Édito – Le complexe militaro-industriel américain : Le véritable empire derrière l’Empire ?

Édito – Le complexe militaro-industriel américain : Le véritable empire derrière l’Empire ?

lediplomate.media — imprimé le 13/07/2026
complexe militaro-industriel américain
Réalisation Le Lab Le Diplo

L’Édito de Roland Lombardi, directeur du Diplomate média

Comment les marchands de canons sont devenus l’un des principaux centres de pouvoir des États-Unis

Dans un précédent éditorial publié dans Le Diplomate média, intitulé Trump, faux militariste, vrais marchands de canons, Roland Lombardi avançait une thèse qui a suscité de nombreux débats : le principal adversaire de Donald Trump ne serait peut-être pas seulement l’opposition démocrate ou l’État profond (Deep State), mais également un acteur autrement plus puissant, plus discret et infiniment plus durable et influent : le complexe militaro-industriel américain. Le présent éditorial prolonge et approfondit cette réflexion.

Depuis plus d’un demi-siècle, l’expression « complexe militaro-industriel » s’est imposée dans le vocabulaire politique mondial. Popularisée par le président Dwight D. Eisenhower lors de son discours d’adieu en 1961, elle désigne l’alliance de plus en plus étroite entre les industriels de l’armement, les états-majors militaires, les responsables politiques et une partie des élites économiques et financières américaines. Beaucoup y voient aujourd’hui l’un des principaux moteurs de la politique étrangère des États-Unis. D’autres estiment au contraire que son influence est exagérée. Une chose demeure pourtant certaine : aucune autre démocratie n’a développé un écosystème stratégique, industriel, financier et politique d’une telle ampleur. Pour comprendre la puissance américaine contemporaine, il faut donc s’intéresser à ceux qui fabriquent ses armes… mais aussi à ceux qui vivent de leur production.

Et si, au fond, cette réalité constituait l’une des véritables clés pour comprendre le fonctionnement du monde contemporain ? L’idée peut paraître terriblement cynique. Elle l’est sans doute. Mais l’Histoire est rarement sentimentale. Depuis que les hommes se font la guerre, certains meurent sur les champs de bataille… tandis que d’autres prospèrent en leur vendant les armes. Une réalité aussi ancienne que les empires eux-mêmes et qui, selon Roland Lombardi, demeure l’un des moteurs les plus puissants – et pourtant les moins avoués – des rapports de force internationaux. Aussi dérangeante soit-elle, cette mécanique mérite d’être regardée en face si l’on veut comprendre la géopolitique du réel.

Les marchands d’armes : une constante de l’histoire… et des empires

C’est vieux comme le monde. Depuis que les hommes vivent en société, ils se disputent des territoires, des richesses, des ressources ou des idées. Mais, au-delà des conquêtes ou des rivalités entre nations, il est bon de toujours rappeler que l’autorité d’un État sur son propre peuple – y compris dans nos démocraties modernes – a toujours reposé, en dernière analyse, sur sa capacité à exercer la force, sur sa puissance de guerre. Max Weber ne disait d’ailleurs pas autre chose lorsqu’il définissait l’État comme le détenteur du monopole de la violence légitime. 

Les défilés militaires répondent d’ailleurs exactement à ce cynique impératif. Derrière les uniformes impeccables, les fanfares et les démonstrations de puissance, leur fonction dépasse largement le simple cérémonial patriotique. Ils constituent avant tout des opérations de communication stratégique : impressionner les alliés, dissuader les adversaires et rappeler que l’État conserve, en dernier ressort, le monopole de la force. En d’autres termes, ils adressent autant un message vers l’extérieur que vers l’intérieur. Comme le disait déjà Machiavel, il est toujours utile que le Prince rappelle qu’il détient les moyens de se faire obéir.

Notre défilé du 14 Juillet n’échappe évidemment pas à cette logique. Cette année encore, les autorités ont mis en place un dispositif d’accès renforcé aux Champs-Élysées, notamment par un système d’inscription préalable et de QR codes. Officiellement, il s’agit de répondre aux impératifs de sécurité. Sans doute. Mais il est difficile de ne pas y voir également une manière de mieux maîtriser un événement public susceptible d’offrir une caisse de résonance aux contestations visant Emmanuel Macron, dont la popularité et surtout l’autorité figurent parmi les plus exécrables enregistrées sous la Ve République. Là encore, la communication officielle et la Realpolitik ne racontent pas toujours exactement la même histoire…

Passons.

Pour revenir à notre sujet, l’idée selon laquelle l’industrie de l’armement pourrait orienter la politique d’un État n’a rien de spécifiquement américain. Elle accompagne pratiquement toute l’histoire des grandes puissances. C’est un truisme. Les armes ne font peut-être pas toujours les empires, mais aucun empire durable ne s’est construit sans elles. Et derrière chaque grande armée, on retrouve presque toujours de grands marchands d’armes.

Déjà dans la Rome antique, la puissance militaire reposait sur un vaste réseau d’ateliers impériaux, de fournisseurs privés, de propriétaires de mines et d’entrepreneurs chargés d’équiper les légions. À mesure que la République puis l’Empire s’étendent, toute une économie de guerre se développe autour des besoins croissants de la puissante armée romaine. Les campagnes militaires nourrissent les producteurs d’armes, lesquels contribuent en retour à soutenir l’expansion impériale. De fait donc, le glaive romain ne servait pas seulement à conquérir des provinces ; il faisait aussi vivre toute une économie. Les légions assuraient la grandeur de Rome… mais elles faisaient également prospérer ceux qui les équipaient. Deux mille ans plus tard, les acteurs ont changé. La mécanique, elle, demeure étonnamment familière.

Le phénomène se retrouve sous d’autres formes dans l’Europe médiévale. Les grandes cités italiennes comme Venise ou Gênes doivent une partie de leur prospérité aux arsenaux qui fabriquent galères, canons et équipements destinés aussi bien à leur propre flotte qu’à des puissances étrangères. L’Arsenal de Venise constitue probablement l’une des premières véritables usines militaires de l’histoire moderne, capable de produire des navires en série selon des méthodes qui annoncent déjà les chaînes industrielles contemporaines. Autrement dit, bien avant Henry Ford, certains avaient déjà compris que l’on pouvait industrialiser… la guerre.

À partir du XVIIᵉ siècle, l’Empire britannique perfectionne encore ce modèle. Son expansion maritime repose autant sur la Royal Navy que sur un extraordinaire tissu d’entreprises privées produisant navires, canons, voiles, cordages, poudre, armes légères et équipements divers. Peu à peu, les intérêts commerciaux des négociants, des armateurs et des industriels se confondent avec ceux de la Couronne. L’Empire devient autant un projet politique qu’un immense système économique. Les Britanniques avaient parfaitement compris une règle immuable de la puissance : une flotte protège le commerce… mais le commerce finance aussi la flotte. Les deux avancent de concert.

La révolution industrielle et l’emprise politique croissante des bourgeoisies marchandes occidentales accélèrent encore cette évolution. Au XIXᵉ siècle apparaissent les premiers véritables géants internationaux de l’armement. Krupp en Allemagne, Schneider au Creusot en France, Vickers en Grande-Bretagne ou encore Colt et Winchester aux États-Unis deviennent rapidement des acteurs incontournables des politiques de défense nationales. L’industrie de l’armement cesse alors d’être un simple fournisseur des États. Elle devient progressivement un acteur économique, financier et bientôt politique à part entière. Lorsqu’un secteur emploie des centaines de milliers de personnes, fait vivre des régions entières et pèse lourdement sur les finances publiques, il finit inévitablement par vouloir peser aussi sur les décisions. Ce n’est pas un complot. C’est presque une loi de la gravité politique.

Cette montée en puissance des industriels ne passe d’ailleurs pas inaperçue auprès des écrivains. En 1865, Jules Verne publie De la Terre à la Lune. Derrière son extraordinaire imagination scientifique apparaît une intuition géopolitique particulièrement moderne : le célèbre Gun Club, composé d’anciens fabricants de canons devenus désœuvrés après la guerre de Sécession, illustre déjà cette idée selon laquelle une industrie entièrement tournée vers la guerre cherche constamment de nouveaux projets afin de préserver son activité…

Ainsi, bien avant Eisenhower, Jules Verne avait ainsi compris qu’une industrie militaire suffisamment puissante finit inévitablement par rechercher de nouveaux débouchés. Avec son génie visionnaire, l’écrivain avait déjà pressenti une réalité qui n’a cessé de se confirmer depuis : lorsqu’une industrie vit de la guerre, la paix n’est jamais une très bonne nouvelle pour son carnet de commandes. C’est cynique, sans doute. Mais l’Histoire, elle, n’a jamais été une école de bons sentiments. Elle est d’abord celle des rapports de force… et souvent des bilans comptables !

Les États-Unis : quand une démocratie devient une superpuissance industrielle

L’histoire américaine présente cependant une singularité.

Contrairement aux empires européens, les États-Unis ne disposent pas, au XIXᵉ siècle, d’une tradition impériale ancienne. Leur puissance repose d’abord sur leur formidable développement industriel. Là où les vieux empires européens ont construit leur puissance au fil des siècles, les États-Unis vont la bâtir en quelques décennies seulement. L’Amérique ne possède ni les cathédrales de l’Europe, ni les palais de Venise, ni les ruines de Rome. Son génie est ailleurs : produire plus vite, plus massivement et plus efficacement que tous les autres. Dès l’origine, la puissance américaine est d’abord une puissance industrielle avant d’être une puissance géopolitique.

La guerre de Sécession constitue un tournant majeur. Pour soutenir l’effort militaire de l’Union, le gouvernement fédéral commande des quantités considérables d’armes, de locomotives, de navires, de munitions et de matériel logistique. Les industriels découvrent alors l’ampleur que peut représenter un marché militaire national.

La guerre civile américaine est souvent présentée comme un affrontement idéologique entre le Nord et le Sud. Elle consacre surtout le triomphe d’une bourgeoisie industrielle, financière et modernisatrice sur une aristocratie agraire sudiste, transformant profondément les mentalités et orientant durablement les États-Unis vers un capitalisme expansif et une logique de puissance globale.

De même, elle consolide l’État fédéral et elle est également donc une formidable accélération industrielle. Comme souvent dans l’Histoire, les canons détruisent… mais les usines tournent à plein régime.

À la fin du conflit, bien évidemment, cette capacité de production ne disparaît pas.

Elle se transforme.

Les entreprises continuent d’innover, d’investir et de se développer au rythme de l’industrialisation américaine. Car une usine qui produit mille canons aujourd’hui pourra fabriquer demain des locomotives, des automobiles ou des avions… avant de revenir aux canons lorsque les circonstances l’exigeront. Les guerres passent ; les outils de production, eux, restent.

Les deux guerres mondiales accélèrent ensuite ce phénomène dans des proportions inédites.

Entre 1941 et 1945, les États-Unis deviennent littéralement « l’arsenal des démocraties », selon la célèbre formule de Franklin Roosevelt. Des milliers d’usines produisent chars, avions, navires, camions, moteurs, radars et munitions à une cadence que le monde n’avait encore jamais connue. À partir de ce moment, l’économie américaine change définitivement d’échelle. Washington comprend qu’il ne possède plus seulement la première industrie du monde. Il détient désormais l’outil capable d’équiper, d’approvisionner et, en partie, de contrôler les armées d’une grande partie de la planète. La puissance industrielle devient un instrument diplomatique autant qu’un levier militaire.

À la victoire militaire succède rapidement la guerre froide.

L’affrontement avec l’Union soviétique transforme alors une économie de guerre provisoire en système permanent.

Pour la première fois dans l’histoire, une grande puissance maintient pendant près d’un demi-siècle un niveau de dépenses militaires comparable à celui d’un conflit mondial… mais sans guerre mondiale ! Remarquable !

Voilà peut-être la véritable révolution. Jusqu’alors, les économies de guerre naissaient avec les conflits… puis disparaissaient avec la paix. Désormais, la guerre devient permanente, même lorsqu’elle reste froide. Le danger soviétique justifie un effort militaire colossal qui ne s’interrompra pratiquement jamais. Pour les industriels de la défense, la paix cesse alors d’être un horizon économique. La tension permanente devient le nouveau modèle.

C’est ici que ce que j’appelle depuis longtemps la « stratégie du croquemitaine » prend tout son sens. Les pouvoirs ont toujours su gouverner aussi par la peur : à l’intérieur, en désignant une menace qui justifie l’autorité, la surveillance ou l’effort demandé à la population ; à l’extérieur, en construisant un ennemi suffisamment inquiétant pour souder le corps national et légitimer des dépenses qui, en temps normal, seraient autrement plus difficiles à faire accepter. Il faut presque toujours un croquemitaine. Un ennemi réel, exagéré ou simplement commode, mais suffisamment effrayant pour maintenir les peuples en alerte et les rangs serrés. Durant près d’un demi-siècle, l’Union soviétique jouera ce rôle à la perfection. La menace était évidemment bien réelle – les chars du Pacte de Varsovie n’étaient pas en carton et les missiles nucléaires soviétiques n’étaient pas des accessoires de cinéma –, mais elle constituait aussi le formidable ciment politique, stratégique et budgétaire d’un système américain désormais installé dans la permanence de l’effort de guerre. Le croquemitaine soviétique faisait trembler les opinions occidentales ; il faisait aussi tourner les usines d’armement. Comme souvent, la peur avait ses raisons… et ses bénéficiaires.

Dès lors, des centaines de milliers d’ingénieurs, de chercheurs, d’ouvriers spécialisés, de laboratoires, d’universités, de sous-traitants et de grandes entreprises vivent désormais directement des commandes du Pentagone.

Ce qui n’était encore, au début du XXᵉ siècle, qu’un puissant secteur industriel devient progressivement un véritable écosystème. Les universités forment les ingénieurs, les laboratoires développent les technologies, les banques financent les investissements, les élus défendent les usines implantées dans leurs États et le Pentagone distribue les contrats. Chacun y trouve son intérêt. Le système devient peu à peu autoalimenté. Comme tout organisme vivant, il cherche naturellement à assurer sa propre pérennité.

Les États-Unis n’ont pas inventé le complexe militaro-industriel. Ils l’ont simplement porté à une échelle que ni Rome, ni la France, ni Londres, ni Berlin n’auraient probablement imaginée. 

Peu à peu va alors se constituer ce que Dwight Eisenhower appellera donc le Military-Industrial Complex (CMI)…

Eisenhower : le président qui lança l’avertissement…

Ironie de l’Histoire, c’est un militaire qui mettra le premier les Américains en garde.

Dwight David Eisenhower n’est pas un pacifiste.

Commandant suprême des forces alliées en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, artisan du débarquement de Normandie et président des États-Unis pendant huit années, il connaît mieux que quiconque les nécessités de la défense nationale.

Et c’est précisément là que réside toute la force de son avertissement. Eisenhower ne parle ni en pacifiste naïf ni en idéologue hostile aux armées. Il sait mieux que quiconque qu’une grande puissance ne peut survivre sans soldats, sans armes et sans une industrie de défense puissante. Il sait aussi, cependant, que les institutions, les bureaucraties et les empires développent avec le temps leur propre instinct de conservation. À force de grossir, un système peut finir par servir sa propre pérennité avant même les intérêts pour lesquels il avait été créé. Les moyens deviennent alors peu à peu une finalité. Et lorsqu’une industrie dépend directement de la permanence des commandes militaires, la tentation existe forcément de voir dans chaque nouvelle crise internationale non plus seulement un danger à conjurer… mais également un marché potentiel.

Quoi qu’il en soit, c’est précisément pour cette raison que son discours prononcé le 17 janvier 1961, quelques jours avant de quitter la Maison-Blanche, demeure l’un des textes politiques les plus importants du XXᵉ siècle.

Il y déclare notamment :

« In the councils of government, we must guard against the acquisition of unwarranted influence, whether sought or unsought, by the military-industrial complex. »

Puis ajoute quelques instants plus tard :

« The potential for the disastrous rise of misplaced power exists and will persist. »

Autrement dit :

« Dans les conseils du gouvernement, nous devons nous prémunir contre toute influence injustifiée, qu’elle soit recherchée ou non, du complexe militaro-industriel. Le risque de voir s’élever un pouvoir mal placé aux conséquences désastreuses existe et continuera d’exister. »

Rarement un président américain aura lancé un avertissement aussi solennel.

Eisenhower ne conteste nullement la nécessité d’une industrie de défense puissante.

Il redoute autre chose.

Que cette industrie finisse un jour par influencer les décisions politiques au point de faire prévaloir ses propres intérêts sur ceux de la nation…

L’avertissement prendra une résonance particulière à peine quelques années plus tard avec John Fitzgerald Kennedy. Comme je l’ai déjà écrit dans un précédent éditorial consacré au 35ᵉ président des États-Unis, certains de ses admirateurs les plus idéalistes affirment que Kennedy aurait voulu mettre fin à la Guerre froide et ne pas intervenir au Vietnam… L’intention pouvait paraître louable ; elle aurait aussi pu se révéler dangereusement naïve face à l’impérialisme soviétique et chinois en Asie, alors bien réel à l’époque. Mais une détente durable avec Moscou aurait également contrarié de puissants intérêts intérieurs américains : ceux précisément de ce complexe militaro-industriel dont Eisenhower venait de dénoncer l’influence grandissante.

De là à voir dans l’assassinat de Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas, la main du complexe militaro-industriel, il y a un pas que de nombreuses théories ont franchi depuis longtemps. Même si à y regarder de plus près, certains faits autour de ce drame demeurent assez troublant, aucune preuve définitive ne permet toutefois de l’affirmer. Or la rumeur elle-même en dit déjà beaucoup sur la puissance que l’opinion américaine prêtait désormais à cet écosystème. Car lorsqu’un pouvoir devient suffisamment influent pour être soupçonné de pouvoir faire ou défaire les présidents voire, pire, de les éliminer purement et simplement, qu’il soit coupable ou non, c’est qu’il a déjà acquis une place singulière dans l’imaginaire politique d’une nation…

Eisenhower avait donc parfaitement identifié le danger : non pas un complot centralisé de quelques marchands de canons réunis dans une pièce enfumée – l’Histoire est généralement plus compliquée, et souvent beaucoup moins romanesque –, mais une convergence d’intérêts autrement plus puissante. Industriels, militaires, élus, chercheurs, ingénieurs, territoires dépendant des usines d’armement et administrations fédérales finissent par participer au même écosystème. Personne n’a nécessairement besoin de donner d’ordres secrets : chacun sait simplement où se trouve son intérêt. Et les intérêts convergents sont parfois beaucoup plus efficaces que les complots…

Soixante-cinq ans plus tard, cette interrogation demeure plus actuelle que jamais !

Les Big Five : les cinq géants qui équipent la première puissance militaire mondiale

On cherche souvent qui gouverne vraiment Washington. Certains regardent la Maison-Blanche. D’autres le Capitole. Les plus lucides regardent aussi les couloirs du Pentagone… et surtout les salles des conseils d’administration des industriels de l’armement !

Si le complexe militaro-industriel américain constitue aujourd’hui l’un des centres de pouvoir les plus influents de Washington, c’est aussi parce qu’il s’appuie sur quelques entreprises devenues de véritables colosses industriels.

Lockheed Martin, RTX (anciennement Raytheon Technologies), Boeing Defense, Northrop Grumman et General Dynamics forment ce que les observateurs appellent communément les Big Five. À elles seules, ces cinq entreprises réalisent chaque année plusieurs centaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires, emploient près d’un demi-million de salariés à travers le monde et concentrent une part considérable des contrats attribués par le Pentagone.

À ce niveau, on ne parle plus simplement de fabricants d’armes. On parle de puissances industrielles dont les décisions, les investissements et les carnets de commandes se confondent en partie avec les grandes orientations stratégiques de la première puissance mondiale. Les idéologues parlent de démocratie. Les diplomates parlent d’intérêts. Les industriels parlent de marchés. Chacun son métier bien sûr !

Leur activité dépasse largement la fabrication d’avions de combat ou de missiles. Elles produisent des satellites, des systèmes de renseignement, des technologies spatiales, des sous-marins nucléaires, des chars, des drones, des systèmes de défense antimissile, des composants électroniques, des logiciels de guerre cybernétique et participent désormais au développement de l’intelligence artificielle militaire.

Autrement dit, elles ne fabriquent plus seulement les armes de la guerre d’aujourd’hui. Elles préparent déjà celles de demain. Et celui qui maîtrise les technologies de la prochaine guerre possède toujours une longueur d’avance dans la paix présente.

Leur influence est également géographique.

Leurs usines sont réparties dans un très grand nombre d’États américains. Ce choix n’est évidemment pas anodin. En multipliant les sites de production, ces entreprises créent des dizaines de milliers d’emplois répartis sur l’ensemble du territoire. Chaque programme d’armement devient ainsi un enjeu économique local, défendu avec vigueur par les gouverneurs, les représentants et les sénateurs des États concernés.

Lorsqu’un programme militaire est menacé de réduction ou d’annulation, ce ne sont plus seulement les industriels qui protestent. Ce sont des dizaines d’élus du Congrès, des syndicats, des chambres de commerce et des collectivités locales. Autrement dit, tout un écosystème économique.

C’est là toute la force du système : un missile n’est jamais seulement un missile. C’est aussi une usine, des emplois, des sous-traitants, des électeurs, des recettes fiscales et, naturellement, quelques élus soucieux de leur réélection. Supprimer un programme d’armement devient donc rapidement beaucoup plus compliqué que de l’avoir créé. Le complexe militaro-industriel ne s’impose pas seulement par le lobbying ; il s’enracine dans le territoire, dans l’emploi et, finalement, dans les urnes.

La puissance du complexe militaro-industriel ne réside donc pas uniquement dans ses capacités financières. Elle repose également sur sa capacité à irriguer l’économie américaine.

Et c’est ici que la mécanique devient aussi simple que redoutable. Plus le monde paraît dangereux, plus les budgets augmentent ; plus les budgets augmentent, plus les commandes affluent. Bien sûr, personne n’avouera jamais publiquement qu’une guerre est une bonne nouvelle pour son carnet de commandes. Ce serait assez mauvais pour la communication. En revanche, les chiffres, eux, parlent généralement beaucoup plus franchement que les communiqués de presse. Les armes, après tout, sont un peu comme les parapluies : elles se vendent beaucoup mieux lorsque l’orage menace !

Il ne s’agit pas de prétendre que les industriels provoquent toutes les guerres – ce serait aussi simpliste qu’absurde. Les conflits ont leurs causes historiques, territoriales, idéologiques et stratégiques. Mais une chose est certaine : lorsqu’ils éclatent, tout le monde ne les regarde pas avec la même inquiétude. Certains y voient une catastrophe. D’autres une menace. Et quelques-uns, nécessairement, un marché ! C’est peut-être choquant dit comme cela mais c’est la triste réalité, celle du monde réel et non celle du monde des bisounours !

Washington : lorsque le lobbying devient une institution

Contrairement à une idée largement répandue en Europe, le lobbying n’est pas considéré aux États-Unis comme une activité clandestine ou marginale. Bien au contraire !

Il constitue un élément parfaitement assumé du fonctionnement politique américain.

Les grands groupes de défense disposent ainsi de centaines de lobbyistes enregistrés officiellement auprès du Congrès. Chaque année, ils consacrent plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de millions de dollars à leurs activités d’influence. Ils financent des études, organisent des conférences, entretiennent des relations permanentes avec les parlementaires, participent aux grands think tanks stratégiques de Washington et recrutent d’anciens responsables politiques ou militaires dont l’expérience et les relations ouvrent naturellement de nombreuses portes.

Le lobbying est donc légal, déclaré et encadré. Ce qui, naturellement, ne signifie pas qu’il soit sans influence. Il serait même assez curieux de dépenser des fortunes pour influencer les décideurs sans espérer les influencer réellement, non ? Les entreprises ne sont pas des œuvres philanthropiques, et leurs actionnaires apprécient généralement que l’argent investi rapporte quelque chose.

Hubert Védrine résumait parfaitement cette réalité avec cette lucidité réaliste qui le caractérise : « En faisant preuve de cynisme marxiste, on pourrait avancer que, dans une économie de marché globale dérégulée et financiarisée, cela ne devrait pas surprendre que tout se vende et s’achète, y compris les décisions politiques, et les votes. Choquant ! Impensable ! Le terme de lobby renvoie à des intérêts économiques (donc méprisables) obscurs et agissant non par l’argumentation et la persuasion mais par la compromission et la pression, et par l’achat des décideurs. »

J’adhère pleinement à cette analyse. Non qu’il faille imaginer tous les parlementaires avec une valise de billets sous leur bureau – la réalité est généralement plus subtile, moins fantasmée et les valises sont passées de mode –, mais parce que l’influence économique sur la décision politique existe dans toutes les démocraties, en dépit de dispositifs légaux et judiciaires toujours plus contraignants, des lois sur la transparence, des déclarations d’intérêts, des commissions de contrôle et des comités d’éthique. On peut encadrer l’influence, la réglementer, la surveiller et la sanctionner lorsqu’elle franchit la ligne rouge. On ne la fera jamais disparaître. Car tant qu’il y aura du pouvoir, il y aura des intérêts cherchant à s’en approcher. Et tant qu’il y aura des décisions valant des milliards, il se trouvera toujours beaucoup de monde pour tenter de les orienter…

À cela s’ajoutent les contributions électorales.

Contrairement à ce que l’on pense, les grands industriels de la défense ne soutiennent généralement pas un seul camp politique. Ils répartissent leurs contributions entre démocrates et républicains, afin de conserver des relais quelle que soit l’issue des élections. Et oui, il ne faut jamais mettre ses œufs dans un même panier et surtout insulter l’avenir…

Les convictions sont respectables. La diversification du risque est plus prudente. Dans le monde des affaires, on appelle cela une stratégie d’investissement. En politique, on préfère parler de contributions électorales. Le vocabulaire change ; la logique, beaucoup moins…

Leur objectif n’est pas d’imposer une idéologie particulière ; il est de préserver un environnement politique favorable à la continuité des grands programmes militaires.

Peu importe finalement que l’Amérique vote rouge ou bleu, pourvu que le budget du Pentagone reste dans le vert !

Cette stratégie explique largement la remarquable stabilité des budgets de défense américains depuis plusieurs décennies.

Les alternances politiques modifient parfois les priorités stratégiques.

Elles remettent beaucoup plus rarement en cause les intérêts structurels du complexe militaro-industriel.

Les présidents passent. Les majorités changent. Les slogans électoraux se succèdent. Les contrats, eux, courent souvent sur plusieurs décennies. C’est peut-être cela, au fond, la véritable force du complexe militaro-industriel américain : il ne gouverne pas nécessairement à la place du pouvoir politique, mais il a appris à survivre à tous ceux qui l’exercent…

Mais pour comprendre pourquoi un tel système possède une telle capacité de résistance, il faut maintenant quitter un instant les couloirs de Washington et regarder les chiffres. Car derrière les discours sur la paix, la sécurité, la démocratie, la liberté des peuples ou la défense du « monde libre », il existe aussi un marché. Et quel marché ! Jamais l’humanité n’a consacré autant d’argent à préparer la guerre. Les idéaux ont leur importance, bien sûr. Mais les milliards ont cette fâcheuse habitude de rendre les rapports de force beaucoup plus lisibles.

Les dépenses militaires mondiales : un marché de plusieurs milliers de milliards de dollars

Pour mesurer l’influence réelle du complexe militaro-industriel américain, il faut d’abord prendre la mesure des sommes en jeu.

Jamais dans l’histoire de l’humanité les dépenses militaires n’ont atteint un tel niveau. Selon les dernières données disponibles du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), les dépenses militaires mondiales dépassent désormais 2 700 milliards de dollars par an, un record historique.

À lui seul, le budget de la défense des États-Unis représente environ 900 milliards de dollars, soit près de 40 % des dépenses militaires de la planète. Il dépasse largement ceux des neuf pays suivants réunis dans certains exercices budgétaires et demeure sans équivalent dans l’histoire contemporaine.

Les dix premiers budgets militaires mondiaux sont aujourd’hui les suivants (ordre de grandeur) :

PaysBudget annuel de défense
  
États-Unis≈ 900 milliards $
Chine≈ 300 à 320 milliards $
Russie≈ 150 milliards $
Allemagne≈ 90 milliards $
Inde≈ 85 milliards $
Royaume-Uni≈ 80 milliards $
Arabie saoudite≈ 75 milliards $
France≈ 65 à 70 milliards $
Japon≈ 60 milliards $
Corée du Sud≈ 50 milliards $

Ces chiffres évoluent chaque année, mais une réalité demeure constante : aucun État ne dispose d’un appareil militaire comparable à celui des États-Unis.

Cette puissance se traduit naturellement par un immense marché intérieur pour les industriels américains.

Les États-Unis dominent également le commerce mondial des armes

Cette suprématie budgétaire se retrouve dans les exportations d’armement.

Depuis plusieurs décennies, les États-Unis occupent très largement la première place mondiale.

Les principaux exportateurs sont aujourd’hui :

PaysPart approximative des exportations mondiales
  
États-Unis≈ 40 à 45 %
France≈ 10 à 12 %
Russie≈ 7 à 8 %
Chine≈ 5 à 6 %
Allemagne≈ 5 %
Italie≈ 4 à 5 %
Royaume-Uni≈ 3 à 4 %
Espagne≈ 3 %
Israël≈ 2 à 3 %

Là encore, la domination américaine apparaît écrasante.

Les grands groupes américains exportent vers plusieurs dizaines de pays, des alliés traditionnels de l’OTAN à Israël et aux monarchies du Golfe, en passant par les partenaires asiatiques engagés dans la stratégie de containment de la Chine.

Les ventes d’armes deviennent ainsi un instrument de politique étrangère autant qu’un formidable levier économique.

Car un avion de combat, un système de défense antimissile ou une frégate ne représentent pas seulement un contrat industriel. Ils créent souvent une dépendance technologique de plusieurs décennies : maintenance, pièces détachées, formation des équipages, modernisations successives, logiciels, munitions, interopérabilité…

L’armement construit donc aussi des alliances. Ou, pour employer un terme moins diplomatique mais parfois plus proche de la réalité, des relations de dépendance, voire de vassalisation. Car celui qui vous vend vos avions, vos missiles, vos logiciels, vos munitions et vos pièces détachées ne vous vend pas seulement du matériel : il acquiert aussi, pour plusieurs décennies, une part de votre autonomie stratégique.

À lire aussi : ANALYSE – Donald Trump et le complexe militaro-industriel : Un amour tumultueux

Dick Cheney ou la « porte tournante » du pouvoir

S’il fallait résumer en une seule trajectoire les liens qui unissent le pouvoir politique américain et les grands industriels de la défense, le parcours de Dick Cheney constituerait sans doute le cas d’école le plus célèbre.

Ancien secrétaire à la Défense du président George H. W. Bush entre 1989 et 1993, Cheney quitte ensuite l’administration pour prendre la direction générale d’Halliburton, l’un des plus puissants groupes mondiaux spécialisés dans les services pétroliers, mais également très présent dans la logistique militaire.

Durant son mandat, Halliburton renforce considérablement ses activités auprès du département de la Défense.

En 2001, Dick Cheney revient au sommet de l’État en devenant vice-président des États-Unis auprès de George W. Bush. Et pour certains, le véritable président ! Tout en étant considéré par d’autres comme le « pape » des néoconservateurs, les principaux agents d’influence et VRP du CMI…

Quelques mois plus tard surviennent les attentats du 11 septembre.

Les interventions en Afghanistan puis en Irak entraînent une explosion des commandes militaires américaines. Halliburton, par l’intermédiaire de sa filiale KBR, obtient plusieurs milliards de dollars de contrats liés au soutien logistique des forces américaines.

Aucune preuve n’a jamais établi que Dick Cheney aurait orienté illégalement ces marchés publics.

Or son parcours illustre parfaitement ce que les Américains désignent sous le nom de revolving door, la « porte tournante ». Ministres, hauts fonctionnaires, officiers généraux, responsables du Pentagone, parlementaires, consultants et dirigeants industriels passent régulièrement d’un univers à l’autre au cours de leur carrière.

Cette circulation permanente des élites contribue naturellement à rapprocher les intérêts de l’État et ceux des industriels.

Pour les défenseurs de ce système, cette proximité favorise l’efficacité de la politique de défense.

Pour ses détracteurs, elle crée au contraire une communauté d’intérêts dont il devient extrêmement difficile de s’affranchir.

Le Pentagone, le Congrès… ou le véritable centre du pouvoir ?

La puissance du complexe militaro-industriel ne provient pas uniquement des entreprises elles-mêmes.

Elle résulte d’un réseau extraordinairement dense associant le Pentagone, les commissions parlementaires de la Défense, les grands think tanks, les universités, les cabinets d’avocats, les banques d’investissement, les agences fédérales, les laboratoires de recherche et les grands industriels.

Chaque acteur possède ses propres intérêts et joue sa propre partition. 

Mais tous dépendent, directement ou indirectement, du maintien d’un niveau très élevé de dépenses militaires.

Comme nous l’avons dit précédemment, c’est précisément ce que redoutait Dwight Eisenhower lorsqu’il prononça son célèbre discours d’adieu en janvier 1961.

Le président ne dénonçait pas l’existence d’une industrie de défense.

Il mettait en garde contre le risque qu’un ensemble d’intérêts convergents finisse par influencer les décisions politiques davantage que les responsables élus eux-mêmes.

Aujourd’hui, cette interrogation reste entière.

Qui oriente réellement les grandes décisions stratégiques américaines ?

Le président ?

Le Congrès ?

Le Pentagone ?

Ou un ensemble beaucoup plus diffus d’acteurs dont les intérêts économiques, industriels et politiques tendent progressivement à converger ?

C’est précisément cette question qui revient avec force depuis le retour de Donald Trump sur le devant de la scène politique américaine.

Donald Trump face au complexe militaro-industriel : un président en guerre contre son propre système ?

L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2017 constitue une rupture qui dépasse largement les clivages traditionnels entre républicains et démocrates.

Trump est peut-être le président le plus profondément anti-Système de l’histoire américaine contemporaine. Non parce qu’il serait extérieur au monde de l’argent – milliardaire, il en est évidemment l’un des produits les plus éclatants et connaît donc parfaitement ce même Système –, mais parce qu’il n’est pas un politicien professionnel. Il n’a pas gravi pendant trente ans les échelons du Parti, ne doit pas sa fortune à une carrière publique et, contrairement à tant d’élus américains, n’a pas besoin de préparer financièrement sa reconversion après la Maison-Blanche. Sa richesse, qui constitue naturellement l’une de ses forces, lui confère surtout une indépendance exceptionnelle. Et c’est précisément ce qui le rend si dangereux pour le Système : Trump considère qu’il n’a de comptes à rendre à personne, sinon au peuple américain et, plus prosaïquement, à son électorat MAGA. On peut aimer ou détester le personnage ; il faut au moins comprendre ce qui fait de lui une cette anomalie et ce fauve politique.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, tous les présidents américains, quelles que soient leurs sensibilités politiques, ont évolué à l’intérieur d’un consensus stratégique relativement stable : maintien d’un réseau mondial d’alliances, présence militaire sur tous les continents, rôle central de l’OTAN et intervention régulière dans les grands équilibres internationaux.

Trump remet brutalement en question cette architecture.

Non qu’il soit hostile à la puissance militaire américaine. Bien au contraire. Il augmente certains budgets de défense, modernise la dissuasion nucléaire, développe les capacités spatiales avec la création de la Space Force et engage un vaste effort de réindustrialisation de l’outil militaire américain.

Or sa philosophie diffère profondément de celle d’une grande partie de l’establishment washingtonien.

Pour lui, l’armée américaine doit avant tout servir les intérêts directs des États-Unis.

Elle ne doit plus être le gendarme permanent du monde.

Trump n’est donc pas pacifiste. Il est transactionnel. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Il croit au rapport de force, à la menace, à la puissance militaire et, lorsqu’il le juge nécessaire, à l’usage ponctuel et brutal de la force. Mais il se méfie des guerres interminables qui coûtent des milliers de milliards de dollars, épuisent l’Amérique, enrichissent ses adversaires et finissent généralement par produire davantage de chaos que de victoires.

Cette vision explique ses critiques répétées contre les « guerres sans fin » (endless wars) menées depuis le 11 septembre, contre certaines interventions extérieures jugées coûteuses et contre des alliés européens qu’il accuse de faire financer leur sécurité par le contribuable américain.

Cette approche l’amène également à s’opposer à une partie des milieux néoconservateurs qui, depuis les années 1990, défendent une politique étrangère beaucoup plus interventionniste.

En somme, là où les néoconservateurs voient dans la puissance américaine un instrument destiné à remodeler le monde, Trump y voit d’abord un capital qu’il convient de ne pas dilapider. Les premiers veulent exporter un modèle. Le second veut préserver un empire. Toute la nuance est là et elle est considérable.

Une relation ambiguë avec les industriels de l’armement

Quoi qu’il en soit, et précisons-le encore, Donald Trump n’a jamais été un adversaire de l’industrie américaine de défense.

Durant son premier mandat, les budgets militaires atteignent même des niveaux records.

Les commandes d’armement augmentent.

Les exportations américaines progressent.

Les grands groupes bénéficient donc objectivement de cette politique.

Il serait donc absurde de présenter Trump comme un apôtre du désarmement général. Ce n’est ni Gandhi ni l’abbé Pierre ! Sa doctrine est celle de la « paix par la force ». Or pour négocier avec un revolver sur la table, encore faut-il que le revolver soit chargé !

Pourtant, les relations personnelles entre Donald Trump et plusieurs dirigeants du secteur demeurent souvent tendues.

À plusieurs reprises, le président critique publiquement les coûts jugés excessifs de certains programmes d’armement. Il accuse également certains industriels de privilégier leurs actionnaires plutôt que l’efficacité de la production militaire.

Cette méfiance est ancienne.

Dès la campagne présidentielle de 2016, Donald Trump reçoit relativement peu de soutien financier direct des principaux groupes de défense comparativement à d’autres figures de l’establishment républicain. Les grandes entreprises de l’armement privilégient traditionnellement une stratégie beaucoup plus prudente consistant à répartir leurs contributions entre les deux grands partis plutôt qu’à miser sur un candidat atypique et difficilement prévisible.

Un candidat indépendant est toujours plus difficile à acheter, à convaincre ou simplement à prévoir qu’un professionnel de la politique dont on connaît les réseaux, les besoins et les dépendances. Trump était donc un très mauvais client. Et, pour des industriels qui aiment par-dessus tout la visibilité à long terme, l’imprévisibilité n’est jamais une qualité…

Cette relation distante ne signifie évidemment pas une rupture.

Elle révèle surtout une divergence de priorités.

Là où les industriels recherchent avant tout la stabilité des commandes publiques, Trump raisonne principalement en termes de rapport de puissance entre États.

Déjà, il y a trois siècles, Napoléon nous le rappelait : « lorsqu’un gouvernement est dépendant des banquiers pour l’argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation, puisque la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. L’argent n’a pas de patrie ; les financiers n’ont pas de patriotisme et n’ont pas de décence ; leur unique objectif est le gain ».

Et comme disait l’autre, les États n’ont pas d’amis. Les industriels non plus. Ils n’ont que des clients ! Ceux de l’armement encore plus peut-être. Et apparemment, ceux de l’armement américain n’ont encore moins de considérations géostratégiques pourvu qu’ils puissent écouler leurs stocks. Et tant pis, si l’Empire s’épuise et court ainsi à sa perte… Étonnant non ?

Du complexe militaro-industriel au complexe « militaro-technologico-industriel »

Mais le complexe militaro-industriel du XXIᵉ siècle n’est plus tout à fait celui qu’Eisenhower observait en 1961. Comme l’a justement souligné Hubert Védrine, nous sommes désormais entrés dans l’ère d’un véritable complexe « militaro-technologico-industriel ». La guerre moderne se joue autant avec des missiles et des porte-avions qu’avec des satellites, des semi-conducteurs, des données, des algorithmes, de l’intelligence artificielle et des infrastructures numériques. Les GAFAM et les géants de la Silicon Valley sont donc devenus, eux aussi, des acteurs de puissance.

Or, comme je l’expliquais encore dans mon précédent éditorial, Trump s’est retrouvé face à eux dans une situation assez comparable à celle qui l’oppose aux grands industriels de l’armement. Initialement hostiles à son égard pour une grande partie d’entre eux, les géants technologiques ont progressivement dû composer avec son retour au pouvoir. Trump, en businessman, a appliqué sa méthode habituelle : frapper, menacer, négocier, puis conclure un deal. Il ne cherche pas nécessairement à détruire ces puissances privées – ce serait d’ailleurs contre-productif pour l’Amérique – mais à les remettre, autant que possible, au service de sa stratégie nationale. En somme : continuez à gagner beaucoup d’argent (Trump a même annoncé que le budget de la défense passerait de 900 à 1000 voire 1500 milliards de dollars !), mais faites-le à mes conditions et, surtout, dans l’intérêt de la puissance américaine.

C’est toute la méthode Trump. Il ne combat pas la Bête (Nixon) pour la tuer. Il cherche à lui passer une laisse. Encore faut-il que la Bête accepte de la porter.

La Chine, obsession stratégique de Trump

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump répète que le véritable défi stratégique du XXIᵉ siècle ne se situe ni en Ukraine, ni au Moyen-Orient, mais dans l’Indo-Pacifique.

À ses yeux, la montée en puissance économique, industrielle, technologique et militaire de la Chine constitue la seule menace susceptible de remettre durablement en cause la suprématie américaine.

Cette lecture est d’ailleurs largement partagée par une partie importante de la communauté stratégique américaine.

Dans cette perspective, chaque dollar consacré à un conflit périphérique est potentiellement un dollar qui ne sera pas investi dans la compétition avec Pékin.

La logique est celle du réalisme classique.

Une grande puissance doit concentrer ses ressources sur son principal rival.

Elle ne peut disperser indéfiniment ses forces sur plusieurs théâtres simultanément sans affaiblir progressivement sa position globale.

Cette approche rappelle d’ailleurs certains principes défendus autrefois par Nixon et Kissinger ou, plus récemment, par plusieurs grands théoriciens réalistes des relations internationales.

L’obsession de Trump n’est donc pas la guerre. C’est la hiérarchie des menaces. À ses yeux, se ruiner en Ukraine, s’enliser au Moyen-Orient ou disperser les moyens américains sur des conflits secondaires revient à préparer, à terme, la victoire du seul adversaire véritablement capable de détrôner les États-Unis : la Chine. Les empires meurent rarement faute d’ennemis. Ils meurent plus souvent d’avoir voulu les combattre tous en même temps.

Lorsque la logique économique entre en conflit avec la logique stratégique

C’est précisément ici que je situe l’un des principaux affrontements politiques de l’Amérique contemporaine.

Donald Trump ne se heurte pas seulement à ses adversaires démocrates ou à une partie de l’appareil administratif fédéral.

Il affronte également un système beaucoup plus vaste, constitué d’intérêts économiques, industriels, financiers et bureaucratiques dont la prospérité dépend largement du maintien d’un niveau élevé de tensions internationales.

La guerre constitue d’abord un marché. Car sans guerre, il n’y a plus de commandes ; sans commandes, il n’y a plus de profits. Pas de guerre, pas d’argent ! Derrière les grands discours idéologiques ou moraux se cache souvent une réalité beaucoup plus prosaïque : les conflits, on l’a dit, font vivre toute une économie de l’armement.

Un marchand de canons qui souhaite sincèrement une paix durable, c’est un peu comme un marchand de parapluies qui prierait pour l’arrivée rapide de l’été, ou nous venterait le climat du Sahara ! Cela peut arriver. Mais comme le disait Audiard des patrons de gauche et des poissons volants, ils ne constituent pas la majorité du genre !

Car derrière tout cela se cache également la hantise absolue de n’importe quel industriel : produire sans pouvoir écouler sa production. La surproduction est le cauchemar de toute économie industrielle. Une usine doit tourner, les chaînes doivent produire, les stocks doivent sortir et les carnets de commandes doivent se remplir. Or l’industrie de l’armement possède une particularité assez embarrassante : ses produits ne sont pas précisément des biens de consommation courante. Un missile n’est pas un yaourt ! – il ne se périme pas en trois semaines –, mais il doit néanmoins être commandé, remplacé, modernisé et, parfois, utilisé pour que le cycle économique se poursuive. Lorsque les arsenaux sont pleins et que la paix s’installe durablement, le marché finit nécessairement par ralentir. Pour tout industriel, produire sans vendre est une catastrophe. Pour un marchand d’armes, un monde durablement pacifié peut donc devenir, économiquement parlant, une perspective assez inquiétante. La guerre, ça sert surtout à vendre des armes !

Cette analyse ne remet évidemment pas en cause la nécessité pour un État de disposer d’une industrie de défense puissante. Toutes les grandes puissances en ont toujours possédé une.

Elle souligne en revanche une tension fondamentale entre deux logiques.

La première est celle des stratèges. Leur objectif consiste à préserver, sur le long terme, la puissance globale des États-Unis face à leurs principaux concurrents, au premier rang desquels figure désormais la Chine.

La seconde est celle d’une industrie dont le modèle économique repose naturellement sur la permanence des investissements militaires, des exportations d’armes et, plus largement, sur l’existence de crises internationales susceptibles de justifier une hausse continue des dépenses de défense.

Les stratèges raisonnent en termes de puissance. Les industriels raisonnent en termes de chiffre d’affaires. Là où les premiers cherchent parfois à éviter les guerres inutiles afin de préserver la suprématie américaine face à la Chine, les seconds savent qu’une paix durable n’a jamais rempli un carnet de commandes…

On nous explique souvent que les guerres éclatent pour de grandes idées. C’est parfois vrai. Mais elles permettent aussi, de manière beaucoup plus réaliste, d’écouler beaucoup de matériel. Les idéaux mobilisent les peuples ; les factures, elles, arrivent toujours à la fin !

L’Ukraine, l’Iran et le bras de fer autour de la stratégie américaine

Cette grille de lecture me conduit à interpréter différemment les développements les plus récents de la politique étrangère américaine.

Les difficultés rencontrées par Donald Trump pour imposer un règlement rapide de la guerre en Ukraine, puis l’engagement militaire américain contre l’Iran, témoigneraient des résistances auxquelles se heurte toute tentative de réorientation stratégique de l’Empire américain.

Dans mon analyse, le puissant complexe militaro-industriel américain exerce une influence considérable non seulement à Washington, mais également auprès de plusieurs gouvernements européens, afin d’encourager la poursuite d’une politique de confrontation et du croquemitaine évoquée plus haut, avec la Russie et le maintien d’un haut niveau de dépenses militaires. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir le succès du F35 dans les chancelleries de l’UE. De même, il suffit d’observer également et avec consternation, la position de certains membres de la caste européenne qui, face à Moscou, en dépit d’un désastre géostratégique et économique pour l’Europe déjà prégnant et surtout au risque d’un cataclysme nucléaire, se révèlent encore plus belliqueux qu’Attila !  

Il ne s’agit pas d’imaginer un grand complot coordonné depuis une pièce secrète du Pentagone. Comme je l’ai expliqué plus haut, les convergences d’intérêts sont souvent beaucoup plus efficaces que les conspirations. Les industriels veulent vendre, les gouvernements européens et certains responsables politiques veulent durer et les appareils bureaucratiques veulent préserver leur raison d’être. Chacun avance pour ses propres raisons. Le résultat, lui, peut parfaitement converger.

Dans cette perspective, le véritable affrontement ne porterait plus seulement sur l’Ukraine ou sur le Moyen-Orient.

Il opposerait deux visions concurrentes de la puissance américaine.

L’une, centrée sur la compétition systémique avec la Chine, privilégierait un recentrage stratégique des ressources américaines.

L’autre, davantage favorable au maintien d’engagements multiples, considérerait que la multiplication des crises contribue à préserver la prééminence militaire, industrielle et financière des États-Unis.

Mais c’est précisément ici que le système peut finir par se retourner contre lui-même. À force de vouloir vendre des armes partout, entretenir tous les fronts et alimenter toutes les confrontations, l’Amérique risque de disperser les ressources dont elle aura besoin pour affronter son véritable rival stratégique. Ce qui est excellent pour le prochain bilan trimestriel de certains industriels peut se révéler beaucoup moins brillant pour la puissance américaine à vingt ans. Je l’ai déjà dit, la Bourse et l’Histoire n’ont pas toujours le même calendrier.

Cette lecture relève naturellement de l’analyse géopolitique et demeure sujette au débat.

Elle pose néanmoins une question essentielle.

Le bras de fer entre Trump et le complexe militaro-industriel est-il en train de tourner à l’avantage de ce dernier ? La poursuite de la guerre en Ukraine et l’engagement américain contre l’Iran peuvent être interprétés comme autant de signes que le président, malgré son indépendance financière, son tempérament et sa volonté de rupture, ne parvient pas à imposer totalement sa stratégie à un système infiniment plus ancien et plus enraciné que lui. Si tel était le cas, le paradoxe serait cruel : en empêchant Trump de recentrer la puissance américaine sur la compétition avec Pékin, le complexe militaro-industriel contribuerait peut-être, au nom de ses intérêts immédiats, à compromettre le redressement stratégique de l’Empire qu’il prétend défendre.

Qui définit réellement aujourd’hui les priorités stratégiques de la première puissance mondiale ? Le président élu par les Américains… ou un écosystème politico-industriel devenu, au fil des décennies, l’un des principaux centres de pouvoir de Washington ?

La question reste ouverte. Mais une chose est certaine : même le président le plus riche, le plus indépendant et peut-être le plus anti-Système de l’histoire américaine découvre qu’à Washington, gagner une élection ne signifie pas nécessairement détenir tout le pouvoir. 

Bref, la Maison-Blanche a un locataire. Le Système, lui, reste finalement peut-être, le seul propriétaire des murs…

À lire aussi : ENVIRONNEMENT/DÉFENSE – L’angle mort des négociations climatiques : Le complexe militaro-industriel


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Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.

Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.

Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.

Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).

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