TRIBUNE – Liban, un an après : ce que l’élection présidentielle a vraiment refermé — et ce qu’elle a laissé ouvert

Joseph Aoun
Joseph Aoun

Par Pierre Sassine

À l’occasion du premier anniversaire de l’élection du président de la République, Joseph Aoun, il est tentant de réduire l’événement à une image simple : celle d’un vide enfin comblé, d’une institution remise en marche, d’un pays qui aurait évité le pire. Cette lecture rassurante a été largement reprise, commentée, célébrée parfois. Elle n’est pas fausse. Mais elle est incomplète.

Car si l’élection a mis fin à une vacance, elle n’a pas dissipé les conditions qui l’ont rendue possible.

La vacance présidentielle prolongée n’était pas une fatalité tombée du ciel. Elle n’était pas le fruit d’un simple empêchement mécanique ou d’un blocage abstrait. Elle a été rendue possible par une suite de renoncements, d’attentes acceptées, de reports tolérés. Le Parlement, censé être le cœur battant de la vie démocratique, a accepté l’inertie. Non par violation frontale des règles, mais par suspension volontaire de l’élan politique. La Constitution n’a pas été ouvertement piétinée ; elle a été contournée par fatigue, par calcul, par accommodation.

C’est dans ce contexte que l’élection présidentielle est intervenue. Non comme l’aboutissement naturel d’un processus démocratique continu, mais comme la résolution tardive d’un déséquilibre devenu insoutenable. Elle a été présentée comme une nécessité, presque comme une urgence collective. Or une démocratie saine ne devrait jamais dépendre de l’urgence pour fonctionner.

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Le choix du président Aoun s’est inscrit dans un compromis arithmétique avant d’être un projet politique clairement assumé. Son élection n’aurait pas été possible sans l’accord minimal de forces qui, par ailleurs, structurent le blocage du pays. Ce fait, largement visible au moment du vote, a été rapidement recouvert par un discours de consensus, comme si l’accord de circonstance devait se transformer, par magie, en projet souverain partagé.

Depuis un an, le langage officiel est resté prudent, volontairement large, parfois excessivement vague. On parle d’exclusivité de l’autorité de l’État, de rétablissement progressif, de stabilité prioritaire. Mais on évite de nommer clairement les rapports de force qui conditionnent l’action réelle. La parole présidentielle a privilégié l’équilibre, parfois au détriment de la clarté. La parole gouvernementale s’est réfugiée dans des déclarations de politique générale qui promettent l’action future sans assumer les choix présents.

Les développements récents, loin de contredire ce constat, en sont au contraire un témoin discret : les institutions fonctionnent, mais uniquement dans le périmètre étroit où le rapport de forces n’est pas remis en cause.

Cette prudence n’est pas un défaut moral. Elle est un choix politique. Mais elle a un coût : celui de maintenir l’ambiguïté comme mode de gouvernance.

Un an après, force est de constater que les avancées restent limitées au regard de la gravité de la situation initiale. Là où l’on parlait de sauvetage, on observe surtout de la gestion. Là où l’on invoquait des mesures exceptionnelles, on retrouve les réflexes ordinaires du système. Le pays fonctionne, mais il ne se transforme pas.

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Dans ce contexte, l’armée est parfois convoquée comme réponse implicite à l’absence de décision politique. Cette projection est dangereuse. Une armée protège l’État ; elle ne compense ni ses ambiguïtés ni ses renoncements. La transformer en pilier de stabilité par défaut, faute de clarté politique, revient à exposer inutilement une institution qui ne peut agir qu’à l’intérieur d’un cadre civil solide.

Plus préoccupant encore est le glissement du langage institutionnel. La répétition constante de l’expression « les trois présidences » n’est pas anodine. Elle installe l’idée d’un pouvoir partagé à trois têtes, là où la Constitution reconnaît une seule présidence. Ce vocabulaire prépare les esprits à une logique de gouvernance collégiale informelle, qui dilue la responsabilité au lieu de la renforcer.

Or l’État ne se reconstruit pas par la dilution. Il se reconstruit par la clarté des rôles, la continuité des institutions et l’assomption explicite des décisions.

L’élection présidentielle a donc rempli une fonction essentielle : elle a refermé un vide. Mais elle n’a pas réparé le mécanisme qui produit ces vides à répétition. Elle n’a pas restauré la continuité démocratique comme norme, seulement comme exception tardive. Elle a évité l’effondrement, sans enclencher une refondation.

Ce constat n’est ni une condamnation, ni un reniement. Il est une invitation à la lucidité. La souveraineté ne se proclame pas après coup ; elle se construit par des processus réguliers, prévisibles et assumés. Une démocratie ne devrait pas courir pour combler ses absences, mais marcher pour assurer sa continuité.

Un an après, l’heure n’est donc ni à l’euphorie ni au désespoir. Elle est au comptage. Au bilan calme. À la question essentielle : voulons-nous continuer à remplir les vides, ou enfin empêcher qu’ils se forment ?

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