TRIBUNE – Monsieur l’ambassadeur, la France n’a pas à demander la permission d’exister au Liban

SAR le Prince Joachim Murat
La gifle diplomatique envoyée mardi 14 avril par l’ambassadeur d’Israël à Washington contre la présence française dans les négociations sur le Liban n’est pas seulement une muflerie. Elle est un révélateur. Elle rappelle pourquoi la France doit redevenir pleinement souveraine, non alignée, et donc utile.
Mardi 14 avril, au sortir des pourparlers directs entre Israël et le Liban à Washington, Yechiel Leiter, ambassadeur d’Israël aux USA, a expliqué qu’Israël voulait tenir la France “as far away as possible” de ces négociations, ajoutant qu’elle n’était “pas nécessaire” et n’avait pas d’“influence positive”, “particulièrement sur le Liban”. Cette sortie relève d’une arrogance peu supportable, aussi insolente qu’indigne.
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Elle est surtout totalement idiote. En effet, de deux choses l’une : ou bien la France est devenue si insignifiante qu’il est inutile de l’écarter, ou bien elle compte encore assez pour gêner. À l’évidence, c’est la seconde hypothèse qui est la bonne.
Cette sortie est d’autant moins tolérable qu’elle vise un pays qui n’est pas au Levant un intrus de conjoncture. Depuis François Ier et les Capitulations du XVIe siècle, la France entretient un lien singulier avec les Lieux saints et avec les chrétiens d’Orient. Cet héritage existe encore concrètement à Jérusalem à travers les Domaines nationaux français administrés par le consulat général. La France n’est donc pas dans cette région une simple commentatrice occidentale parmi d’autres, elle y est une puissance historique de présence, de protection et de médiation.
Napoléon III avait donné à cette vocation une traduction politique nette. Quand les Maronites du Liban furent persécutés en 1860, il intervint au nom de cette vieille responsabilité française. Bien sûr, le XXIe siècle n’est plus le XIXe, et la France n’a pas à ressusciter un protectorat d’un autre âge. Mais la logique profonde demeure : protéger sans annexer, soutenir sans humilier, garantir sans posséder. Aujourd’hui, cela signifie défendre la souveraineté pleine du Liban, l’application de la résolution 1701, la sécurité de la FINUL, le renforcement de l’armée libanaise et le monopole des armes par l’État. C’est, d’ailleurs, exactement la ligne officielle de Paris.
Charles de Gaulle, lui, avait compris quelque chose que notre époque oublie : la France n’est respectée que lorsqu’elle décide par elle-même. Il fit de la France une puissance nucléaire, reconnut la Chine populaire en 1964, quitta en 1966 le commandement militaire intégré de l’OTAN sans quitter l’Alliance, et défendit pour le Vietnam une issue négociée fondée sur la neutralité. Ce n’était ni de l’anti-américanisme d’humeur ni de la coquetterie stratégique. C’était une doctrine de liberté. De Gaulle voulait une France alliée, mais jamais vassalisée.
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Le plus piquant est que cette déclaration israélienne prouve précisément ce qu’elle prétend nier. Si la France dérange, c’est qu’elle peut encore porter une ligne distincte : parler à Beyrouth sans parler contre Jérusalem, défendre la sécurité d’Israël sans traiter le Liban comme un simple théâtre secondaire, protéger les Lieux saints sans les instrumentaliser, et rappeler qu’au Levant la paix ne se bâtira ni contre les peuples ni sous monopole d’un seul parrain. Une puissance libre n’est pas toujours aimée, elle est souvent contestée. C’est même à cela qu’on la reconnaît.
Il faut le dire avec netteté : le rôle naturel de la France au Liban n’est pas d’être tolérée, mais d’être présente. Présente par son histoire, présente par son droit, présente par sa langue, présente par ses soldats sous casque bleu, présente par son réseau diplomatique, présente par sa capacité à parler avec tout le monde sans appartenir à personne. Or, pendant que l’on expliquait cette semaine que la France n’avait rien à faire dans les discussions, un soldat français de la FINUL a été tué au Liban et trois autres ont été blessés. Voilà la réalité : la France verse encore son sang dans cette région. Elle n’a donc de leçons de légitimité à recevoir de personne.
C’est pourquoi cette pathétique saillie de M. Leiter devrait être reçu non comme une offense à ruminer, mais comme un avertissement. La France n’a pas besoin de se faire aimer pour être utile. Elle a besoin d’être libre. Napoléon Ier lui dirait de ne pas penser petit. Napoléon III lui dirait de ne pas abandonner le Levant aux seules brutalités régionales. De Gaulle lui dirait de ne jamais confondre alliance et obéissance. Et Murat, plus cavalièrement, lui soufflerait sans doute qu’une grande nation ne demande pas sa place : elle la prend, à condition d’avoir encore du nerf.
La France sera donc vraiment utile si elle assume enfin ce qu’elle est : une puissance non alignée au sens noble du terme, fidèle à ses alliances mais libre de sa parole, protectrice des Lieux saints sans nostalgie d’empire, amie du Liban sans tentation de tutelle, capable d’arbitrer parce qu’elle n’est l’ombre de personne. Dans le concert des nations, les figurants sont aimables. Les nations libres, elles, sont nécessaires.
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