TRIBUNE – Groenland : Tel est pris qui croyait prendre ! 

TRIBUNE – Groenland : Tel est pris qui croyait prendre ! 

trump
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« La lamentation est le recours des lâches » (Marc Gendron). De nos jours, le chœur des lamentations donne de la voix pour crier son exaspération à l’encontre des méthodes de voyou de Donald Trump. D’importantes manifestations sont organisées en cette mi-janvier 2026 dans tout le Danemark et à Nuuk[1] après que ce dernier ait réitéré sa volonté d’annexer le Groenland pour des raisons de sécurité nationale : empêcher l’installation d’éventuelles bases chinoises et russes, accéder aux minerais rares … Ne parlons pas de la multiplication des déclarations viriles de certains dirigeants européens, français en tête de file ! Tout ceci est inadmissible. No pasaran, clament coram populo tous ces ardents défenseurs du droit international, de l’état de droit, de la démocratie et des grands principes. On l’aura compris. Le malappris à la crinière jaune n’a qu’à bien se tenir sinon il comprendra ce qu’il en coûte de défier nos téméraires Européens toujours disposés à se battre pour défendre la veuve et l’orphelin. C’est le message transmis à Marc Rubio et consorts par les représentants officiels du Danemark et du Groenland lors de leur entretien à Washington … avec le succès que l’on sait. Un retour en arrière s’impose pour mieux appréhender cette saga diplomatico-comique et tout son sel. Après le temps de la soumission, vient celui de la contestation.

À lire aussi : ANALYSE – Groenland : Trump rallume la mèche avec le Danemark

Le temps de la soumission 

À l’instar de nombre de ses partenaires de l’OTAN, Copenhague a toujours été le bon élève de la classe, pratiquant avec ferveur et dévotion la religion atlantiste[2]. Trop petit pour se défendre seul face à l’ours russe durant la Guerre froide, le Danemark souscrit une assurance tous risques auprès de l’Oncle Sam en signant la police qui a pour nom Traité de l’Atlantique nord ou Traité de Washinton de 1949. Le terme du débat est clair : en cas d’agression russe, l’article 5 du traité garantit l’aide militaire irremplaçable des États-Unis. En contrepartie, Copenhague s’engage implicitement à n’acheter que du matériel militaire américain et à ne jamais céder aux sirènes d’une hypothétique défense européenne chère à la Grande Nation. Et, le contrat fonctionne à la perfection jusqu’au jour où le grand protecteur entend se payer en nature avec la main mise sur le Groenland[3]. Nos amis danois feignent aujourd’hui de découvrir le prix parfois exorbitant de la soumission à la « nation indispensable ».  On ne crache pas impunément dans la main de celui qui vous défend sauf à s’attirer ses foudres. Et, c’est bien ce qui se produit aujourd’hui quand la première ministre danoise pousse des cris d’orfraie en invoquant le droit international et autres coquecigrues du même acabit. Le 47ème Président des Etats-Unis n’en a cure.

Souvent dans la vie internationale, la soumission, sorte de dhimmitude nouvelle manière, débouche sur la contestation de celui que l’on a impunément vénéré même si cela n’aboutit à rien de très concret dans le monde imprévisible et incertain dans lequel nous évoluons.

À lire aussi : ANALYSE – Le Groenland peut-il faire exploser l’OTAN ?

Le temps de la contestation 

Gouverner, c’est prévoir. Ce n’est pas communiquer. Comme le recommandent les associations de consommateurs à leurs adhérents, il faut lire très attentivement les clauses des contrats d’assurance et, plus particulièrement, celles qui sont écrites en petits caractères. Nos sympathiques partenaires danois semblent l’ignorer en dépit de l’affichage de leur bonne foi. Traiter avec les Américains n’est pas anodin. Il faut bien se le mettre dans la tête, l’application du droit et des principes ne concerne pas la nation à la « destinée manifeste »[4]. Elle se situe ailleurs. Le général de Gaulle l’avait parfaitement compris après avoir fréquenté de très près nos alliés américains durant la Seconde Guerre mondiale et avoir subi toutes leurs avanies. Rappelons pour mémoire que les États-Unis avaient envisagé de transformer la France libérée en une sorte de colonie américaine soumise à leur administration (AMGOT) et à leur bon vouloir ! Le général en avait tiré les conclusions qui s’imposaient après son retour au pouvoir en 1958 : retrait de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, développement d’une force de dissuasion nucléaire indépendante et d’une diplomatie indépendante vis-à-vis de Moscou et de Pékin. Bien lui en a pris au regard de l’Histoire ! La France s’en est toujours bien portée jusqu’à la décision de Nicolas Sarkozy de réintégrer le giron US.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Groenland, le retour brutal de la géopolitique impériale

Des inconvénients de la servitude volontaire ! 

« Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir » nous rappelle fort à propos Thucydide dans La guerre du Péloponnèse en 431-411 avant notre ère. Et, malheureusement les choses n’ont pas beaucoup changé depuis ces temps révolus en ce qui concerne la relation asymétrique entre Américains et leurs alliés/partenaires européens[5]. Certains évoquent un « monde moins un » (les États-Unis) [6]. Nos amis danois semblent aujourd’hui en prendre toute la mesure à leur dépens. Comme le rappelle le conseiller Stephen Miller : « Le vrai monde est gouverné par la force »[7]Utile et indispensable rappel pour tous ceux qui ont tendance à l’oublier. Par les temps qui courent, éviter la vassalisation n’est pas chose aisée surtout lorsqu’on l’a acceptée durant plusieurs décennies sans barguigner. Surtout en un temps où la primauté de la force sur le droit s’impose partout. En un mot comme en cent, quand le droit de la force l’emporte sur la force du droit. L’affaire du Groenland se présenterait autrement – au moins sur un plan conceptuel – si le Danemark avait, en son temps, posé le problème de sa défense d’une manière toute différente. L’indignation actuelle a peu de chance d’être entendue[8]. S’il y a bien une morale que l’on peut tirer de cette mauvaise fable, c’est bien tel est pris qui croyait prendre !

À lire aussi : ANALYSE – Le jeu arctique de Trump : La signification stratégique du transfert de la Groenland au NORTHCOM


Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Isabelle Mandraud, « Nous ne voulons pas faire partie des États-Unis ». Les Groenlandais devaient se rassembler, samedi à Nuuk, la capitale, pour manifester leur colère, Le Monde, 18-19 janvier 2026, p. 3.

[2] Jean Daspry, Les Dix commandements de la religion atlantiste, www.lediplomate.media , 31 juillet 2025.

[3] Les tentatives de Washington de racheter l’île se sont succédé en 1867, 1946 et en 2019, sous le premier mandat de Donald Trump.

[4] Angeline Montoya, États-Unis. Deux siècles d’ingérence en Amérique latine, Le Monde, 18-19 janvier 2026, pp. 16-17.

[5] Claire Gatinois/Philippe Ricard (propos recueillis par), Thomas Gomart : « Trump est devenu le ‘parrain sicilien’ du système occidental », Le Monde, 15 janvier 2026, p. 5.

[6] Gilles Paris, Les paradoxes de l’impérialisme de Trump, Le Monde, 15 janvier 2026, p. 31.

[7] Arnaud Orain, Le néocolonialisme états-unien est un aveu de faiblesse, Le Monde, 15 janvier 2026, p. 27.

[8] Jean-Marie Guéhenno, Si, demain, les États-Unis décident de s’emparer du Groenland, ni le Danemark, ni l’UE n’ont les moyens de s’y opposer, Le Monde, 7 janvier 2026, p. 27.


#Groenland, #Trump, #Danemark, #Nuuk, #Arctique, #Geopolitique, #OTAN, #NATO, #SecuriteNationale, #Realpolitik, #EtatsUnis, #Europe, #Russie, #Chine, #MineraisRares, #TerresRares, #RessourcesStrategiques, #RoutesArctiques, #Souverainete, #DefenseEuropeenne, #Article5, #TraiteDeWashington, #AllianceAtlantique, #Vassalisation, #ServitudeVolontaire, #DroitInternational, #RapportDeForce, #Puissance, #Strategie, #Diplomatie, #DeGaulle, #DissuasionNucleaire, #ForceDuDroit, #DroitDeLaForce, #Thucydide, #RelationsInternationales, #CriseArctique, #PolitiqueEtrangere, #PolarStrategy, #Occident

Retour en haut