
Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Rien n’est vrai, tout est permis » (Friedrich Nietzche). Cela est d’autant plus vrai dans un temps marqué au seau d’une parole sans limite et d’une action limitée. Pour conjurer le mauvais génie, rien de tel qu’un grand tumulte d’imprécations qui retentit aux quatre coins d’un monde liquide et imprévisible. Alors que nous pourrions nous dispenser de longues phrases pour nous en tenir aux seuls faits objectifs, nous privilégions une approche déclaratoire à une approche exécutoire. Nous en avons un exemple concret avec le traitement de la délicate question palestinienne depuis plusieurs années mais plus encore depuis le pogrom perpétré le 7 octobre 2023 par des attaques terroristes du Hamas d’une ampleur et d’une brutalité sans précédent, pire massacre antisémite depuis la Shoah.
Le monde occidental semble avoir perdu sa boussole dans son traitement de la crise latente depuis 1949. Les termes employés par une majorité agissante sont à la fois excessifs, incantatoires et inappropriés pour celui qui veut éviter de mettre de l’huile sur le feu afin d’explorer les chemins tortueux de la paix, à l’instar du malappris à la crinière jaune, Donald Trump. Au bout du compte, le résultat est devant nos yeux. Nous tombons à pieds joints dans le double piège que nous avons méthodiquement armé : celui du manichéisme en surjouant la force des mots et celui de l’antagonisme en acceptant la faiblesse des actes.
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Le piège du manichéisme : La force des mots
À l’évidence, les attentats du 7 octobre 2025 traduisent un tournant dans l’appréhension de l’inextricable question palestinienne. Depuis cette date, nous sommes les spectateurs de la genèse d’un emballement. Or, aujourd’hui encore, le soufflet n’est pas encore retombé tant cet emballement progresse pour des raisons qui ne sont pas toujours très claires.
La genèse d’un emballement
Depuis le 7 octobre 2023, le monde vit au rythme des informations – vraies ou fausses – sur la situation à Gaza. Il ne se passe pas une seule journée sans que politiciens en mal de reconnaissance ; intellectuels humanistes ; pseudo-experts des relations internationales et des questions de l’Orient compliqué[1] ; ONG militantes ; juristes idéologues ; showbiz au grand cÅ“ur, médias moutonniers … ne nous abreuvent des horribles méfaits du diable israélien dans l’enclave palestinienne. Tout y passe dans le registre lexical : crime de guerre, crime contre l’humanité, génocide … La bête immonde doit être éradiquée comme une mauvaise herbe tant in situ que dans les autres États au monde où les citoyens de confession juive sont assimilés à des sionistes, donc à des complices des génocidaires. De l’antisionisme à l’antisémitisme, il n’y a souvent qu’un pas qu’il est tellement aisé de franchir. Malheureusement, les mots tuent parfois dans l’indifférence généralisée. Aujourd’hui, sur le dossier palestinien, il parait impossible de nuancer les jugements à l’emporte-pièce de l’élite germanopratine alors même que la société israélienne est traversée de nombreuses fractures[2]. Nos arbitres des élégances morales adoptent une posture manichéenne. De proche en proche, le Hamas (organisation terroriste) est assimilé à un mouvement de résistance légitimant toutes ses actions, y compris les plus ignobles à tel point que l’on peine à découvrir une différence dans le traitement médiatico-politique de l’Autorité palestinienne et du Hamas[3]. Ainsi va le monde au XXIe siècle.
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La progression d’une hystérie
En l’an de grâce 2025, Il y a le Bien et le Mal, le Bon et le Mauvais. Au diable les nuances. Circulez, il n’y a rien à voir. Ne faut-il pas former un indispensable cordon sanitaire autour de la communauté juive cosmopolite, sorte d’internationale réactionnaire et malfaisante à plus d’un titre[4]. Nous allons de surprise en surprise dans les pays occidentaux donneurs de leçon de morale et de droit à la terre entière. Citons quelques exemples parmi tant d’autres. Le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, coqueluche des médias de gauche n’est pas en reste dans ce domaine[5]. Nous apprenons, grâce à la lecture du quotidien Le Monde de la culture, que la situation à Gaza trouble les bonnes âmes de l’industrie musicale[6]. Outre-Manche, les musiciens s’engageant en faveur des Palestiniens sont de plus en plus nombreux. Horresco referens ! La venue de l’orchestre philarmonique d’Israël à Paris divise le monde musical[7] mais entraîne des incidents durant le concert. Plus tôt, la flottille pour Gaza tourne à l’exercice de télé-réalité dont la dimension humanitaire est inexistante. Tout ce qui est affublé du terme Israël ou israélien sent automatiquement le soufre et doit être combattu par tous les moyens. Ainsi, le monde vivra mieux à l’abri de ces pouilleux qui sont partout. Ce qui ne manque pas de sel au moment où l’historien Marc Bloch va faire son entrée au Panthéon et où le capitaine Alfred sera promu, à titre posthume, général de brigade. Tous deux étaient des patriotes français qui mettaient l’amour de la France au-dessus de leur appartenance à la religion juive.
En un mot comme en cent, pendant que tous les regards sont exclusivement tournés vers la bande de Gaza et la Cisjordanie et certains instrumentalisent cette question à des fins peu avouables, le reste du monde n’existe pas alors qu’il y a bien des problèmes qui méritent attention de nos âmes charitables, de l’ONU, de l’Union européenne ou de la diplomatie jupitérienne.
Le piège de l’antagonisme : La faiblesse des actes
Cette posture d’évitement n’est plus tenable aujourd’hui. Les yeux commencent à peine à se dessiller face aux catastrophes qui s’abattent sur de nombreux États. Raison de plus pour regarder les choses en face sans retard ni aveuglement, en particulier les drames oubliés de tous nos Fregoli amnésiques.
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Les drames oubliés
Il aura fallu des années avant que les millions de morts, les viols de femmes, les multiples déplacements forcés de population dans l’interminable conflit au Soudan/Darfour pour que notre haut clergé médiatico-politique émette quelques borborygmes inaudibles[8] au regard de ses critiques acerbes, virulentes et récurrentes qu’il déverse à longueur de journée à propos de la guerre à Gaza[9]. Nombreuses sont les dérives antidémocratiques que nous tolérons dans nos anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest qu’il s’agisse du Cameroun, de la Côte d’Ivoire[10]. Nous sommes silencieux alors quelques autocrates alignent les mandats présidentiels en étouffant la voix de leurs opposants, voire sont élus dans des bains de sang comme en Tanzanie (il est vrai que l’intéressée est une femme qui porte fièrement le voile)[11]. Sans parler des actes anti-chrétiens qu’il s’agisse du continent africain ou du Proche et Moyen-Orient sans que nos bons apôtres ne s’en émeuvent outre mesure à l’exception notable de Donald Trump qui menace de ses foudres les autorités nigérianes[12]. Pourquoi ? Y aurait-il des causes plus dignes que d’autres ? Quelle est la conscience universelle auto-proclamée qui déciderait des sujets qui valent indignation et condamnation et des autres qui valent mépris et indifférence ? Ces questions n’ont, à notre connaissance, pas encore trouvé de réponse satisfaisante alors qu’elles sont importantes surtout lorsque les pays occidentaux se drapent ne varietur dans le frac de Nessus[13] de leurs valeurs.
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Les Frégolis amnésiques
Rappelons que, depuis de nombreuses années, les États du Sud global (BRICS en premier lieu) – comme la Chine et la Russie – ne perdent jamais une occasion de stigmatiser ce deux poids, deux mesures caractéristiques de tous ces donneurs invétérés de leçons qui sévissent avec morgue à l’Ouest. Une sorte de clarté dans la confusion de la part d’un Occident plein de professeurs en science du progrès et en repentance honteuse. Les Européens divisés courent dans tous les sens en changeant en permanence de pied et en foulant aux pieds principes et valeurs dans lesquels ils se drapent. Il est vrai que le propre de l’idéologie est de méconnaitre la réalité. Elle n’a que faire de la cause de la vérité lorsqu’il s’agit d’Africains, de nègres pour être plus trivial. « Il est temps de se réveiller, cela signifie déchirer les voiles d’illusion qui recouvrent les réalités »[14]. Cette approche erratique confronte nos croyances, au sens liturgique du terme, à l’épreuve du réel. Elle met en exergue notre étonnant concours de lâcheté et d’obséquiosités face à l’inacceptable, l’intolérable qui se produit hors du Graal de Gaza. Mais que sont devenues celles qui nous expliquent doctement que l’Institut français « contribue à porter la voix de la France à l’international, ses intérêts et ses valeurs » ?[15] Mais que font donc nos adeptes invétérés de la trop fameuse et très inutile diplomatie féministe lorsque les femmes sont violées à grande échelle au Soudan, sont bâillonnées en Afghanistan, maltraitées en Iran ? Rien. Tout ceci serait comique si ce n’était pathétique.
La diplomatie au péril des valeurs[16]
« L’odeur du monde a changé » (Georges Duhamel). Jour après jour, la réalité reprend ses droits. Elle nous revient en boomerang à la figure au moment où nous ne nous en attendions pas. Regardons les choses en face ! Les réponses politiques aux grands défis du monde du XXIe siècle sont dérisoires et vaines. Ce qui compte, c’est le bruit, la posture pour nos Tartuffe des temps modernes. Rien de plus. Dans ce contexte, l’essentiel n’est-il pas d’aller voir derrière l’horizon, au-delà de cette diplomatie de la télé-réalité, de cette diplomatie des apparences ? Souvenons-nous que les mythes tiennent leur force et leur puissance de leur souplesse. Les idéaux ont leurs forces, leurs drames et leurs failles. L’utopie ne s’inscrit pas impunément dans les choses. Forcément, le terrain résiste[17]. Les Européens, Français en tête de gondole, oublient la logique qui sous-tend les relations internationales au XXIe siècle. Rappelons-le, une fois encore, à l’ère de la post-vérité, la croyance gagne sur la vérité des faits ! Nous vivons à l’heure d’une réalité virtuelle au sein du temple de la pensée unique qui nous vend un chef-d’œuvre de mauvaise foi dès qu’il s’agit de la Palestine et d’Israël. Slogans creux, divagations insensées et espoirs vains provoquent l’horreur à laquelle nous assistons au Soudan et en bien d’autres endroits de notre planète sans dessus dessous. Méfions-nous de ce monde « Gazacentré » qui nous place immanquablement dans un double piège !
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Stéphanie Latte Abadallah, Le plan pour Gaza, une vision fondée sur la logique coloniale, Le Monde, 7 novembre 2025, p. 26.
[2] Nathan Thrall, En Israël, l’opposition à l’indépendance palestinienne est majoritaire, Le Monde, 6 novembre 2025, p. 28.
[3] Robert Hirsch, Encenser l’action du Hamas n’est pas soutenir le peuple palestinien, Le Monde, 4 novembre 2025, p. 28.
[4] Claire Legros, Cordon sanitaire. Histoire d’une notion, Le Monde, 6 novembre 2025, p. 30.
[5] Nicolas Chapuis, New York. Victoire de Zoran Mamdani. Mamdani, un OVNI politique à New York, Le Monde, 6 novembre 2025, pp. 1-2.
[6] Stéphanie Binet/Romain Geoffroy, La situation à Gaza trouble l’industrie musicale, Le Monde, 4 novembre 2025, p. 25.
[7] Samia Dechir, Entre appels au boycott et soutien, la venue de l’orchestre philarmonique à Paris divise le monde musical, www.mediapart.fr , 5 novembre 2025.
[8] Roland Marchal, Soudan : de nombreux pays contribuent à la pérennisation de la guerre, Le Monde, 7 novembre 2025, p. 26.
[9] Eliott Brachet, Soudan : l’implication des Émirats arabes unis, Le Monde, 4 novembre 2025, p. 6.
[10] Claude Angeli, Échec de Macron et de Sarkozy en Côte d’ivoire, Le Canard enchaîné, 5 novembre 2025, p. 3.
[11] Marc Tamat, Tanzanie : Samia Suhulu Hassan élue présidente élue dans le sang, Le Monde, 6 octobre 2025, p. 6.
[12] Noé Hochet-Bodin, Le Nigéria à l’épreuve de la politique d’intimidation de Trump, Le Monde, 5 novembre 2025, p. 5.
[13] Jean-Baptiste Barbier, Un frac de Nessus, L’Alvéare, Rome, 1951.
[14] Dominique de Villepin, Le pouvoir de dire non, Flammarion, 2025, p. 9.
[15] Guillaume Fraissard (propos recueillis par, Eva Nguyen Binh : « Crier haro sur la culture a des effets à long terme », Le Monde, 6 août 2025, p. 13.
[16] Jean de Gliniasty, la diplomatie au péril des valeurs, L’inventaire, 2017.
[17] Emmanuel de Waresquiel, Sept jours. 17-23 juin 1789. La France entre en révolution, Avant-propos, Tallandier, 2020.
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