ANALYSE – Présidentielle 2026 ou 2027 : la politique étrangère, angle mort d’un pays qui décroche

Par Olivier d’Auzon
« France is paralysed, and everyone is to blame. » Le verdict de The Economist, dans son édition du 8 janvier 2026, est sans appel. Il ne vient ni d’un opposant politique, ni d’un polémiste français, mais du journal qui observe les puissances avec le regard le plus froid qui soit. La France est paralysée. Et cette paralysie n’est pas seulement budgétaire. Elle est stratégique, diplomatique et morale.
« The budgetary impasse is just one symptom of collective political uselessness. »
Tout est dit.
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Une crise budgétaire révélatrice d’une crise stratégique
The Economist ne se limite pas à souligner la difficulté d’adopter un budget. Il met en lumière une incapacité collective à décider et à gouverner — un symptôme, selon lui, d’une « inefficacité politique généralisée » qui mine la capacité de la France à jouer un rôle influent sur la scène internationale.
France est aujourd’hui la seule grande économie européenne encore incapable d’adopter un budget pour l’année en cours, alors que l’Italie, l’Espagne ou la Grèce — autrefois considérés comme fragiles — ont réussi à consolider leurs comptes publics. Ce blocage budgétaire n’est pas une simple querelle parlementaire. Il limite directement notre capacité à investir dans la défense, la technologie, l’espace ou la résilience économique — autant de domaines essentiels pour préserver la souveraineté au siècle des rapports de force.
Unpays qui ne peut pas décider de ses propres priorités financières ne peut pas non plus prétendre fixer l’agenda géopolitique
« Le monde est redevenu celui des rapports de force. » En une phrase, le général Pierre de Villiers résume l’époque. Et surtout l’aveuglement français.
À l’approche de l’élection présidentielle de 2026 ou 2027, un constat s’impose : la politique étrangère et les relations internationales seront décisives, qu’on le veuille ou non. Non pas comme un thème annexe réservé aux diplomates, mais comme le révélateur brutal de notre puissance, de notre cohérence et de notre lucidité collective.
Le monde change vite. La France, elle, débat encore comme si l’Histoire était terminée.
Le réveil des empires : La fin des illusions européennes
Venezuela, Ukraine, Moyen-Orient, Arctique : partout, les empires reviennent. États-Unis, Russie, Chine, Iran assument désormais une logique de puissance brute. Territoire, ressources, influence, coercition. Le droit suit la force — quand il suit.
L’opération américaine Absolute Resolve, le 3 janvier 2026, en est l’illustration parfaite. En quelques heures, Washington capture Nicolás Maduro. Démonstration militaire, mais surtout démonstration stratégique : l’Amérique sécurise son hémisphère, neutralise les relais russes, chinois et iraniens en Amérique latine, protège ses intérêts énergétiques.
Donald Trump ne surprend que ceux qui refusent de l’écouter. Il applique une vision du monde cohérente, brutale, assumée. Pendant ce temps, l’Union européenne commente.
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L’Union européenne : Puissance économique, fantôme stratégique
Jamais l’Union européenne n’a semblé aussi absente du grand jeu. Absente au Venezuela. Marginale en Ukraine. Inaudible face à l’Iran. Divisée face aux États-Unis. Paralysée par ses propres normes.
Le réveil des empires… et la fin de l’abondance garantie
Le monde entre dans une ère de rivalités impériales assumées. États-Unis, Russie, Chine, Iran raisonnent en termes de puissance, de contrôle des flux et de dépendances stratégiques. Les matières premières, l’énergie, les routes maritimes… et l’alimentation sont redevenues des armes politiques.
La guerre en Ukraine l’a brutalement révélé. Blé, engrais, oléagineux : un conflit régional a suffi à déstabiliser les marchés mondiaux et à fragiliser des pays entiers. La Russie l’a compris très tôt : celui qui contrôle les greniers contrôle les peuples.
Pendant ce temps, l’Europe découvre avec stupeur qu’elle dépend de plus en plus de l’extérieur pour se nourrir.
MERCOSUR : Le libre-échange contre la souveraineté
L’accord UE–MERCOSUR illustre cette cécité stratégique. Présenté comme un succès commercial, il sacrifie en réalité un pilier essentiel de la puissance : la capacité à nourrir sa population sans dépendre des autres.
Ouvrir le marché européen à des productions agricoles massives, issues de normes environnementales et sanitaires plus faibles, ce n’est pas seulement fragiliser les agriculteurs français. C’est accepter une dépendance structurelle dans un monde instable.
Aucune grande puissance ne raisonne ainsi.
Ni les États-Unis, qui subventionnent massivement leur agriculture.
Ni la Chine, qui sécurise ses terres et ses approvisionnements partout dans le monde. Ni la Russie, qui a fait de l’agriculture un instrument de puissance et d’influence.
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Seule l’Europe persiste à confondre souveraineté et naïveté.
L’accord UE–MERCOSUR cristallise cette impuissance. Présenté comme un succès commercial, il révèle surtout une Europe incapable de penser stratégiquement. Ouvrir ses marchés agricoles sans contreparties géopolitiques, sans vision industrielle, sans doctrine de puissance, c’est confondre libre-échange et naïveté.
Pendant que Bruxelles négocie des clauses environnementales, les autres sécurisent leurs routes maritimes, leurs minerais critiques, leurs zones d’influence.
Ukraine, Iran : Le monde sans arbitre
En Ukraine, la guerre s’enlise. La Russie joue le temps long des empires. Réservoir humain supérieur, tolérance aux pertes, économie de guerre. Les Européens financent, livrent, condamnent — mais ne décident pas.
La négociation, inévitable, se prépare sans eux. à encore, Paris tente d’exister diplomatiquement, mais sans levier stratégique réel.
Face à l’Iran, même schéma. Téhéran avance ses pions : nucléaire, proxies régionaux, pressions maritimes. L’Europe proteste. Washington décide. Moscou et Pékin arbitrent.
La politique étrangère européenne est devenue déclarative.
Le Groenland : Symbole d’un monde qui se referme
Le Groenland n’est pas une lubie trumpienne. C’est un révélateur. Ressources minières, routes arctiques, position stratégique : l’Arctique est le nouveau théâtre de la rivalité globale. Les États-Unis l’ont compris. La Russie y est déjà. La Chine s’y projette.
Et l’Europe ?… la France ?
Absente. Encore.
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Le Groenland : Un théâtre de puissance, pas de communication
Le Groenland n’est ni un symbole climatique ni un laboratoire de coopération multilatérale. C’est un territoire clé du XXIᵉ siècle : routes maritimes arctiques, terres rares, position de contrôle entre Atlantique et Arctique, profondeur stratégique face à la Russie et à la Chine.
Les États-Unis y disposent déjà de la base de Thulé, pivot du système antimissile et du dispositif spatial américain. La Russie militarise l’Arctique depuis quinze ans. La Chine investit, discrètement mais méthodiquement, dans les infrastructures et les ressources.
Dans ce contexte, quelques centaines de soldats européens, sans flotte arctique, sans capacité de projection autonome, sans doctrine claire, ne modifient aucun équilibre stratégique
La France, pourtant puissance maritime mondiale, regarde ce basculement sans stratégie arctique crédible, sans flotte adaptée, sans vision industrielle cohérente.
La présidentielle de 2026 ou 2027 : Choix de civilisation
La question n’est donc pas de savoir si la politique étrangère doit entrer dans le débat présidentiel. Elle s’y impose déjà.
Le vrai clivage de 2026/2027 sera celui-ci :
– assumer le monde tel qu’il est, conflictuel, dur, hiérarchisé ;
– ou continuer à gouverner comme s’il suffisait de normes, de sommets et de bonnes intentions.
Réarmer la France, retrouver une diplomatie de puissance, redéfinir notre rapport à l’Europe, choisir nos alliances, défendre nos intérêts — voilà les vrais sujets. Pas les éléments de langage.
Comme le rappelle Pierre de Villiers, une nation qui refuse de voir la guerre finit toujours par la subir. En 2026 ou 2027, les Français n’éliront pas seulement un gestionnaire. Ils choisiront s’ils veulent encore compter dans le monde — ou s’en retirer en silence.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
