TRIBUNE – À la recherche du droit international perdu !  

TRIBUNE – À la recherche du droit international perdu !  

lediplomate.media — imprimé le 21/03/2026
La justice au milieu de l'eau
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Le droit est le plus beau des rêves humains » (Hans Kelsen).

Or, dans la vie internationale, les plus beaux rêves se transforment souvent en affreux cauchemars surtout si l’on confond moyen et fin. N’est-ce pas à pareille confusion à laquelle nous assistons de nos jours quand certains invoquent, à tort et à travers, les immenses vertus du droit international ?[1] Savent-ils ce que signifie au juste cette branche particulière du droit ? Un droit qui doit, au préalable, être agréé par un État au terme de procédures spécifiques (signature, ratification, publication) pour lui être opposable. Ceci constitue une énorme différence par rapport au droit interne qui s’applique erga omnes. Un droit dont la mise en œuvre suppose un minimum de confiance entre les États liés par une norme. Ceci constitue une énorme différence par rapport au droit interne qui s’applique ne varietur. Et, l’on pourrait multiplier à l’infini les spécificités du second par rapport au premier. De quoi sommes-nous les témoins en ce début de l’an 2026 ? Le monde passe insensiblement d’une gouvernance fondée sur la force du droit – mantra du siècle passé – à une autre qui privilégie le droit de la force – réalité du siècle actuel.

La force du droit : Le mantra du siècle passé 

« Le droit international est le droit qui régit les relations entre États et les autres sujets du droit international » (Hugo Grotius).

Après l’échec patent de l’expérience de la SDN portée sur les fonts baptismaux à l’issue de la Première Guerre mondiale, les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale entendent en tirer les leçons. Avec l’adoption de la Charte de l’ONU (à l’échelon universel en 1945) et de celle du Conseil de l’Europe (à l’échelon régional en 1949) en particulier, ils envisagent un monde régi par la force du droit, par le primat de la norme, par le mantra de la paix par le droit. Ils estiment, à tort ou à raison, que plus les activités des États souverains seront encadrées, corsetées par un écheveau de règles de droit et d’organisations internationales, plus les chances d’en passer par la case guerre pour régler leurs différends seront réduites. Ainsi, l’on évitera les catastrophes humaines qu’a connues le XXe siècle. Il n’ait qu’à lire attentivement le préambule de la Charte de San Francisco -sorte de code de bonne conduite dans les relations internationales – pour s’en convaincre :

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Début de citation :

NOUS, PEUPLES DES NATIONS UNIES, RÉSOLUS

à préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances,

à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites,

à créer les conditions nécessaires au maintien de la justice et du respect des obligations nées des traités et autres sources du droit international,

à favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande,

ET À CES FINS

à pratiquer la tolérance, à vivre en paix l’un avec l’autre dans un esprit de bon voisinage,

à unir nos forces pour maintenir la paix et la sécurité internationales,

à accepter des principes et instituer des méthodes garantissant qu’il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l’intérêt commun,

à recourir aux institutions internationales pour favoriser le progrès économique et social de tous les peuples,

Fin de citation[2].

On l’aura compris la paix et la sécurité internationales passent par la foi (terme quasi-religieux) dans la valeur intrinsèque du droit, le recours aux institutions internationales, le refus de l’usage de la force. Force est de constater que cette démarche ambitieuse, pour ne pas dire utopique au regard des dures leçons de l’Histoire, fonctionne, bon an, mal, durant toute la période qualifiée de Guerre froide puis pendant le bref intermède dit de la fin de l’Histoire cher au bon apôtre Francis Fukuyama. Mais, toutes les bonnes choses ont une fin. La mécanique bien huilée connaît quelques ratés avec l’entrée dans un nouveau siècle : multiplication des menaces à la paix et à la sécurité internationales ; progression du terrorisme islamiste, du recours à la force ; prééminence de la loi des « prédateurs » ; coup de pied dans la fourmilière de Donald Trump (Cf. tentative de main mise sur le Groenland, d’imposition de droits de douane aux récalcitrants[3]), agression de l’Ukraine par la Russie, mise en coupe réglée du commerce international par la Chine ; guerre en Iran …. Rien ne sera plus comme avant … que cela nous plaise ou pas.

C’est peu dire que le droit international est aujourd’hui, et plus que jamais, bafoué et violé dans les grandes largeurs. Telle est la triste réalité qui chagrine nos bons apôtres.

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Le droit de la force : La réalité du siècle actuel 

« Où entre la force, le droit s’efface » (proverbe espagnol).

Et, c’est bien ce qui caractérise le monde de ce siècle, qu’on le veuille ou non ! Le doit international du monde d’hier n’est-il pas relégué au magasin des antiquités ?[4] Est-il encore pertinent dans la pratique des relations internationales ? Les grands de ce monde ne jouissent-ils pas d’une impunité de fait ?[5] Toutes ces questions iconoclastes, et bien d’autres, méritent d’être posées faute de quoi le monde courre à sa perte, fonçant vers le mur en klaxonnant en pensant éviter le pire par le recours aux NTIC, en particulier grâce au Sauveur qui a pour nom Intelligence artificielle (IA). Qu’en disent les authentiques experts et autres dirigeants concernés ? 

Sylvie Kauffmann, éditorialiste du Monde écrit : « C’est d’abord la fin du déni … L’Europe n’a pas voulu voir que la géopolitique est aussi affaire de force. Le réveil est tardif. Un mode de gouvernance fondé sur le soft power ne suffit plus »[6].

Edouard Philippe, ancien Premier ministre déclare : « Les grands cris d’orfraie sur le droit international qui se déliterait me paraissent relever d’une forme de myopie »[7].

Jean-Marie Guéhenno, ancien secrétaire général-adjoint de l’ONU, proclame que « L’Europe est aujourd’hui assiégée et elle doit se hâter de renforcer sa puissance car le droit sans la puissance est un slogan vide »[8].

Stephen Miller, conseiller de Donald Trump : « Le vrai monde est gouverné par la force »[9].

Thomas Gomart, directeur de l’IFI écrit : « Il (Donald Trump mais aussi Vladimir Poutine) acte le retour des sphères d’influence comme principe structurant des relations internationales au détriment de la régulation par le droit international … S’ouvre une ère de nouvelle chimie géopolitique où le réel et le virtuel s’entremêlent … Cette chimie précipite nos visions du monde vers toujours plus d’instabilité … »[10].

L’un des experts des questions de géopolitique du quotidien Le Monde, Gilles Paris : « La primauté de la force sur le droit s’impose partout »[11].

Le Président de la République, Emmanuel Macron, le 15 janvier 2026, lors de ses vœux aux Armées : « Pour être craint, il faut être puissant. Et pour être puissant dans ce monde si brutal, il faut faire plus vite et faire plus fort »[12].

Experte de la politique étrangère américaine, Maya Kandel relève que « Il (Donald Trump) a toujours eu cette vision du monde hobbesienne, où seule compte la loi du plus fort …les relations internationales sont des relations entre États-nations et il y a une hiérarchie entre les États puissants et les autres, qui doivent leur obéir »[13].

La sémillante présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen (conférence de presse, 21 janvier 2026) appelle l’Europe à rompre avec sa « prudence traditionnelle » face aux défis d’un monde « de plus en plus anarchique » et défini par la « puissance brute ». La Belle au bois dormant se réveillerait-elle après un long sommeil ?

Bruno Retailleau écrit que « nos cadres juridiques actuels – nationaux, européens ou internationaux – ne sont plus adaptés à la brutalité du monde qui vient »[14].

Sans parler du discours ambiant sur la violation du droit international par Israël et les États-Unis – rares sont ceux qui évoquent les coups de canif de l’Iran – à l’occasion du conflit actuel au Moyen-Orient. Tout y passe : « Cette intervention américano-israélienne bafoue le droit international » ; « Nous (l’UE) ne pouvons pas, au nom de l’hostilité – largement partagée – du régime iranien, justifier l’injustifiable : la remise en cause du multilatéralisme, du droit international et de toute l’architecture collective de sécurité » …[15]

On ne saurait être plus clair sur le changement d’époque que nous vivons, sur le renversement de l’ordre international imaginé en 1945[16]. Va-t-on en prendre conscience et en tirer les conclusions qui s’imposent ? Là est la question qui conditionne toutes les autres en matière de gouvernance mondiale. Voulons-nous en finir avec le crédo d’une hyper-règlementation internationale comme gage de paix perpétuelle ? Voulons-nous nous livrer à pareil travail d’introspection ? Voulons-nous apprendre de nos échecs ? Celle liste d’interrogations n’est pas exhaustive. Elle n’est qu’indicative.

À titre purement anecdotique, on croit rêver en découvrant les dernières déclarations de l’électron libre Nathalie Loiseau[17] pour qui « L’Europe n’est pas impuissance mais elle n’utilise pas sa puissance »[18]Encore une qui n’a rien compris au monde réel mais qui continue à être la coqueluche de notre clergé médiatique, es-qualité de porte-parole de la délirante diplomatie féministe. Quant à son mentor, Emmanuel Macron, il ne fait pas mieux lorsqu’il déclare à Davos, le 20 janvier 2026 : « Nous préférons la loi à la loi du plus fort » ou bien préférer « le respect plutôt que les brutes », « l’état de droit plutôt que la brutalité » ou appelle à ne pas « perdre son temps avec des idées folles ». Manifestement, cela ne semble pas troubler outre-mesure Donald Trump qui le remet à sa place lors de sa conférence de presse de bilan de sa première année de présidence à Washington le 20 janvier 2026. Il serait grand temps de redescendre sur terre.

L’ironie de l’histoire 

« Qui a la force a souvent la raison, en matière d’État » (Richelieu).

Ce qui vaut pour les États vaut a fortiori dans les relations entre États. En réalité, les concepts de force du droit, de paix par le droit … vénérés durant la seconde moitié du XXe siècle relèvent désormais de la catégorie des rêves échafaudés au Royaume d’Utopie. Dès que la bise du XXIe siècle fut venue, ils s’effacèrent tels de vulgaires châteaux de sable balayés par le ressac. Le temps de l’illusion d’une société internationale régulée par une inflation de normes et d’institutions internationales est définitivement révolu. Il est grand temps de cesser de galoper sur les nuages[19]. Mieux vaut revenir sur la terre ferme pour relever défis et menaces qui caractérisent le monde par les bonnes vieilles méthodes diplomatiques d’antan, plus informelles mais ô combien plus efficaces. Le diagnostic est sans appel pour les partisans de la Realpolitik souvent raillés par la bien-pensance des salons du Faubourg Saint-Germain. Le remède idoine aux antipodes d’une pseudo-morale de pacotille doit suivre. Aujourd’hui, seuls quelques Candide, perroquets à carte de presse et autres pseudo-experts des relations internationales s’époumonnent ad nauseam sur l’air d’à la recherche du droit international perdu.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Doctrine Monroe et Venezuela : Le retour explicite de l’ordre hémisphérique(S’ouvre dans un nouvel onglet)


Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1][1] Alexandre Raoult, Le droit international : Mythe ou réalité ? Une contrainte largement illusoirewww.lediplomate.media , 14 février 2026.

[2] https://www.un.org/fr/about-us/un-charter

[3] Piotr Smolar, Groenland : la menace d’une guerre commerciale. Trump choisit l’escalade commerciale, Le Monde, 20 janvier 2026, pp. 1-2.

[4] En particulier les principes d’intégrité territoriale, de souveraineté nationale et de droit à l’autodétermination rappelés dans l’Éditorial du Monde du 20 janvier 2026, page 28 intitulé « La nécessaire épreuve de force face à Donald Trump.

[5] Piotr Smolar, Un an après son retour, Trump a imposé la culture de l’impunité, Le Monde, 21 janvier 2026, p. 2.

[6] Sylvie Kauffmann, Comment la guerre en Ukraine a redéfini l’Europe, Le Monde, 1er – 2 janvier 2026, p. 4.

[7] Entretien au Figaro d’Édouard Philippe, 7 janvier 2026.

[8] Jean-Marie Guéhenno, Si demain les États-Unis décident de s’emparer du Groenland, ni le Danemark, ni l’UE n’ont les moyens de s’y opposer, Le Monde, 7 janvier 2026, p. 27

[9] Arnaud Orain, Le néocolonialisme états-unien est un aveu de faiblesse, Le Monde, 15 janvier 2026, p. 27.

[10] Claire Gatinois/Philippe Ricard (propos recueillis par, Thomas Gomart : « Trump est devenu le ‘parrain sicilien’ du système occidental », Le Monde, 15 janvier 2026, p. 5.

[11] Gilles Paris, Les paradoxes de l’impérialisme de Trump, Le Monde, 15 janvier 2026, p. 31.

[12] Julie Carriat, Le patriotisme, entre ressort politique et culture partagée, Le Monde, 17 janvier 2026, p. 12.

[13] Gilles Paris (propos recueillis par, Maya Kandel : « Plus Trump utilise la force, plus il prend confiance en lui », Le Monde, 20 janvier 2025, p. 25.

[14] Bruno Retailleau, Retrouvons une parole libre et intransigeante sur la scène internationale, Le Monde, 24 janvier 2026, p. 27.

[15] Philippe Jacqué, La conduite et les objectifs de la guerre divisent les Européens, Le Monde, 7 mars 2026, p. 5.

[16] Quinn Slobodian, Renverser l’ordre international de 1945 est un pari risqué pour les États-Unis, Le Monde, 14 janvier 2026, p. 28.

[17] Ancienne diplomate, fondatrice émérite de l’Association « Femmes et diplomatie », ex-ministre des Affaires européennes, ex-directrice de l’ENA, députée européenne et chargée des questions internationales pour le parti Horizons, bien connue pour ses gaffes à répétition.

[18] Aurore Malval (propos recueillis par), Nathalie Loiseau : « L’Europe n’est pas impuissance mais elle n’utilise pas sa puissance »www.marianne.net , 19 janvier 2026.

[19] Daniel Durand, Droit international et ONU, agir maintenant !, https://culturedepaix.blogspot.com/2026/01/droit-international-et-onu-agir.html , 27 janvier 2026.


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