
Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Quand la Chine s’éveillera … le monde tremblera »[1].
Bien que prémonitoire, cet ouvrage d’Alain Peyrefiitte, publié en 1973, reste méconnu de la jeune génération, un demi-siècle, plus tard alors que sa lecture est utile pour comprendre le monde d’u XXIe siècle. Il est vrai que l’Empire du milieu reste encore méconnu du grand public, y compris en 2025. Son voisin russe l’est aussi dans une certaine mesure. Encore plus opaque est l’histoire de la relation mouvementée entre ces deux géants.
Pour notre éducation, un ouvrage récent comble utilement cette importante lacune. À travers une approche chronologique couvrant la période allant de 1619 à nos jours, il appréhende, dans toutes ses facettes, les avatars des rapports mouvementés entre Moscou et Pékin[2]. Qui en est l’auteur ? Quelle est sa légitimité pour s’approprier cette problématique ? Quelle est la démarche suivie pour traiter d’un sujet aussi complexe ?
LA PREMIÈRE FEMME AMBASSADRICE DE FRANCE DIGNITAIRE
Sylvie Bermann est un oiseau rare dans la Maison des bords de Seine. Elle est la première femme diplomate à avoir été élevée à la dignité d’ambassadrice de France. Ceci correspond au maréchalat dans les Armées mais n’a rien à voir avec la fonction d’ambassadeur/drice limitée à une mission précise dans le temps et dans l’espace. Cette dignité lui vaut trois privilèges : conserver à vie l’appellation prestigieuse d’ambassadrice ; le bénéfice d’un passeport diplomatique et d’un supplément forfaitaire de retraite. Au passage, elle a occupé trois des postes les plus prestigieux du circuit diplomatique : Pékin, Londres, Moscou. Depuis ces dernières années, la jeune retraitée officie régulièrement comme consultante experte des questions internationales sur la chaîne d’information LCI. En définitive, elle fait partie de tous ceux et de toutes celles qui ont fait de leur métier une passion … dévorante.
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LA PREMIÈRE FEMME AMBASSADRICE À PÉKIN ET À MOSCOU
Après avoir intégré la Carrière par le canal successivement des secrétaires-adjoint puis des secrétaires des affaires étrangères (Orient) en 1979, elle reste fidèle à ses deux amours (la Chine et la Russie). Elle y sert d’abord comme jeune diplomate (Hong-Kong, Pékin puis Moscou) et quelques années plus tard comme ambassadrice (pas comme la femme de l’ambassadeur !) entrecoupée par un poste à Londres (au temps du Brexit). Sylvie Bermann se frotte à d’autres aspects de la carrière diplomatique en servant à Paris (direction d’Asie comme rédactrice puis comme sous directrice, directrice des Nations unies et organisations internationales) et à l’étranger (Mission permanente de la France auprès des Nations unies à New York et Représentation permanente de la France auprès d l’Union européenne à Bruxelles). On le constate, elle n’est jamais passée par un incontournable cabinet ministériel ni par un rémunérateur pantouflage en dehors du Département. Elle fait partie des grands serviteurs de l’État qui font la fierté et le renom de la haute fonction publique française. Muni de ce précieux viatique, la diplomate Sylvie Bermann parait la mieux qualifiée pour laisser la place à l’historienne avec son dernier ouvrage consacré à la relation sino-russe.
LA PREMIÈRE FEMME AMBASSADRICE HISTORIENNE
Après s’être livré à l’exercice incontournable des mémoires d’ambassadeur en Chine[3], au Royaume-Uni[4] et de diplomate de Pékin à Moscou[5], Sylvie Bermann, endosse aujourd’hui le costume d’historienne (elle est licenciée d’histoire). Formée à Langues O. (INALCO) et à Sciences Po Paris, elle dispose d’une vaste culture générale, historique, littéraire, cinématographique … Ce qui explique pour une bonne part la qualité et la densité de ce travail alliant la précision de l’historienne au pragmatisme du diplomate.
Tout au long de huit chapitres présentés de manière chronologique, Sylvie Berman expose les causes profondes, les grandes tendances de la relation complexe entre l’Ours et le Dragon. Une sorte de balancier de l’Histoire qui privilégie l’un au détriment de l’autre et vice-versa. Une phrase tirée de son avant-propos résume parfaitement ce sentiment d’amour-haine qui caractérise parfaitement les ressorts d’une amitié obligée : « Toutefois, l’inégalité de la relation vécue comme une humiliation portait en germe sa dégradation» (page 13). Même si comparaison n’est pas raison, on pourrait comparer le couple Moscou-Pékin à celui d’un homme et d’une femme, qui se détestent cordialement, mais sont contraints de cohabiter par la force des choses pour affronter l’adversité.
Tout au long de son récit, Sylvie Bermann rafraîchit notre mémoire défaillante sur des épisodes tels que les guerres de l’opium, des Boxers, la construction du Transsibérien …Plus encore, elle explique les ressorts de cette relation complexe. Elle nous rappelle les propos de Nikita Khrouchtchev à Konrad Adenauer qui illustrent l’ambiguïté de la relation entre les deux États : « L’Union soviétique a deux ennemis, les États-Unis et la Chine, mais le second est le pire » (p. 154) ainsi que les multiples renversements de tendance : « La dernière décennie du XXe siècle et surtout la première du XXIe siècle sont celles de l’inversion du rapport de puissance entre la Russie et la Chine » (page 190). Elle démonte les ressorts de cette amitié obligée : « Ces similitudes entre le plus vaste pays du monde et le deuxième plus peuplé face à un ennemi commun plaident pour une amitié forte, qualifiée de ‘sans limites’ à l’ouverture des Jeux olympiques à Pékin » (page 222). À plusieurs reprises, Sylvie Bermann explore la problématique des relations entre la Russie, la Chine et le Sud global pour démontrer l’effacement de l’Occident : « Les grandes puissances émergentes revendiquent toutes aujourd’hui le principe de multipolarité pour défendre une diplomatie en réalité purement transactionnelle » (page 243). La dernière phrase de la conclusion de l’ouvrage résume la quintessence de la pensée de l’ambassadrice sur le sujet : « Même s’il n’y a pas d’identité parfaite des positions, les deux pays ont trop de vision et d’intérêts en commun – sans oublier un ennemi – pour prendre le risque de se détacher l’un de l’autre » (page 270).
Avec cet indispensable retour sur le passé, notre diplomate éclaire d’un jour utile les derniers rebondissements de la relation bilatérale sino-russe dans les deux derniers chapitres « Le début d’une lune de miel face aux États-Unis. 2014-2022 » et « La Chine et la Russie au cœur de la recomposition du monde »), y compris, cela va sans dire dans le contexte de la guerre en Ukraine[6]. La conclusion est lumineuse tant elle recontextualise la relation sino-russe dans la problématique plus globale du Nouveau monde. Les développements consacrés aux errements américains sont tout à fait pertinents, nous rappelant le temps révolu du triangle Washington-Moscou-Pékin[7].
Cette approche scientifique nous change des raisonnements à l’emporte-pièce de notre haut clergé médiatique, voire de certains de nos dirigeants politiques peu portés sur la connaissance de l’Histoire.
Au passage, et bien que le sujet dépasse largement le cadre de sa recherche, Sylvie Bermann se livre à une conversion à une approche plus réaliste de la construction européenne Elle qui était jusqu’à présent très élogieuse pour ce projet en raison des fonctions qu’elle avait occupées tant à l’administration centrale (chef du service de la politique étrangère et de sécurité commune) qu’à Bruxelles (ambassadrice, représentante de la France auprès du Comité politique et de sécurité de l’Union européenne à Bruxelles). Nous ne résistons pas à l’envie de citer in extenso son texte que certains eurobéats devraient méditer tant il est frappé au coin du bon sens.
Début de citation
« Dans ce monde sinon désoccidentalisé ou post-occidental, du moins où l’Occident a perdu le monopole du pouvoir, l’Amérique, puissance impériale, tire encore son épingle du jeu ; mais l’Union européenne, menacée d’être la cible de la guerre économique de Donald Trump, risque d’être la première victime. Il n’y a pas d’alternative à la recherche d’une autonomie stratégique couvrant tous les domaines si l’Europe veut être un acteur stratégique mondial. La route sera longue, mais les Européens doivent sortir du déni sur le rapport de force dans le monde et poser le bon diagnostic pour trouver le remède. S’ils doivent continuer de défendre leurs valeurs en Europe, ils ont tout intérêt à écouter et non à sermonner et à faire des compromis sans s’arcbouter sur leurs certitudes. Ils doivent cesser de raisonner de façon manichéenne en prétendant incarner la communauté internationale, le monde civilisé ou le camp du bien. Dans cet esprit, ils devront tout mettre en œuvre pour reconquérir avec patience et humilité les cœurs et les esprits des pays du Sud hérissés par la politique du ‘deux poids, deux mesures’ » (page 268).
Fin de citation
D’autres développements plus brefs sur le positionnement de l’Union européenne enfoncent le clou à plusieurs reprises dans cet ouvrage dépassant largement le strict cadre de l’étude d’une relation bilatérale.
VOYAGE À BORD DU TRANSSIBÉRIEN
« Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts » (Charles de Gaulle).
Il va de soi, mais cela va sans dire, que nous recommandons vivement la lecture de L’ours et du Dragon à toutes celles et à tous ceux qui sont désireux d’apprendre et de comprendre l’évolution de la relation sino-russe sur une période de plus de quatre siècles. Nous en revenons toujours à une idée simple, voire simpliste aux yeux de certains, connaître le présent pour comprendre le présent et anticiper l’avenir. Et c’est bien de cela dont il s’agit avec la somme de Sylvie Berman. Notons, pour être tout à fait objectif, que l’ambassadrice de France possède une légère tendance aux descriptions trop détaillées et aux phrases trop longues. Nul n’est parfait ! Par ailleurs, elle incarne le meilleur de ce que l’on qualifie à tort de « Diplomatie féministe ». En mot comme en cent, entre Moscou et Pékin, nous disposons d’une utile et intéressante chronique des amitiés particulières.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera … le monde tremblera, Fayard, 1973.
[2] Sylvie Bermann, L’ours et le dragon. Russie-Chine : Histoire d’une amitié sans limites ?, Tallandier, 2025.
[3] Sylvie Bermann, La Chine en eaux profondes, Stock, 2017.
[4] Sylvie Bermann, Goodbye Britannia. Le Royaume-Uni au défi du Brexit, Stock, 2021.
[5] Sylvie Bermann, Madame l’Ambassadeur. De Pékin à Moscou, une vie de diplomate, Tallandier, 2022, « Texto », 2023.
[6] Alain Frachon, Les « raisons profondes » de Poutine, Le Monde, 13 juin 2025, p. 28.
[7] Michel Tatu, Le triangle Washington-Moscou-Pékin et les deux Europe (s), Casterman, 1972.
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