TRIBUNE – Les grands principes ou le grand chambardement 

TRIBUNE – Les grands principes ou le grand chambardement 

grand chambardement 
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

Aujourd’hui les filles s’émancipent
Et vous parlent de leurs grands principes
Puis elles font comme leur maman
En vertu des grands sentiments.
Elle aussi avait ses phrases types
Et me parlait de ses grands principes
Puis n’agissait n’importe comment.[1]

Pour être parfaitement dans le temps présent, il suffirait de remplacer le mot « filles » – politiquement incorrect à l’ère de #MeToo par celui de « dirigeants politiques » et l’on comprendrait aisément l’imposture langagière de l’usage indiscriminé de l’expression « principes ». Aujourd’hui, le monde vit à l’heure des mots valise : démocratie, état de droit, libertés fondamentales, souveraineté populaire, droit international, valeurs, principes … Nos perroquets à carte de presse nous les assènent à longueur de journée sans toujours connaître leur signification précise. Une fois prononcé, le mot sacré, toute disputatio est impossible sous peine d’excommunication médiatique. C’est bien commode. Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant, les principes sont intangibles. Ils font partie de ce que l’on qualifie de « bloc de constitutionnalité », solide comme le roc des Tables de la Loi à une toute petite nuance près, ils peuvent souffrir d’exceptions. « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder ». Revenons sur un échantillon significatif des grands principes guidant le XXIe siècle avant de nous attarder sur la duplicité de la diplomatie des postures.

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Un petit échantillon des grands principes du XXIe siècle 

Reprenons quelques principes triés sur le volet pour mesurer l’ampleur de la supercherie permanentes dont nous sommes les victimes consentantes !

La souveraineté populaire. Elle constitue la vache sacrée des constitutionnalistes français, tirant sa légitimité de l’article 2 du Titre premier (« De la souveraineté ») de la Constitution française du 4 octobre 1958 qui se décline ainsi : « Son principe (celui de la République) est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Il est clair que toute décision de la plus haute importante pour l’avenir de la nation revient au peuple souverain et non à ses représentants si qualifiés soient-ils. Une fois posé le principe, celui-ci peut souffrir d’exceptions notables. Soit lorsque le pouvoir en place estime que le peuple souverain peut se tromper (contournement de la décision du résultat du traité constitutionnel sur l’Union européenne par le biais du Parlement réuni en session extraordinaire), soit que le peuple souverain s’apprêterait à se tromper (refus obstiné de l’exécutif de soumettre à la voie référendaire la question sensible de l’immigration et bien d’autres en dépit des résultats éloquents de sondages d’opinion concordants[2]).

La liberté d’expression. Elle octroie à tout individu le droit d’exprimer ses opinions (sous la forme écrite, orale, audiovisuelle…) sans risquer d’être sanctionné. Cette liberté est consacrée dans le droit français par la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (DDHC), qui fait partie du bloc de constitutionnalité. Il s’agit d’une liberté fondamentale. La liberté d’expression permet et conditionne l’exercice d’autres droits et libertés tels que la liberté d’opinion, la liberté de la presse, la liberté de manifestation ou le droit de grève. Tout en affirmant la liberté d’expression, l’article 11 de la DDHC en pose les limites : « tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi« . Or, de nos jours, les dérogations au principe ont tendance à se multiplier. Nous pensons aux interdictions d’émettre imposées par l’Arcom (autorité administrative indépendante) à plusieurs chaînes de télévision dérangeantes. Ne sommes-nous pas revenus au temps de la censure des médias imposée par le régime de l’URSS ? Sommes-nous un authentique État de droit ? Bienvenue dans le monde de George Orwell.

La primauté du droit international. Elle est brandie comme le Saint-Chrême par tous ceux qui sont peu au fait des subtilités de ce droit et veulent clouer le bec aux rabat-joie. Sa force – réelle ou supposée – résulte de l’article 55 du Titre VI (« Des traités et accords internationaux » de la Constitution française du 4 octobre 1958 qui se lit ainsi : « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l’autre partie ». Les limites inhérentes au droit international résultent de sa nature volontaire. Contrairement au droit interne, le droit international n’est pas d’application directe mais indirecte dans la mesure où il suppose une procédure d’adhésion plus ou moins lourde à la norme (Cf refus d’un certain nombre d’États d’adhérer au Statut de Romme qui crée la Cour pénale internationale comme les États-Unis ou la Russie sans parler de certaines normes sur le climat) et il comporte de notables exceptions dont la plus importante est la réciprocité. Certains experts de pacotille ont tendance à l’oublier.

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De la duplicité de la diplomatie des postures 

Au terme de ce voyage au bout des grands principes, la situation paraît moins claire que les bonnes âmes et bons samaritains veulent bien nous la présenter. Elle peut se résumer par la citation bien connue qui nous dit : « Appuyons-nous sur les principes, ils finiront toujours par céder ». Elle est confirmée au fil du temps par ceux qui en font leur fonds de commerce sur la scène internationale au titre de la culture de l’annonce. Ils privilégient les postures avec des paroles creuses aux actes avec des engagements forts. Ainsi, ils contribuent à leur effacement et à leur humiliation ! Nous en avons un exemple tout à fait éclairant avec les postures risibles d’un quarteron de dirigeants européens sur le dossier ukrainien, voire d’une majorité de membres du Conseil de sécurité de l’ONU (5 janvier 2026) qui convoquent à tort et à travers les principes pour masquer leur impuissance sur le dossier du Venezuela[3]. Lors de son discours (New York, 22 septembre 2025) sur la Palestine, le Président de la République annonce la reconnaissance officielle de cet État en faisant fi des conditions qu’il avait auparavant posées comme préalable à cette même reconnaissance. C’est peu dire que les principes ne sont guère intangibles. Ils relèvent plus du droit mou que du droit dur. En ce qui le concerne, Emmanuel Macron, mouche du coche de la fable de Jean de la Fontaine, y perd son crédit déjà fort limité aux quatre coins de la planète par tous ses accommodements avec les principes considérés comme aussi sacrés qu’intangibles. Pour sa part, la France pourrait y perdre son âme. Comme le propose Dominique de Villepin : « Il est temps de se réveiller, plus que temps … cela signifie déchirer les voiles d’illusion qui recouvrent la réalité »[4]Mais, les bonnes intentions sont une chose, les actes en sont une autre. Elles peuvent être caractérisées de sottises joliment dites. Méfions-nous comme de la peste de l’utopie dans la sphère complexe des relations internationales !

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Pour conclure avec celui qui a introduit notre sujet, chantons le grand chambardement de ces grands principes :

La terre perd la boule
Et fait sauter ses foules
Voici finalement
Le grand le grand
Voici finalement
Le grand chambardement

Un grain de sable explose
Un grain c’est peu de choses
Mais deux mais dix mais cent
Ça c’est intéressant

Voyez messieurs mesdames
Dans l’univers en flammes
Entre les hommes-troncs
La danse des neutrons

C’est l’atome en goguette
Le ping-pong des planètes
La lune fait joujou
Et met la terre en joue

C’est la grande escalade
Les monts en marmelade
Sous le rayonnement
Du grand du grand
Sous le rayonnement
Du grand chambardement

Place pour le quadrille
Des fusées des torpilles
Ce soir c’est le grand bal
La « der des der » globale

Oyez les belles phrases
La Chine table rase
Se crêpant le chignon
A coups de champignons

Sur les montagnes russes
Passées au bleu de Prusse
Les bons gars du Far-West
Ont bien tombé la veste

Regardez qui décide
Ce joyeux génocide
Qui dirige vraiment
Le grand chambardement
Ciel ! Ce sont les machines
Les machines divines
Qui nous crient en avant

En langue de savant

Que les calculatrices
Sur le feu d’artifice
Alignent leurs zéros
Comme des généraux
Elles ont fait merveille
Bravo pour ces abeilles !
Qu’on décore à cette heure
Le grand ordinateur !
Nous finirons la guerre
Avec des lance-pierres

Si nous vivons demain
Nous en viendrons aux mains

Si nous vivons demain

Nous en viendrons aux mains.[5]

Nous ne saurions mieux conclure que ne le fait Guy Béart il y a un demi-siècle déjà avec un texte qui n’a pas pris la moindre ride en ce début de l’an 2026.

En guise de péroraison provisoire : « Principes de politique des souverains » ![6]

Les mots servent souvent en France à cacher la réalité au point de la nier pour mieux la dépasser. Exercice dans lequel excelle Emmanuel Macron ! On ne saurait mieux dire en allant des grands principes au grand chambardement. 

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Les grands principes, chanson de Guy Béart, 1965.

[2] Yves-Marie Sévillia, Comment la pétition sur l’immigration de P. de Villiers sera-t-elle certifiée ?www.bvoltaire.fr , 25 septembre 2025.

[3] Carrie Nooten, Le Conseil de sécurité de l’ONU prudent sur l’enlèvement de Maduro, Le Monde, 7 janvier 2026., p. 3.

[4] Dominique de Villepin, Le pouvoir de dire non, Flammarion, 2025, p. 9.

[5] Le grand chambardement, chanson de Guy Béart, 1973.

[6] Diderot, Principes de politique des souverains, Société française d’étude du dix-huitième siècle, 2015.


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