TRIBUNE – Jungle Bell

Par Julien Aubert
Lorsque Donald Trump a fait arrêter illégalement Nicolás Maduro au Venezuela, certains commentateurs ont applaudi, ravis de démontrer au passage que « le droit international est une farce ».
Comment ne pas y voir la fin d’un monde ?
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Chaque jour, le système onusien est mis à l’épreuve : enlèvement d’un chef d’État, menaces d’annexion du Groenland, frappes américaines contre l’Iran, retrait massif de Washington de dizaines d’agences onusiennes. La paix par le droit appartient au passé. Il ne reste plus que la jungle.
Pourtant, Trump n’est pas une rupture. Il est la poursuite logique d’un choc initial survenu il y a trente-cinq ans : la chute de l’URSS. À ce moment-là, les États-Unis ont compris que la Charte des Nations unies et l’ONU n’étaient plus indispensables dans un monde désormais unipolaire.
La guerre du Golfe, souvent présentée comme l’illustration parfaite du bon fonctionnement de la Charte, portait déjà en elle les germes de ce délitement. Certes, l’Irak violait clairement le droit international. Mais, dès 1990, les États-Unis agissaient sans attendre véritablement les délibérations du Conseil de sécurité. L’Assemblée générale fut marginalisée, le Secrétaire général réduit à un rôle d’observateur impuissant, et le Conseil se contenta « d’autoriser » l’usage de la force sans en assumer la direction. Déjà, le droit pliait devant la puissance : le Conseil de sécurité couronnait Washington comme le pape avait couronné Napoléon.
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La suite est connue. À chaque crise, le droit fut un peu plus tordu pour s’adapter aux ambitions américaines. En 1999, l’intervention de l’OTAN au Kosovo fut légitimée a posteriori par la résolution 1244, faute d’avoir pu être autorisée en amont en raison du veto russe annoncé. L’argument humanitaire fut invoqué, mais sans réelle base juridique convaincante. Le droit d’ingérence servait surtout d’habillage moral à une action déjà menée.
Le 11 septembre 2001 marqua une nouvelle bascule. Dès le lendemain, l’ONU reconnut le droit des États-Unis à agir au titre de la légitime défense. L’OTAN activa l’article 5. Puis, avec la résolution 1373, le Conseil de sécurité assimila terrorisme et agression armée, ouvrant la voie à une extension inédite du concept de légitime défense. Avec l’Afghanistan, la « guerre juste » s’élargit dangereusement, au détriment de la cohérence juridique. La légitimité est opposée à la légalité. Quand tout le monde juge l’action légitime, ça ne pose pas de problèmes… mais que se passe-t-il en cas de désaccord ?
C’est ainsi que le monde a sauté sur la mine que constitua le projet de guerre en Irak. En 2002, la résolution 1441 donna une dernière chance à Bagdad de coopérer avec les inspecteurs internationaux. Mais elle reposait sur une ambiguïté fatale : elle ne précisait pas explicitement qu’une nouvelle résolution serait nécessaire pour autoriser la guerre. Les États-Unis purent alors soutenir qu’ils disposaient d’un blanc-seing. Le 20 mars 2003, les bombardements commencèrent, malgré l’opposition de nombreux États.
À l’issue de ce parcours, il faut cesser de voir Trump comme un disrupteur. Il est le révélateur brutal d’un système conçu en 1945 par les États-Unis eux-mêmes, puis progressivement abandonné dès les années 1990-2000. Dans le même temps, l’OTAN, née de ce monde bipolaire, est devenue un instrument de plus en plus encombrant pour Washington.
Reste désormais la question du traité New START (de désarmement nucléaire), arrivé à expiration en 2026. Trump considère-t-il l’ensemble du droit international comme inutile, ou seulement l’architecture multilatérale héritée de 1945 ? Si le droit n’a plus de valeur, alors les traités de désarmement ne sont que des chiffons de papier.
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Comme l’a rappelé Jacques Attali, les États-Unis ont toujours fondé leur relation à l’Europe sur le rapport de force. En 1983 déjà, Washington menaçait la France de sanctions industrielles si elle refusait d’intégrer sa dissuasion nucléaire dans le décompte occidental. L’objectif était clair : négocier avec Moscou en sacrifiant les intérêts européens.
L’histoire du désarmement nucléaire montre pourtant que les États-Unis savent aimer le droit lorsqu’il sert leur stratégie. Le traité New START – signé par Obama – s’inscrivait dans cette logique : maintenir un cadre juridique, mais à leur avantage. Trump souhaite aujourd’hui y inclure la Chine ; signe qu’il ne rejette pas le droit en soi, mais seulement ce qui limite son hubris.
C’est là que l’enjeu devient existentiel pour la France. Nos intérêts sont inverses de ceux de Washington. Nous avons besoin que l’ONU survive, car le Conseil de sécurité nous confère une influence que notre puissance réelle ne justifie plus. En revanche, dans un monde redevenu dangereux, nous n’avons aucun intérêt à brider notre dissuasion nucléaire.
Quand les riches se mettent au régime, les pauvres meurent de faim.
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Julien Aubert est ancien député de Vaucluse, vice-président des Républicains et président d’Oser la France, mouvement d’inspiration gaulliste.
