TRIBUNE – Union Européenne : Soigner le mal ou briser le thermomètre ?

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« On ne fait pas de politique autrement que sur des réalités. Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. Je répète, il faut prendre les choses comme elles sont ». Ainsi, s’exprime le 14 décembre 1965 le général de Gaulle, lors d’un entretien avec Michel Droit, entre les deux tours de l’élection présidentielle. Avec le sens de la formule et de la clairvoyance qui le caractérise, il met le doigt sur deux graves maux de nos dirigeants actuels inconscients ou incompétents, peut-être les deux : leur irréalisme structurel et leur europhilie indécrottable. Or, ce diagnostic gaullien conserve toute sa pertinence en ce début d’année 2026, soit six décennies après. Alors que la construction européenne tourne à la farce, à la Bérézina, les dirigeants européens pratiquent avec une constance qui force le respect la politique du chien crevé au fil de l’eau[1].
Dans un monde idéal, leur démarche devrait se décomposer en temps : le temps du diagnostic suivi du temps du remède. Tous les diplomates savent d’expérience que si le diagnostic est erroné, le remède a toutes les chances d’être inopérant voire contre-productif. Et, c’est bien ce qui est le cas. Aujourd’hui, les forces vives des nations européennes font preuve d’un silence assourdissant face au naufrage de l’Union européenne que met en exergue l’administration Trump qui ne cesse de nous mettre en garde sur l’impasse dans laquelle nous nous précipitons. Rien n’y fait. Tout en cueillant les fleurs du mal, nos docteurs Diafoirus excellent également à ne pas soigner les maux de l’Europe en dépit des avertissements venus d’Outre-Atlantique tels de vulgaires docteurs Knock.
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Les Fleurs du Mal : La diplomatie du docteur Diafoirus
Où en sommes-nous en ce début d’année 2026 sur l’état de l’Union européenne ou plus exactement de la désunion européenne ? Un constat objectif s’impose à celui qui n’est ni sourd, ni aveugle aux craquements du monde alors que la fiabilité de l’allié américain est en doute. L’Europe est passée et passe encore à côté de tous les défis du XXIe siècle par dogmatisme avec une assurance désopilante. Et, ils n’en manquent pas.
Dressons un panorama du XXIe siècle en Occident[2] même si celui-ci ne prétend pas à l’exhaustivité ! Il se présente ainsi : le risque de désintégration de l’ordre international ; le retour de la guerre comme en Ukraine ; la progression de l’insécurité intérieure et extérieure ; le recours croissant à la paix par la force et plus par le droit ; les effets d’une immigration incontrôlée ; la puissance de l’entrisme islamiste sans limite ; le règne du narcotrafic florissant[3] ; l’invasion des produits « Made in China » conduisant à une désindustrialisation du vieux continent ; l’appauvrissement du cœur de ce même continent[4] ; les limites intrinsèques du libéralisme de papa ; l’impuissance chronique face aux sanctions américaines ou chinoises[5] qui tombent comme à Gravelotte ; le tsunami de l’antisémitisme qu’elle n’a su ni prévenir, ni juguler[6] ; la montée des partis d’extrême droite ; le tsunami de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs devenus aussi stratégique que l’or noir[7], des drones et autres joyeusetés du monde de demain[8]…. La leçon est amère à plus d’un titre[9]. Le mammouth européen va de sidération en sidération sans en tirer les conséquences qui s’imposent. Il préfère se lamenter, déplorer, condamner, administrer des leçons de valeurs, ajouter de nouvelles normes inutiles aux anciennes pléthoriques et inefficaces… et cela avec le succès que l’on sait. Chacun y va de ses exigences[10]. Chacun a des certitudes.
Or, la réalité est toute autre. En un mot comme en cent, l’Europe à la von der Leyen est nue. « Un mélange de surrèglementation à Bruxelles et de nationalisme étriqué dans les États a freiné la croissance économique et technologique de l’Union européenne … Nous avons manqué d’ambition et d’une véritable vision » »[11]. Elle excelle dans la médecine des Diafoirus. Elle se montre incapable de prendre en considération les avertissements à se ressaisir rapidement et énergiquement que lui adresse l’administration américaine. Elle préfère les critiquer[12] et les ignorer du haut de sa superbe, de sa morgue[13].
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Le Médecin malgré lui : La diplomatie du docteur Knock
Faute d’une approche stratégique, prospective du monde de demain, l’Europe se condamne à l’impuissance, dans un premier temps et à disparaître faute d’une réforme courageuse et ambitieuse, dans un second. « Il est grand temps de se réforme et de transformer le patchwork inefficace des 27 États membres de l’UE et autres membres de l’OTAN »[14] vont jusqu’à affirmer deux européens viscéraux, une Française et un Allemand. Aujourd’hui, le constat est accablant.
En dépit du champ de ruines qu’elle est de nos jours, l’Europe n’entend pas se remettre en cause, refuse de pratiquer le fameux « retex » (pour retour d’expérience) chers aux militaires après toute intervention. Ce n’est pas de son niveau, elle qui baigne dans la certitude de modèles, de paradigmes dépassés et désuets. Elle préfère trouver de commodes boucs émissaires[15]. Elle condamne l’émergence d’une « internationale réactionnaire » sans se poser la question des raisons de son succès auprès d’un nombre croissant de peuples en Europe et ailleurs dans le monde au fil des élections. Elle préfère se défausser sur le milliardaire à la crinière jaune en psalmodiant, c’est de la faute à Trump avec la complicité active de la presse de la bien-pensance : Le Monde devenu l’Immonde[16], Libération devenue L’aberration, Mediapart pour ne pas dire Merdiapart. Il serait le cauchemar des diplomaties européennes[17]. Il serait animé d’un esprit munichois sur le dossier ukrainien[18]. Il aurait kidnappé la civilisation occidentale[19], voire l’aurait mise à mort[20]. On lui reconnait tout de même le mérite de jouer le rôle d’électrochoc pour l’Europe[21]. Et, cette tendance au dénigrement permanent du 47ème Président des États-Unis[22] est encore plus prononcée depuis la publication de la stratégie sur la sécurité nationale le 5 décembre 2025 qui déclare que ce continent « sera méconnaissable dans vingt ans ou moins … À long terme, il est plus que plausible qu’en quelques décennies au maximum, certains membres de l’OTAN seront à majorité non européenne »[23]. Cette liste n’est qu’indicative. Le vice-Président J. D. Vance n’est pas en reste. Il en prend régulièrement pour son grade tant après son discours à la Conférence sur la sécurité à Munich le 14 février 2025 dans lequel il critique les Européens sur leur pratique de la liberté d’expression et des migrations de masse qu’après ses prises de position manifestant son attachement à une Amérique chrétienne, crime de lèse-majesté européenne[24].
En vérité, l’Union européenne du XXIe siècle n’a plus rien de commun avec celle des pères fondateurs qui privilégiaient la pensée à l’action. Aujourd’hui, elle s’agite sans réfléchir auparavant au sens de sa démarche dans un monde devenu plus dangereux et plus impitoyable. Elle excelle dans le rôle du Docteur Knock et de sa médecine aléatoire et grotesque. L’Europe évolue dans une réalité virtuelle. À trop s’étirer dans tous les sens, l’élastique finira bien par craquer. Et, elle risque de subir le funeste sort de la SDN. Une telle clairvoyance laisse pantois.
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L’insoutenable légèreté de l’Europe : À contre-pied et à contre-temps
« Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets les effets dont elles continuent de chérir les causes ». Ainsi s’exprime Jacques-Bénigne Bossuet, il y a plusieurs siècles déjà. Avec le sens de la formule et de la clairvoyance qui le caractérise, il met le doigt sur deux graves maux de nos dirigeants actuels inconscients ou incompétents, peut-être les deux : leur duplicité chronique et leur décalage coupable. Croit-on, un seul instant, que c’est en stigmatisant ceux qui nous renvoient à nos propres turpitudes, que nous résoudrons les sérieux problèmes auxquels nous sommes confrontés ? Croit-on, un seul instant que c’est en brisant le thermomètre que l’on soignera le mal mortel dont souffre le patient européen, voir qu’on lui épargnera une mort subite ?[25] Croit-on, un seul instant, que c’est en ignorant les leçons de l’Histoire et le poids des réalités que nous sauverons une Europe moribonde de la mort subite ?[26] Croit-on, un seul instant que c’est en ignorant l’étrange défaite que nous volerons au secours de la victoire ? À l’heure de la post-vérité et des Fake News, la croyance – et c’est bien de cela dont il s’agit au sein du molosse européen – la croyance a gagné sur la réalité des faits. La réalité a repris ses droits. Il faudra bien prendre Donald Trump au sérieux et au pied de la lettre. Il renvoie aux Européens l’image d’une Europe qu’ils projettent dans le monde, celle d’une structure en voie de désintégration avancée contrairement à ce que nous vendent ne varietur les « fédérastes »[27]. Il n’est pas la cause de cette situation. Il n’en est que le révélateur implacable. Il faudra bien, un jour prochain, que les États membres d’une Union européenne à la dérive tranche le nœud gordien, soigner le mal ou briser le thermomètre.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Éditorial, Régulation du numérique : un nouvel avertissement pour l’UE, Le Monde, 28-29 décembre 2025, p. 22.
[2] Radoslaw Sikorski, Un Occident divisé ouvre la porte à un avenir chaotique, Le Monde, 28-29 décembre 2025, p. 21.
[3] Anne-Françoise Hivert, La Finlande face à une explosion de la consommation de drogue, Le Monde, 24 décembre 2025, p. 5.
[4] François Bourguignon, Le cœur de l’Europe s’appauvrit d’année en année, Le Monde, 24 décembre 2025, p. 25.
[5] Laurence Girard, La Chine impose des taxes provisoirement sur des produits laitiers de l’UE, Le Monde, 24 décembre 2025, p. 12.
[6] Eva Illouz, L’antisémitisme global fait du monde entier où les juifs ne sont pas les bienvenus, Le Monde, 20 décembre 2025, p. 25.
[7] Harold Thibault/Arnaud Leparmentier, Semi-conducteurs : la nouvelle bataille du Pacifique, Le Monde, 23 décembre 2025, pp. 1-14-15.
[8] Virginie Malingre, Puces électroniques : l’inexorable déclin européen, Le Monde, 25-26 décembre 2025, pp. 12-13.
[9] Éditorial, La géopolitique des puces : une leçon cruelle pour les Européens, Le Monde, 23 décembre 2025, p. 26.
[10] Marine Tondelier, Si l’Europe ne se dote pas de leviers de puissance, elle ne sera pas respectée, Le Monde, 16 janvier 2026, p. 25.
[11] Sylvie Goulard/Wolfgang Ischinger, Libérons la politique étrangère de sa léthargie, Le Monde, 17 décembre 2025, p. 25.
[12] Nathalie Tocci, Les États-Unis sont devenus un pays prédateur, Le Monde, 16 janvier 2026, p. 25.
[13] Claire Gatinois/Philippe Ricard (propos recueillis par), Thomas Gomart : « Trump est devenu le ‘parrain sicilien’ du système occidental », Le Monde, 15 janvier 2025, p. 5.
[14] Sylvie Goulard et Wolfgang Ischinger précité.
[15] Gilles Paris, Les paradoxes de l’impérialisme de Trump, Le Monde, 15 janvier 2026, p. 31.
[16] Éditorial, Non, Président Trump, le Groenland ne veut pas devenir américain, Le Monde, 16 janvier 2026, p. 28.
[17] Diplomatie. L’ère Trump, le cauchemar des Européens, Le Monde, 23-24 décembre 2025, pp. 15-16.
[18] Gilles Paris, L’esprit munichois de la Maison Blanche, Le Monde, 27 novembre 2025, p. 29.
[19] Sylvie Kauffmann, La civilisation occidentale kidnappée, Le Monde, 12 décembre 2025, p. 27.
[20] Gilles Paris, Avis de disparition de l’Occident, Le Monde, 11 décembre 2025, p. 31.
[21] Éditorial, Pour l’Europe, l’électrochoc de la vision stratégique de l’Europe, Le Monde, 12 décembre 2025, p. 27.
[22] Joseph Stiglitz, Donald Trump tire une balle dans le pied de l’économie américaine, Le Monde, 28-29 décembre 2025, p. 20.
[23] Piotr Smolar, Washington prend les Européens pour cible, Le Monde, 7-8 décembre 2025, p. 2.
[24] Piotr Smolar, J.D. Vance, apôtre d’une Amérique chrétienne, Le Monde, 23 décembre 2025, pp. 1-2.
[25] Voir le développement intitulé « L’Europe à contre-pied » dans « Les Confidences de Nicolas Sarkozy » de Louis de Raguenel et Jules Torres, Le JDDNEWS, 14 janvier 2026, pp. 24-25.
[26] Pr Jean-Richard Sulzer, La France vassale, www.bvoltaire.fr , 26 décembre 2025.
[27] H16, Suicide européen : pourquoi tout pourrait s’effondrer d’ici 5 ans, www.lediplomate.media , 24 décembre 2025.
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