TRIBUNE – Droits de l’Homme : Une vaste blague

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Une contradiction, il n’y a qu’à ne pas s’en apercevoir » écrit Paul Claudel, diplomate écrivain. Avait-il en tête les errements coupables de la diplomatie du pays de la logique, du pays de René Descartes ? Peut-être. Toujours est-il que la diplomatie du plus jeune Président de la Cinquième République baigne dans la contradiction permanente ! Elle lui est consubstantielle. Nous en avons un exemple frappant avec ce que l’on qualifie de diplomatie des droits de l’homme chère à la « Grande Nation ». Sorte de diplomatie fourre-tout, elle sert souvent de cache-sexe à l’anti-diplomatie jupitérienne[1]. Il est vrai que le Quai d’Orsay – son Ministre des étranges affaires et son porte-parole – n’a pas son pareil pour asséner avec force et persuasion les grands principes qui fondent notre action internationale, urbi et orbi[2]. On l’aura compris, c’est du sérieux. Dans la Maison des bords de Seine, on ne plaisante pas avec la protection des droits de l’homme. Le poids des déclarations officielles démontre notre attachement sans faille au strict respect des principes. Toutefois, l’examen de la pratique révèle la vacuité de nos actions concrètes.
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Le principe ou le poids des déclarations
Comment mieux résumer le rôle quasi-divin de la France dans le monde que ne le fait Jean Giraudoux, autre diplomate écrivain dans sa pièce en un acte intitulée L’impromptu de Paris quand il fait dire à Jouvet :
« Permets-moi de te dire que c’est sur ce point que tu as tort. Laisse-moi rire quand j’entends proclamer que la destinée de la France est d’être ici-bas l’organe de la retenue et de la pondération ! La destinée de la France est d’être l’embêteuse du monde. Elle a été créée, elle s’est créée pour déjouer dans le monde le complot des rôles établis, des systèmes éternels. Elle est la justice, mais dans la mesure où la justice consiste à empêcher d’avoir raison ceux qui ont raison trop longtemps. Elle est le bon sens, mais au jour où le bon sens est le dénonciateur, le redresseur de tort, le vengeur. Tant qu’il y aura une France digne de ce nom, la partie de l’univers ne sera pas jouée, les nations parvenues ne seront pas tranquilles, qu’elles aient conquis leur rang par le travail, la force ou le chantage. Il y a dans l’ordre, dans le calme, dans la richesse, un élément d’insulte à l’humanité et à la liberté que la France est là pour relever et punir. Dans l’application de la justice intégrale, elle vient immédiatement après Dieu, et chronologiquement avant lui. Son rôle n’est pas de choisir prudemment entre le mal et le bien, entre le possible et l’impossible. Alors elle est fichue. Son originalité n’est pas dans la balance, qui est la justice, mais dans les poids dont elle se sert pour arriver à l’équité, et qui peuvent être l’injustice… La mission de la France est remplie, si le soir en se couchant tout bourgeois consolidé, tout pasteur prospère, tout tyran accepté, se dit en ramenant son drap : tout n’irait pas trop mal, mais il y a cette sacrée France, car tu imagines la contrepartie de ce monologue dans le lit de l’exilé, du poète et de l’opprimé »[3].
Le moins que l’on soit autorisé à dire est que les choses n’ont pas beaucoup changé en un peu moins d’un siècle et surtout depuis 2017, date à laquelle les citoyens français ont installé un gamin à l’Élysée. Patrie auto-proclamée des droits de l’homme, la France entend se mêler de tout et partout en insistant plus particulièrement sur son rôle de défenseur naturel des droits de l’homme, de la femme, des enfants, des LGBTQIA+[4]. Que l’on touche à la liberté et Paris se met en colère ! La France ne transige jamais avec les violations des droits de l’homme. Elle met un point d’honneur à faire la leçon aux États qui prennent des libertés avec les droits humains (nouvelle dénomination des droits de l’homme importée de nos amis anglo-saxons). Qui plus est, avec sa récente diplomatie dite féministe,[5] notre Douce France ne peut accepter que l’on s’en prenne au sexe que l’on qualifiait, dans un temps révolu, de faible. Celui qui brave l’interdit est tancé à due proportion de ses forfaits. On l’aura compris, Jupiter s’érige en bonne conscience universelle, en redresseur de torts infatigable, en Monsieur propre des droits de l’homme. On en prend conscience avec la délicate question palestinienne. Suivant les critiques constantes de notre médiacratie, nous n’avons de cesse de clouer au pilori des droits de l’homme, Israël, le fauteur de troubles indécrottable à Gaza, en Cisjordanie[6] et à Jérusalem-Est[7]. Crimes de guerre, crimes contre l’humanité … font partie de la vulgate diplomatique française qui accompagne les flottilles pour Gaza et manifestations incessantes en France pour dénoncer les atrocités du boucher de Tel-Aviv[8]. Rappelons pour mémoire que le bon docteur Bernard Kouchner – largement inspiré des travaux du Professeur de droit public, Mario Bettati – porte sur les fonts baptismaux onusiens le fameux droit d’ingérence transformé plus tard en responsabilité de protéger ! Ce dernier concept a servi de justification juridique (résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU) à notre intervention « humanitaire » en Libye … avec le succès que l’on sait. Il est moins évoqué au sujet de l’Iran. Pourquoi ?
Cette démarche serait noble, crédible si elle s’accompagnait de la même vigueur dans la dénonciation des violations des droits de l’homme aux quatre coins de la planète. Or, nous en sommes loin. Comme disait ce maître de la diplomatie que fut Talleyrand : « Appuyez-vous les principes, ils finiront bien par céder ».
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La pratique ou la vacuité des actions
Un constat d’évidence s’impose. À y regarder de plus près, la situation est moins claire que la théorie voudrait nous le laisser penser. Si la diplomatie française applique à la lettre ses pseudo-principes relevant du « droits-de-lhommisme »[9]pour ce qui est de la situation à Gaza et en Cisjordanie pour plaire à l’électorat musulman, elle se montre moins regardante, pour ne pas dire qu’elle détourne pudiquement le regard de situations inadmissibles au regard de nos principes dans d’autres parties du globe. Et, les exemples de cette diplomatie moralisatrice à géométrie variables sont légions. Chaque jour charrie son lot de silences incompréhensibles pour la patrie autoproclamée des droits de l’homme et des farces et attrapes et cela dans la plus grande indifférence des humanistes.
Que dire du sort d’un million de Soudanaises et de Soudanais soumis aux pires atrocités et qui mériteraient une attention particulière de la France éternelle ! Que dire de la situation en Afrique en général ![10] Que dire des dizaines de milliers d’Iraniennes et d’Iraniens victimes d’arrestations[11] et de la répression sauvage d’un régime des Mollahs aux abois ![12]Que dire du sort des Kurdes, qui avaient eu le bon goût de nos aider à lutter contre l’EI, et que nous abandonnons aux pires avanies des Syriens et des Turcs ! Que dire du sort ignoble réservé aux Chrétiens d’Orient par de nombreux États du Proche et Moyen-Orient dont les Chefs d’État sont reçus en grande pompe à l’Élysée ! Que dire du régime algérien qui embastille le journaliste, Christophe Gleyzes sous des motifs invraisemblables ! Que dire du sort des femmes afghanes soumises à toutes les pires contraintes des Talibans sans que cela mette nos bons samaritains dans la rue ![13] Que dire du sort des Rohingyas toujours aussi maltraités en violation des grands principes ![14] Que dire du sort de Jimmy Lai[15], condamné à plusieurs années de prison par Pékin pour avoir eu le tort de défendre la démocratie et la liberté de la presse à Hong Kong ![16] Que dire du sort des Cubains et autres Vénézuéliens soumis à des régimes peu regardants sur le terrain de la protection des droits de l’homme élémentaires ! Que dire de nos amis des pétromonarchies du Golfe (Arabie saoudite, Qatar …) à qui nous pardonnons tout compte-tenu de leur propension à acheter des armes françaises ! Et, cette liste n’est pas exhaustive. Elle s’enrichit chaque jour d’une nouvelle démission française.
Le moins que l’on puisse dire est que le Quai d’Orsay pratique la diplomatie du borborygme, au mieux ou bien est aux abonnés absents, au pire. En France, existe toujours un immense fossé entre une théorie généreuse et une pratique mesquine. Et cela se passe dans un pays où le Président de la République foule régulièrement aux pieds l’État de droit et son étrange Ministre des affaires qui lui sont étrangères stigmatise une imaginaire « internationale réactionnaire ». N’en jetez plus, la coupe est pleine.
Pour une révolution du réel
« Le réel, c’est quand on se cogne » nous rappelle fort à propos le psychanalyste, Jacques Lacan. La diplomatie des droits de l’homme est une diplomatie de conviction. Sur le papier essentiellement. Dans le monde réel, elle apparait pour ce qu’elle est, une diplomatie de l’esbrouffe[17]. L’authentique diplomatie est remplacée par une vulgaire diplomatie de la posture. Les grands cris d’orfraie sur les violations des droits de l’homme relèvent d’une forme de myopie. Comment sérieusement fonder une diplomatie sur sa dimension « droits-de-lhommisme » alors que nous vivons sur le plan national le scénario catastrophe imaginé par Nicolas Baverez en 2003 dans son ouvrage prémonitoire intitulé La France qui tombe ?[18] Une France dont tous les indicateurs sont passés au rouge et dont les citoyens marquent une grande défiance à l’égard de leurs politiques[19]. Mais une France qui se veut, encore et toujours, donneuse de leçons à certains et pas à d’autres. Pourquoi pareille indignation à géométrie variable ? Nous ne le savons que trop. En dernière analyse, la diplomatie des droits de l’homme n’est qu’une plaisanterie[20] de mauvais goût, une vaste blague.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Les droits de l’Homme : une priorité de la politique étrangère de la France, https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/droits-de-l-homme/
[2] Jean Daspry, Les grands principes ou le grand chambardement, www.lediplomate.media , 29 janvier 2026.
[3] Jean Giraudoux, L’impromptu de Paris, pièce en un acte, Bernard Grasset, 1937.
[4] Qui concerne les lesbiennes, les gays, les bisexuels, les transgenres, les queers, les intersexes, les asexuels.
[5] Jean Daspry, La diplomatie est morte. Vive la diplomatie féministe, www.lediplomate.media, 22 décembre 2025.
[6] Luc Bronner, Israël passe un nouveau seuil dans la colonisation de la Cisjordanie, Le Monde, 11 février 2026, p. 3.
[7] Luc Bronner, « Les Israéliens avancent partout en même temps à Jérusalem-Est », Le Monde, 12 février 2026, p. 4.
[8] Jean Daspry, Gaza : la meute des 34 ambassadeurs, www.lediplomate.media, 25 août 2025.
[9] Pour le Professeur, de droit Alain Pellet, le « droits-de-l’hommisme, est une idéologie qu’il entend distinguer du bien-fondé des droits de l’homme pour ceux qu’ils sont en soi.
[10] Ghazal Golshiri, En Iran, vague d’arrestations dans le camp réformateur, Le Monde, 12 février 2026, p. 4.
[11] Ghazal Golshiri, Iran : portrait des victimes de la répression, Le Monde, 11 février 2026, p. 3.
[12] A.-S. M., Bonnes vacances à Kaboul, Le Canard enchaîné, 11 février 2026, p. 8.
[13] Laure Siegel, Au Bangladesh, les Rohingyas son tiraillés entre l’exode et le désir de justice, www.mediapart.fr , 10 février 2026.
[14] Gilles Paris, Les choix de Jeff Bezos et de Jimmy Lai, Le Monde, 12 février 2026, p. 29.
[15] Éditorial, Jimmy Lai, symbole de la fin des libertés à Hong Kong, Le Monde, 11 février 2026, p. 28.
[16] Jean Daspry, Diplomatie du comique troupier ou révélation des contraires, www.lediplomate.media, 6 janvier 2026.
[17] Nicolas Baverez, La France qui tombe, Perrin, 2003.
[18] Damien Bol/Bruno Cautrès/Luc Rouban, La défiance envers la politique atteint de nouveaux sommets, Le Monde, 11 février 2026, p. 9.
[19] Milan Kundera, La plaisanterie, Gallimard, 2012.
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