TRIBUNE – Voyage au bout de la diplomatie

Portrait de Claude Blanchemaison, diplomate français, aux côtés de la couverture de son livre « Fragments d’un parcours aventureux – Au fil des bouleversements du monde », un témoignage captivant sur plus de quarante ans de carrière diplomatique.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

Les Mémoires d’ambassadeurs garnissent avantageusement les présentoirs de nos librairies favorites. Elles attirent l’œil du lecteur avisé féru d’histoire, qu’elle soit grande ou petite ; de relations internationales contemporaines ; de politique étrangère largo sensu ; de diplomatie au sens le plus exotique du terme. 

Souvent, leur lecture est soporifique tant le superficiel et le narcissisme l’emportent sur une approche stratégique de bon aloi. Parfois, leur lecture est gratifiante tout en étant exigeante. Tel est le cas du dernier ouvrage de l’ambassadeur Claude Blanchemaison intitulé : « Fragments d’un parcours aventureux. Au fil des bouleversements du monde »[1]. Pour l’anecdote, notons qu’il est difficile à se le procurer, étant déjà présenté comme « épuisé » peu après sa parution ! Est-ce pur hasard ou étrange coïncidence ? Habitué des plateaux de télévision, sur lesquels il commente l’actualité internationale, ce diplomate, séducteur au caractère trempé, s’était déjà livré à l’exercice incontournable des Mémoires dans des ouvrages consacrés à ses séjours au Vietnam[2], en Russie[3] et en Inde[4]. Pour quelles raisons, la lecture de cet ouvrage de plus de cinq cent pages a-t-elle attiré notre attention ? Tant en raison de son approche pédagogique et originale que de son contenu exhaustif et intéressant, de notre propre point de vue.

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Une approche pédagogique originale 

Après des études secondaires à Tours, Claude Blanchemaison s’oriente vers l’apprentissage de l’économie afin de préparer le concours d’HEC auquel il réussit brillamment. Mais, cela ne lui suffit pas. Il enseigne à l’université de Paris-Dauphine. Il envisage même une carrière universitaire. Le sort en décide autrement. Il est de bon ton de compléter ce cursus déjà bien rempli par un passage par Sciences Po, rue Saint Guillaume. Il y décroche son diplôme et s’essaie à passer l’ENA. Il y est admis et découvre, à travers son stage à la Représentation permanente de la France auprès de la CEE à Bruxelles, les joies du traitement des questions européennes dans une Europe à Six. Tout naturellement, il choisit le Quai d’Orsay à sa sortie de l’école de la Rue des Saints-Pères et débute un brillant parcours varié au sein de la Maison des bords de Seine. C’est celui qu’il nous relate avec brio dans cet ouvrage conséquent !

Cette formation diversifiée explique en grande partie le choix de Claude Blanchemaison pour une démarche originale de présentation de ses Mémoires. Il structure le récit du début de sa vie puis de ses différents affectations (à l’administration centrale et à l’étranger) et sa retraite à travers 25 « fragments »[5] (chapitres) écrits dans un style alerte comme l’est ce diplomate. Par ailleurs, ce diplomate, qui fut et qui est un enseignant de qualité, organise chacun de ses « fragments » suivant un schéma très pédagogique. Le début, écrit en italique, constitue une sorte de synopsis qui recontextualise la période qu’il va ensuite traiter. Nous y retrouvons les évènements marquants de ce moment pour notre plus grand plaisir. Ensuite, vient le récit en lui-même avec ses qualités et, parfois, ses défauts. Nul n’est parfait ! La conclusion est consacrée à exposer les évolutions du dossier jusqu’à nos jours avec souvent quelques réflexions pertinentes (sur la Russie en particulier). En un mot, Claude Blanchemaison procède un aller et retour permanent entre passé, présent et futur. N’est-ce pas ce que l’on attend d’un diplomate digne de ce nom qui n’en reste pas à l’écume des jours à l’instar de notre haut clergé médiatique et des experts de pacotille clients réguliers des plateaux de télévision ?

Voilà pour la présentation de ces Mémoires avant de passer à leur contenu !

Un contenu exhaustif et intéressant 

L’auteur retient une présentation chronologique, qui s’impose, pour nous conduire à l’accompagner dans toutes les étapes de sa vie, de sa Carrière longue, variée et brillante. Il n’est nullement question de résumer chacun de ses fragments. Il est utile de les énumérer pour mieux en apprécier la diversité : enfance à Loches ; adolescence à Tours ; à Paris entre HEC et Sciences Po ; à Paris Dauphine attiré par l’enseignement ; service militaire à l’ancienne ; découverte des charmes discrets de la négociation bruxelloise ; un semestre à la préfecture de Nantes ; une scolarité à l’ENA à Paris ; entrée au Quai d’Orsay par le portail européen ; l’épanouissement à Bruxelles ; une mission au Groenland ; la mission interministérielle pour l’Europe (SGCI) ; charge d’affaires en Afrique du Sud au temps de l’apartheid ; une sous-direction à la direction d’Aise ; un premier bicorne comme ambassadeur au Vietnam ; retour à Paris comme directeur d’Europe puis directeur d’Asie ; ambassadeur en Inde et au Bhoutan ; ambassadeur en Russie (la partie du récit la plus intéressante au vu de l’actualité la plus récente) et au Tadjikistan ; à Paris directeur en charge des questions culturelles et de coopération ; ambassadeur en Espagne : à Paris en charge de la présidence française de l’Union européenne (PFUE), départ à la retraire après quatre décennies passées au service de la diplomatie française. On l’aura compris, ce parcours est riche et vaut le détour comme dirait le Guide Michelin. Il possède de la substance, de la chair.

Ainsi, nous découvrons, au fil du récit, la quintessence du métier diplomatique très éloignée du cliché de l’ambassadeur Ferrero Rocher et de ses « réceptions ». Un homme qui doit agir dans le présent tout en se projetant constamment dans l’avenir. Un homme qui doit savoir informer, négocier représenter dignement son pays à l’étranger. Un homme dont les analyses, les conseils devraient être normalement suivis par nos dirigeants. Claude Blanchemaison décrit ainsi, souvent par le menu avec parfois trop de détails, l’organisation de visites présidentielles, ministérielles, de hauts fonctionnaires, de représentants de la société civile, des milieux économiques et culturels. Notre ambassadeur nous explique le fonctionnement des services, directions et ambassades qu’il a dirigés. Et cela n’a strictement rien à voir avec les élucubrations de nos brillants perroquets à carte de presse dont la méconnaissance abyssale du fonctionnement de la machine diplomatique force le respect. Il livre, à l’occasion, quelques réflexions personnelles sur telle ou telle problématique (Cf. suppression du service militaire, instauration de Parcours Sup …), permettant de casser le rythme par trop descriptif du récit par le passage du particulier au général.

Muni de ce viatique, le lecteur attentif peut commencer à comprendre les enjeux des relations internationales, de la politique étrangère, de la diplomatie à travers la narration du réel et non de fantasmes dans cette période d’ensauvagement et de brutalisation du monde que nous traversons actuellement.

En guise de conclusion 

Il va sans dire que nous déconseillons vivement la lecture de ces Mémoires aux adeptes de la lecture rapide, du survol des ouvrages du style roman de gare. Ils perdraient inutilement leur temps. Par contre, nous conseillons vivement cette lecture à tous ceux et à toutes celles qui attachent de l’importance à la précision, à la dissection, à l’analyse, à la prospective pour comprendre les dérèglements de notre monde à travers un récit d’un passé révolu couvrant une période de plus d’un demi-siècle. Et cela grâce à un récit « écrit à travers le prisme déformant de ma mémoire et de ma subjectivité ».

Quoi de plus simple que de citer la dernière phrase de l’ouvrage de Claude Blanchemaison pour résumer ce voyage au bout de la diplomatie !

« Dans le métier de diplomate, il faut tenir la longueur et ne pas rater le jeu de trapèze volant que constitue le passage d’un poste au suivant. J’avais choisi de faire cet exercice seul, sans famille pour m’accompagner et sans réseau pour me soutenir. Toutefois, j’ai parfois éprouvé la solitude du coureur de fond bien que chaque fragment ait correspondu à des rencontres de personnalités marquantes, voire exceptionnelles ».

À méditer par tous les apprentis diplomates en guise de viatique pour une Carrière riche et passionnante !

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Claude Blanchemaison, Fragments d’un parcours aventureux. Au fil des bouleversements du monde. De Loches à Moscou, de la douceur tourangelle au fracas d’une guerre globalisée, Temporis éditions, 2025.

[2] Claude Blanchemaison, La Marseillaise du Général Giap, éditions Michel de Maule, 2013

[3] Claude Blanchemaison, Vivre avec Poutine, Temporis éditions, 2018 (Prix de l’Académie française).

[4] Claude Blanchemaison, L’Inde contre vents et marées, Temporis éditions, 2021.

[5] Claude Blanchemaison retient ce terme de « fragments » par référence à l’essai de Roland Barthes « Fragments d’un discours amoureux » qu’il a apprécié. Ce n’est pas une coïncidence !


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