
Par Olivier d’Auzon
Le pari risqué de Donald Trump
Donald Trump a toujours fait de l’Inde un élément clé de sa stratégie indo-pacifique, mais son second mandat marque une inflexion brutale. En doublant à 50 % les droits de douane sur les produits indiens, le président américain dit vouloir sanctionner New Delhi pour sa fidélité à Moscou. L’Inde continue en effet d’acheter massivement du pétrole et des armes russes, refusant de céder aux injonctions occidentales.
Mais l’argument a vite montré ses limites. Comme l’a noté l’analyste Andrew Korybko, « le commerce entre Washington et Moscou a progressé de 20 % depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche », un chiffre confirmé par Vladimir Poutine lui-même lors de son sommet en Alaska avec le président américain. Cette contradiction a été relevée par plusieurs médias indiens, dont NDTV, qui dénoncent un « double standard » intenable.
L’explication est ailleurs. Trump cherche avant tout à forcer l’Inde à ouvrir son immense marché agricole et laitier aux exportations américaines. Un choix hautement explosif : près de 46 % de la population indienne vit encore de l’agriculture, et toute libéralisation brutale menacerait des millions de petits exploitants. Narendra Modi l’a rappelé lors de son discours du 15 août 2025, jour de l’Independence Day : « L’agriculture indienne est l’âme de notre nation, nous la protégerons quoi qu’il en coûte. »
La manœuvre américaine apparaît ainsi comme un pari risqué. Si elle échoue, elle pourrait déclencher un recalibrage stratégique majeur de l’Inde, qui chercherait d’autres alliés pour compenser la perte de confiance envers son partenaire américain.
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L’ombre portée de l’Europe
Comme souvent, les États-Unis aimeraient entraîner l’Europe dans leur sillage. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a publiquement demandé à Bruxelles d’imposer à l’Inde des « sanctions secondaires » pour son commerce avec la Russie. Cette requête a laissé perplexe de nombreux diplomates : l’Union européenne, malgré ses sanctions officielles, continue de recevoir du gaz et du pétrole russes via des circuits détournés, notamment par la Turquie.
Pour New Delhi, cette pression est vécue comme une véritable humiliation. « Pourquoi l’Europe, qui n’a jamais totalement coupé ses liens avec Moscou, devrait-elle dicter à l’Inde une ligne de conduite contraire à ses intérêts vitaux ? », s’interroge un diplomate indien à Bruxelles.
L’UE, désormais liée aux États-Unis par un accord commercial jugé déséquilibré, pourrait toutefois finir par céder. Si Washington et Bruxelles alignent leurs politiques, l’Inde verrait son essor économique — actuellement le plus rapide du monde — sérieusement freiné. Mais, à la différence de l’ouverture de son secteur agricole, une telle contrainte serait probablement absorbable, au prix d’un ralentissement de la croissance.
Pékin tend la main
Dans ce climat de tension, un acteur inattendu se profile : la Chine. Pékin et New Delhi entretiennent une rivalité historique, nourrie par leur guerre frontalière de 1962 et ravivée par les affrontements sanglants de l’été 2020 dans la vallée de Galwan. Depuis lors, la méfiance dominait, malgré les appels au dialogue.
Or, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, vient de se rendre à New Delhi pour la première fois en trois ans. Un signal fort, suivi d’une annonce : Narendra Modi participera au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin à la fin du mois.
Selon plusieurs sources indiennes, la reprise du commerce frontalier est désormais sur la table. Pékin, confronté au ralentissement de son économie, a intérêt à rouvrir ce canal d’échanges. Quant à New Delhi, elle pourrait y voir une alternative bienvenue face aux blocages occidentaux.
Pour Andrew Korybko, « toute amélioration significative des liens économiques entre Pékin et New Delhi pourrait contraindre Trump à revoir sa stratégie : soit en assouplissant sa ligne dure pour retenir l’Inde dans son camp, soit en redoublant de pression ».
L’Inde face à un choix stratégique
Depuis une décennie, l’Inde revendique une diplomatie de « multi-alignement » : coopérer à la fois avec les États-Unis, la Russie, l’Europe et la Chine, sans se laisser enfermer dans un seul camp. Cette approche pragmatique lui a permis de consolider sa croissance, d’attirer les investissements occidentaux tout en profitant des ressources russes bon marché, et de maintenir un minimum de dialogue avec Pékin.
Mais la stratégie américaine actuelle menace cet équilibre. Si Washington persiste à faire de l’Inde un bouc émissaire, New Delhi pourrait être tentée de renforcer ses partenariats avec Moscou et Pékin.
La tentation est d’autant plus forte que la Chine et l’Inde partagent un intérêt commun : contrer l’hégémonie occidentale dans les institutions financières internationales et défendre un ordre « multipolaire » où les grandes puissances asiatiques auraient davantage de poids.
Toutefois, les obstacles restent immenses. La question frontalière demeure explosive, les opinions publiques des deux pays sont traversées par une forte défiance, et les armées restent massivement déployées le long de la ligne de contrôle effectif dans l’Himalaya.
Un tournant possible du multipolarisme
Reste que l’épreuve imposée par Washington agit comme un révélateur. « Les pressions américaines pourraient, paradoxalement, rapprocher l’Inde et la Chine après trois ans de crispations », résume un haut fonctionnaire indien.
Si ce rapprochement se confirmait, il bouleverserait l’équilibre mondial. L’alliance tacite entre les deux géants asiatiques, forte de 2,8 milliards d’habitants, représenterait un contrepoids redoutable face aux États-Unis et à l’Europe.
Donald Trump, en croyant fragiliser l’Inde, pourrait bien ouvrir la voie à un basculement géopolitique majeur : la résurgence d’un axe Pékin-New Delhi-Moscou, qui redessinerait les lignes de force du XXIe siècle.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

