
Le dossier fourni à la presse, qui rappelait que la décision ultime (le « bouton nucléaire ») restait du ressort exclusif du président de la République, se voulait rassurante. Il fallait toutefois aller dans le détail pour découvrir qu’Emmanuel Macron développe l’idée de partager la souveraineté nucléaire avec d’autres pays d’Europe, dont l’Allemagne. Énième preuve que la France, dans le couple franco-allemand, rame à essayer de conquérir une Germanie indifférente, qui a envers notre exécutif la froideur dédaigneuse de Marlene Dietrich sous sa capeline[3]. Cette dérive nous parait très dangereuse pour l’avenir quand on sait que Berlin entend devenir bientôt la première puissance militaire en Europe et pourrait, bon an mal an, mettre la main sur l’un de nos derniers bijoux de famille qu’est notre dissuasion nucléaire, gage de notre indépendance chèrement gagnée par le Général de Gaulle à partir de 1960. Une fois une main mise dans l’engrenage, c’est tout le bras qui risque d’être broyé. Quel bel exercice de poudre aux yeux qui pourrait s’avérer mortifère au fil du temps. Bravo l’artiste ! Jamais le chef de l’État n’a pris le temps d’informer la représentation nationale de ses projets dangereux pour notre indépendance et notre souveraineté.
Le miroir aux alouettes
« La diplomatie du verbe ne suffit plus à masquer les contradictions qui minent la France et à compenser sa perte d’influence dans le monde » (Isabelle Lasserre). La guerre en Iran, déclenchée le 28 février 2026 par Israël et les États-Unis, en fournit un exemple criant lorsqu’Emmanuel Macron confie que « la France n’a été ni informée ni impliquée ». Notre pays est désormais ravalé au rang d’idiot utile du village planétaire qui n’a plus les moyens de ses ambitions mais qui entend tout de même accorder sa protection, y compris son parapluie nucléaire à quelques États européens au premier rang desquelles une Allemagne qui n’a de cesse de nous humilier ostensiblement. Ceci relève du plus grand comique, du registre du pathétique de la part d’un Président à bout de souffle dont on dit qu’il veut mettre son successeur – l’affreux représentant du RN – devant le fait accompli. Une fois de plus, il ridiculise la France en offrant une dissuasion avancée qui amoindrit sa sécurité.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/03/02/deplacement-sur-la-base-operationnelle-de-lile-longue
[2] Hélène Bienvenu/Elsa Conesa/Philippe Ricard/Elise Vincent, Dissuasion : ce que les Européens attendent de Paris, Le Monde, 1er – 2 mars 2026, p. 4.
[3] Arnaud Florac, Discours d’Emmanuel Macron : il a dit « dissuasion avancée » …, www.bvoltaire.fr , 2 mars 2026.
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