TRIBUNE – Marc Bloch, Alfred Dreyfus ou l’instrumentalisation du passé ?

TRIBUNE – Marc Bloch, Alfred Dreyfus ou l’instrumentalisation du passé ?

lediplomate.media — imprimé le 13/07/2026
Alfred Dreyfus
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« L’injustice où qu’elle soit est une menace pour la justice partout » (Martin Luther King).

Comme tout ceci est bien dit tant l’injustice est un mal insidieux qui jalonne l’histoire ancienne (affaire Calas[1]) ou plus récente (affaire Dreyfus[2]) de notre pays auto-proclamé patrie des droits de l’homme. Crise politique majeure sous la IIIème République, l’affaire Dreyfus implique un officier français de confession juive dans une histoire d’espionnage. Alimentant divers rebondissements, « l’Affaire » va scinder la France entre « dreyfusards » et « antidreyfusards » pendant plusieurs années. Le Conseil de guerre le condamne, en décembre 1884, à la déportation perpétuelle à la destitution de son grade et à la dégradation pour haute trahison en dépit de la vacuité du dossier d’accusation monté de toutes pièces. Alfred Dreyfus effectue se peine à l’île du Diable à partir de 1885. Logé dans une case de pierre de quatre mètres sur quatre, il est, avec ses gardiens, le seul habitant de l’île. À ce lourd isolement s’ajoutent des conditions de vie extrêmement difficiles. Il n’est nul besoin de revenir sur le calvaire de cet officier irréprochable[3].

À l’issue d’un marathon judiciaire (les vérités du colonel Picquart[4]) et médiatique interminable (le fameux « J’accuse » d’Émile Zola), Alfred Dreyfus obtient sa grâce qui est signée en 1899 par le président Emile Loubet. Le vent tourne à partir de 1906, date d’une décision de la Cour de Cassation qui ouvre la voie à une réhabilitation. Renonçant à prétendre à toute indemnité pécuniaire, il est réintégré partiellement dans l’armée, mais ses années d’emprisonnement ne sont pas prises en compte dans la reconstitution de sa situation. Toute perspective de carrière au regard des réussites antérieures à son arrestation de 1894 étant brisée, il demande sa mise à la retraite en 1907. Officier de réserve, il participe à la première guerre mondiale. Il décède le 12 juillet 1935 à l’âge de soixante-seize ans. En 2026, l’affaire connait son épilogue … provisoire. En ce monde chaotique qu’est celui du XXIe siècle marqué par le retour de « l’hydre antisémite »[5], Alfred Dreyfus, n’est-ce pas un passé qui se conjugue au présent mais aussi un passé qui se conjugue au futur ?

Alfred Dreyfus : un passé qui se conjugue au présent 

À quelques mois de la fin de son mandat, Emmanuel Macron veut marquer un grand coup politique et médiatique en décidant d’instituer une journée nationale de commémoration nationale de l’innocence d’Alfred Dreyfus. Cette initiative s’accompagne de l’installation d’une statue du capitaine à sa place définitive.

Les derniers avatars de la saga Drefyus : la décision jupitérienne

L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Alors qu’on la croyait oubliée, la saga de l’affaire du capitaine Alfred Dreyfus revient sur le devant de la scène même par la petite porte mémorielle chère à notre Président du passif et du passé. Qu’apprenons-nous par la lecture du très sérieux Journal officiel de la République française daté du 8 juillet 2026 ? Qu’il « est institué une journée de commémoration nationale de l’innocence d’Alfred Dreyfus. Cette journée est fixée au 12 juillet » (article 1). « Chaque année, à cette date, une cérémonie nationale est organisée. Une cérémonie analogue peut être organisée dans chaque département à l’initiative du préfet » (article 2)[6]. Qui s’attendait à pareille décision qui met, dans une certaine mesure, l’institution judiciaire face à ses responsabilités ? Peu de gens en dehors de quelques initiés. Rendons à César, ce qui appartient à César à savoir au journaliste, Bernard Lazar qui, le premier, avant les autres, mena un combat acharné pour défendre le Capitaine Dreyfus et dénoncer l’antisémitisme qui présida à sa condamnation. Son article pamphlétaire inspira à Émile Zola sa fameuse formule « J’accuse »[7]. Il fut la plume qui servit à faire éclater la vérité qui éclaboussera l’institution militaire, l’institution judiciaire et bien d’autres rouages de la politique et de l’administration. Rappelons que le 12 juillet 2026 se tient la première journée nationale de la réhabilitation de l’officier français de confession juive indûment condamné ! On le constatera, une fois encore, que la Justice n’est jamais à l’origine de la confession de ses erreurs et, encore moins, à un exercice salutaire de repentance accompagnée de la saisine des instances en charge de la révision du procès initial. Nous n’avons lu aucune tribune de nos comiques à hermine déplorant a postériori cette carence fautive. Ce n’est pas de leur niveau.

Dans son discours du 12 juillet 2026, Emmanuel Macron retrace le combat des Dreyfusards pour « la justice et la vérité (qui) avaient terrassé l’arbitraire et le mensonge ». Sa conclusion met parfaitement l’accent sur l’actualité du problème : « … Nous savons qu’il faut toujours faire preuve de vigilance et persévérance contre ces vieux démons antisémites engendrés par la haine. Et aujourd’hui plus que jamais »[8]. Il est malheureusement à craindre que les actes ne suivent pas les mots comme souvent chez Jupiter alors que l’antisémitisme ne fait que progresser en France de façon inquiétante au cours des trois dernières années, selon les chiffres officiels du Ministère de l’Intérieur. Affaire à suivre …

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Les derniers avatars de la localisation de la statue : une longue errance

Comment résumer ce volet plus secondaire, même symbolique, de l’affaire Dreyfus, Par ces quelques mots : « L’affaire Dreyfus, une histoire sans fin »[9]. Il mérite que l’on s’y arrête quelques instants. À l’issue d’une longue errance, la statue du capitaine – réalisée par l’artiste, Louis Mittelberg – sera installée près du Palais de Justice. Un juste retour des choses dans la mesure où c’est à cet endroit que la Cour de cassation réhabilita l’officier, il y a cent vingt ans déjà. Rappelons certaines étapes de l’itinérance dreyfusienne. L’œuvre commandée en 1985, devait à l’origine être installée dans l’enceinte de l’École militaire – sise dans le Septième arrondissement de Paris, près de la Tour Eiffel – à l’endroit où le capitaine dut honteusement dégradée en la présence d’une foule déchaînée contre le traitre juif. Mais, face à ce que l’on qualifie d’opposition politique de l’époque, l’œuvre n’y sera jamais transportée. Elle est finalement disposée, à défaut de mieux, dans les jardins des Tuileries sur l’autre rive de la Seine. Le Maire de Paris, un certain Jacques Chirac, l’a fait déplacer dans le sixième arrondissement de Paris, à proximité de la prison du Cherche-Midi où le mauvais Français fut un temps incarcéré. Un lieu moins visible qui ne l’empêchera pas d’être vandalisée en 2002. C’est finalement près de quarante ans après son inauguration que la statue trouve sa place définitive, alors qu’une loi, votée en 2025, élève Alfred Dreyfus, au grade de général de brigade à titre posthume. Aujourd’hui, les mécanismes de l’antisémitisme changent. Le dernier apport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) écrit à la page 307 : « L’enquête montre une montée de l’antisémitisme à l’extrême gauche et un certain recul de celui de l’extrême droite. L’adhésion aux vieux stéréotypes … a fortement progressé chez les proches de LFI… » [10]. L’élite de cette formation se pavanait lors de la Panthéonisation de Marc Bloch, le 23 juin dernier[11].

Si les questions que soulèvent la saga Dreyfus depuis la fin du XIXe siècle nous ramènent au présent, ils nous projettent également dans le futur.

Alfred Dreyfus : un passé qui se conjugue au futur 

Aujourd’hui, force est de constater que les développements les plus récents de l’affaire Dreyfus se trouvent à la jonction de deux problématiques de première importance : la montée inquiétante de l’antisémitisme ainsi que la crise systémique de la Justice.

La montée de l’antisémitisme : une réalité aussi objective qu’incontournable

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les faits d’antisémitisme connaissent une croissance exponentielle en termes absolus et relatifs. Ils dépassent un sentiment d’antisémitisme d’atmosphère comme certains tendraient à nous le faire croire, à prendre connaissance des réactions majoritaires de nos concitoyens de confession juive. Ils sont le révélateur d’un pouvoir hésitant face à ce fléau pour ne pas heurter la communauté musulmane de plus en plus nombreuse et influente (Cf. les résultats des dernières élections municipales). Après l’échec de la proposition de loi Yadan, l’on nous explique que le gouvernement chercherait « l’apaisement et la concorde »[12] à un moment où il faudrait qu’il n’ait pas la main qui tremble pour lutter contre ce poison qui s’apparente à la parabole de l’hydre de Lerne. Tout débat naturel sur la lutte contre l’antisémitisme est aussitôt évacué, par la gauche bienpensante et moralisatrice[13], pour faire place à la critique sans limite de l’antisionisme assimilé à tous les maux de la terre[14]. Nos bons apôtres de LFI et leurs affidés, accusés du délit d’apologie du terrorisme, s’en sortent par une pirouette habile, s’estimant victime d’un prétendu « délit de Palestine ». L’imagination n’a pas de limites dans ce domaine. Or, Emmanuel Macron, le redresseur de torts auto-désigné aux quatre coins de la planète, semble moins à l’aise dans l’Hexagone sur cette problématique. C’est le moins que l’on soit autorisé à dire après bientôt une décennie de pouvoir sans limite. Il paraît plus habile à employer des mots choisis et fleuris qu’à traiter les maux de notre société (Cf. lors de la cérémonie à la mémoire d’Ilan Halimi)[15]. Une question est dès lors posée. Ne sommes-nous pas revenus, par un bégaiement de l’Histoire, aux heures sombres des années 30 et du régime de Vichy ? Les contre-pouvoirs, au premier rang duquel devrait figurer la Justice, jouent-ils efficacement leur rôle ?

La crise de la Justice : une réalité aussi tangible qu’inquiétante

Un constat s’impose à celui qui n’est ni sourd, ni aveugle. La Justice française va mal[16]. Désormais, rares sont ceux qui contestent ce diagnostic d’évidence, y compris parmi les magistrats raisonnables[17]. La crise de confiance croissante entre les Français et l’autorité judiciaire en est le symptôme le plus criant. Elle est la conséquence de la conjonction de plusieurs facteurs : lenteur des procédures ; illisibilité des jugements ; auto-attribution par les magistrats d’un pouvoir exorbitant allant au-delà de leur rôle consistant à « être la bouche du droit » (Montesquieu) ; imposition à marche forcée d’une « Justice de la contextualisation » (c’est-à-dire à la tête du client)[18] ; différence notable entre vérité entendue dans son acception courante et vérité judiciaire ; existence de doutes sérieux sur l’indépendance et l’impartialité des juges ; irresponsabilité de facto des magistrats coupables d’erreurs graves ; difficulté à juger pénalement les politiques[19] ; incapacité de nos juges à se remette en cause et à accepter les critiques légitimes sur le fonctionnement de la Justice … . Ne vivons-nous pas une curieuse époque où les sanctions contre les délinquants, voire les innocents, semblent plus décidées par le tribunal médiatique et politique, voire le tribunal de l’idéologie du Syndicat de la magistrature (SM) qui s’est illustré en son temps par le désormais fameux « Mur ces cons »[20]. Parfois, l’on nous dit que l’on applique la loi dans toute sa rigueur, parfois, les mêmes juges nous disent qu’ils l’appliquent avec bienveillance … à la tête du client dans une démarche qui confine à l’absurde. C’est à n’y rien comprendre à tel point que nos concitoyens ont la fâcheuse impression que la Justice n’est pas rendue « au nom du peuple français » mais d’une idéologie ou de l’ambiance du moment telle que ressort de la consultation des réseaux (a) sociaux. Les États généraux de la Justice organisés par Emmanuel Macron en 2021 n’ont pas changé la donne.

De l’assombrissement du monde à une France qui tombe ! 

« La vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera » (Émile Zola).

Ce n’est souvent qu’une question de temps – plus ou moins long en fonction des circonstances -pour que la vérité éclate au grand jour dans tous les cas d’injustice avérés et reconnus, y compris par l’institution judiciaire (Cf. les affaires Dils[21], Iacono[22], Outreau[23], Omar Raddad[24] pour ne citer que les plus connues). L’affaire du capitaine Alfred Dreyfus en fournit un exemple frappant. Une question dérangeante mérite d’être posée au titre de la saine disputatio. Est-ce que pareille injustice, infamie, ignominie peut ou pourrait se reproduire de nos jours au sein de ministères régaliens (Affaires étrangères, Défense, Économie et Finances, Intérieur, Justice …) en dépit de garde-fous existants ? Nous avons la faiblesse de le penser à la lumière d’exemples concrets qui ne font malheureusement pas la une des gazettes tant le sujet sent toujours le souffre et mérite bien d’être mis sous le tapis pour ne pas heurter les âmes sensibles. Au plus haut sommet de l’État (pouvoir politique affaibli et technostructure forte), l’on a ses pudeurs de gazelle.

Aujourd’hui, panthéonite et mémoriélite ne sont-elles pas les mamelles d’un macronisme déclinant, responsable d’un déficit abyssal de nos finances publiques[25] ? Et, plus souvent qu’on le croit, à des fins peu avouables et moins nobles qu’avancées par King Jong Macron. Utiliser le passé souvent peu glorieux pour la République afin de masquer pudiquement les errements du présent ! La ficelle est un peu grosse mais elle fonctionne parfaitement auprès des gogos et des médias moutonniers. C’est l’éternelle histoire d’un pouvoir aux abois. Aujourd’hui, en ce début d’été caniculaire, nullement prévu, nous sommes en présence d’un Président en bout de course, notre Napoléon de bac de sable, aussi impuissant qu’impopulaire. N’est-ce pas à l’aune de son bilan déplorable et de son insincérité aveuglante qu’il nous appartient d’appréhender son instrumentalisation du passé au miroir de la Panthéonisation de Marc Bloch et de la réhabilitation sans fin d’Alfred Dreyfus ?

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] https://www.justice.gouv.fr/actualites/actualite/laffaire-calas

[2] https://www.justice.gouv.fr/actualites/actualite/laffaire-dreyfus

[3] Dreyfus. L’homme et l’affaire, Le Un. Hors-série Mémoires, en partenariat avec mahJ, 12 mars 2025.

[4] Christian Vigouroux, Georges Picquart, dreyfusard, proscrit, ministre. La justice par l’exactitude, Dalloz, 2028.

[5] Louise Couvelaire, Macron dénonce « l’hydre antisémite », Le Monde, 15-16 février 2026, p. 7.

[6] Décret n° 2026-598 du 7 juillet 2026 instituant une journée de commémoration nationale de l’innocence d’Alfred Dreyfus, Décrets, arrêtés, circulaires. Textes généraux. Premier Ministre, JORF du 8 juillet 2026, texte n° 1.

[7] Marius Joly, Avant Émile Zola, le « J’accuse » du premier des dreyfusards, M Le Magazine du Monde, 4 juillet 2026, pp. 16-17-18.

[8] https://www.vie-publique.fr/discours/299529-emmanuel-macron-12072025-antisemitisme

[9] Alain Barthélémy, L’affaire Dreyfus, une histoire sans fin, Le Figaro et vous, 9 juillet 2026, p. 25.

[10] Jean-Frédéric Schaub, Chez LFI, la mise en circulation de motifs antisémites fait partie de l’arsenal de la prise de pouvoir, Le Monde, 12-13 juillet 2026, p. 24.

[11] Jean Daspry, Marc Bloch au Panthéon : Jupiter au miroir de son bilan !www.lediplomate.media, 28 juin 2026.

[12] Louise Couvelaire, Lutte contre le racisme : un texte plus consensuel, Le Monde, 11 juillet 2026, p. 11.

[13] Philippe Val, La gauche et l’antisémitisme, éditions de l’Observatoire, 2025.

[14] Anne Dujin (propos recueillis par), Sionisme et antisémitisme. Les regards croisés d’un sociologue (Sylvaine Bulle) et d’un philosophe (Michel Feher), Le Monde, 11 juillet 2026, pp. 24-25.

[15] Louise Couvelaire, Macron dénonce « l’hydre antisémite », Le Monde, 15-16 février 2026, p. 7.

[16] Jean Daspry, Réformer la justice : une ardente obligation !www.lediplomate.media , 16 juin 2026.

[17] Béatrice Brugère, Les juges ont-ils vraiment tous les droits ? De la légitimité du pouvoir juridictionnel dans notre démocratie, Laboratoire de la République/éditions de l’observatoire, 2026.

[18] Paul Germon, La chambre de contextualisation généralisée. Chronique d’une justice qui a changé de métier, d’habit et de devise, www.tribunejuive.info, 27 février 2028.

[19] Olivier Beaud, La saga judiciaire de Marine Le Pen illustre l’inextricable difficulté à juger pénalement les politiques, Le Monde, 11 juillet 2026, p. 26.

[20] Marie-Estelle Pech, Louis, Lola, Nahel … et les autres : quand l’importance des crimes est dictée par le tribunal médiatique et politique,www.marianne.net , 10 juillet 2026.

[21] Patrick Dils, Je voulais juste rentrer chez moi. Un innocent incarcéré pendant 15 ans, éditions J’ai Lu, 2003.

[22] Christian Iacono, Le mensonge, Sudarènes éditions, 2016.

[23] Vincent Garenq (film de), Présumé coupable inspiré de l’affaire d’Outreau et du parcours d’Alain Marécaux2011.

[24] Jean-Marie Rouart, Omar : la construction d’un coupable précédé de Jusqu’à la vérité, éditions de Fallois, 1994.

[25] Frédéric Sirgant, 10 ans de déficit et Macron veut un rapport sur le financement de la protection socialewww.bvoltaire.fr , 11 juillet 2026.


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