
Par Alexandre Raoult
Genèse d’un affrontement militaire
Le 15 avril 2023, le Soudan a replongé dans une guerre ouverte opposant l’armée nationale (SAF), dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Cet affrontement, bien qu’inattendu dans sa soudaineté, est le résultat d’un processus de fragmentation politique amorcé dès 2019.
Après la chute du régime d’Omar el-Béchir, une transition politique fragile avait été entamée, reposant sur un équilibre instable entre civils et militaires. En octobre 2021, ce compromis s’effondre lorsque Burhan et Hemedti orchestrent un coup d’État contre les autorités civiles. La question du statut futur de la RSF, notamment son intégration au sein des forces régulières, devient rapidement un point de rupture. L’absence de médiation viable conduit à un affrontement armé majeur (Wikipedia).
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Impacts humanitaires et territoriaux
En deux ans, le conflit a eu des conséquences humaines et matérielles considérables. Selon les estimations les plus crédibles, plus de 150 000 personnes ont été tuées, dont près de 61 000 à Khartoum. L’UNHCR fait état de 8,8 millions de déplacés internes et de 3,5 millions de réfugiés ayant fui vers les pays voisins.
Des cas de viols collectifs, d’enrôlements forcés d’enfants, de nettoyages ethniques au Darfour et de bombardements urbains indiscriminés ont été documentés. Le système de santé est gravement touché : 80 % des hôpitaux sont hors service, et des épidémies de choléra et de rougeole ont été signalées. Une frappe aérienne sur un hôpital de West Kordofan, en juin 2025, aurait causé la mort de 40 personnes selon l’OMS (The Guardian).
Les acteurs humanitaires évoquent également un bilan nutritionnel alarmant : plus de 522 000 enfants seraient décédés de malnutrition aiguë ou de maladies évitables depuis le début du conflit (Wikipedia).
Un conflit sous influences multiples
La guerre civile soudanaise ne se déroule pas dans un vide stratégique. Elle est progressivement devenue un théâtre d’affrontements indirects entre puissances régionales et internationales aux intérêts divergents.
L’Égypte soutient l’armée régulière, dans un souci de stabilisation de la région du Nil et de préservation de ses intérêts hydriques. La crainte d’un effondrement prolongé du Soudan, à ses portes sud, alimente un engagement discret mais constant en faveur de la SAF.
Les Émirats arabes unis, selon une enquête d’Amnesty International, auraient fourni à la RSF des équipements militaires chinois, dont des drones, en contournant les régulations internationales sur les exportations d’armes (Amnesty).
De son côté, la Russie serait impliquée de manière indirecte via le groupe Wagner, qui sécurise des sites aurifères au Darfour. L’extraction de ressources, notamment l’or, servirait à contourner les sanctions économiques liées à la guerre en Ukraine, tout en finançant une influence croissante dans la région (Washington Post).
La Turquie a confirmé, par le biais de ses contrats de défense, la livraison de drones Bayraktar TB2 à l’armée soudanaise. Cette coopération s’inscrit dans une stratégie régionale plus large, visant à étendre son influence en Afrique orientale.
Quant à la Chine, elle adopte une posture prudente. Si elle ne soutient activement aucune des deux factions, elle reste très attentive à la sécurisation de ses investissements, notamment dans les secteurs des infrastructures et des télécommunications.
Par ailleurs, le conflit a commencé à déborder dans les pays limitrophes. Des incursions transfrontalières ont été signalées en République centrafricaine, et certaines factions utiliseraient des zones du Soudan du Sud comme base arrière. L’ONU a émis des alertes sur une possible extension régionale du conflit (AP News).
Une diplomatie internationale en échec
Malgré plusieurs tentatives de médiation notamment par l’Union africaine, l’IGAD, et des initiatives conjointes américano-saoudiennes aucun cessez-le-feu durable n’a pu être imposé. L’hostilité entre les deux parties reste entière, et les efforts internationaux souffrent d’un manque de coordination et de volonté politique.
En avril 2025, la conférence de Londres, censée mobiliser des financements humanitaires, s’est soldée par un échec partiel : seulement 10 % des fonds attendus ont été obtenus (The Guardian).
L’inaction diplomatique, conjuguée à une attention médiatique fragmentaire, contribue à une forme d’invisibilité du conflit sur la scène internationale, malgré son ampleur.
Vers un effondrement systémique ?
Le Soudan présente aujourd’hui les signes d’un effondrement prolongé de l’État. L’appareil institutionnel est désintégré, l’autorité politique centrale est inexistante, et le territoire est fragmenté entre zones contrôlées par la SAF, la RSF, ou par une mosaïque de groupes autonomes.
L’économie repose majoritairement sur des ressources extralégales : exploitation minière, contrebande d’armes, taxation illégale. Les services publics sont inexistants tant dans les régions rurales que dans les centres urbains, les populations dépendent de réseaux informels, d’ONG ou d’acteurs étrangers pour survivre.
Cette situation favorise la multiplication des seigneurs de guerre, le renforcement des milices locales, et l’émergence d’une guerre de prédation plus que de souveraineté.
Perspective
Le conflit soudanais illustre la dynamique des guerres civiles contemporaines, où l’effondrement de l’État, les rivalités militaires internes et les ingérences étrangères produisent un chaos durable. Ni la SAF ni la RSF ne disposent des moyens pour l’emporter décisivement, et l’impasse militaire s’accompagne d’un effondrement humanitaire dramatique, largement ignoré sur la scène internationale.
Loin d’être un affrontement localisé, cette guerre est devenue un conflit à ramifications régionales, où chaque puissance impliquée défend ses propres intérêts sans volonté de stabilisation durable. En l’absence d’une initiative diplomatique cohérente et indépendante, le risque est grand de voir le Soudan s’enliser dans un scénario de fragmentation prolongée, à l’image de la Libye post Kadafi ou de la Somalie.
Plus qu’une crise africaine, il s’agit d’un révélateur du désengagement international face aux conflits perçus comme « périphériques », mais aux conséquences stratégiques bien réelles.
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Alexandre Raoult est étudiant en master dans une grande école de commerce à La Rochelle. Photographe indépendant et jeune passionné de géopolitique, il s’intéresse également à l’histoire et à la satire politique. Il a intégré l’équipe du Diplomate média
en tant que rédacteur en mars 2025.
