
Par Francis Mateo, Grand reporter spécialiste de l’Amérique latine
Malgré toutes les incertitudes que suscite l’intervention des États-Unis au Venezuela sur l’avenir de ce pays et de cette région, le message de l’administration Trump s’impose comme une évidence : cette intervention n’est pas une fin, mais un début. Le président américain l’a clairement laissé entendre, juste après l’opération militaire, lors de sa conférence de presse urbi et orbi (car destinée à la fois à rassurer ses concitoyens et avertir le reste du monde). « La doctrine Monroe est très importante, mais nous l’avons dépassée de très loin », a lancé Donald Trump, avant de préciser pour ceux qui ne l’auraient pas déjà compris : « Dans le cadre de notre nouvelle stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question ». Washington réactive ainsi explicitement cette doctrine formulée en 1823, revendiquant une sphère d’influence exclusive en Amérique latine, où toute ingérence étrangère serait considérée comme une menace directe. Plus que les mots, l’intervention à Caracas et l’arrestation de Nicolás Maduro marquent donc une inflexion majeure de la politique étrangère des États-Unis en Amérique latine, du moins depuis l’intervention au Panama en 1989. Un changement de politique à effet domino dont les premières répercussions pourraient se faire sentir à Cuba. Car dans ce jeu de chutes, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a directement ciblé les dirigeants « séniles et incompétents » de La Havane lors de cette même conférence de presse du 3 janvier 2026.
Cuba, un État zombie
En réalité, le gouvernement cubain de Miguel Díaz-Canel a déjà commencé à vaciller avec la chute de Nicolás Maduro. Car le président vénézuélien (comme son prédécesseur Hugo Chávez) maintenait Cuba sous perfusion en lui fournissant du pétrole à très bas coût, que La Havane revendait en partie à la Chine pour obtenir des devises. L’un des pétroliers arraisonnés et confisqués par les États-Unis le 4 décembre dernier, le Skipper, avait ainsi quitté son terminal du Venezuela — chargé de près de deux millions de barils de pétrole brut lourd — à destination du port cubain de Matanzas.
En échange de cette ressource énergétique vitale pour le régime castriste, La Havane fournissait au Venezuela des bataillons de médecins, d’instructeurs sportifs, et surtout des professionnels de la sécurité et des formateurs militaires, afin de dupliquer à Caracas le système de surveillance et de répression éprouvé depuis des décennies par Fidel et Raúl Castro (qui tient toujours les rênes du pouvoir sur l’île malgré un état de santé critique). La plupart des soldats de la garde présidentielle qui protégeaient Nicolás Maduro dans son palais de Miraflores étaient d’ailleurs des Cubains, dont certains ont été tués lors de l’intervention américaine, selon la Maison Blanche.
Car le régime castriste n’est pas seulement un exemple pour les autocrates et dictateurs sud-américains : c’est la matrice, le modèle à reproduire. Cuba est aussi le symbole, largement fantasmé, de la résistance aux États-Unis, où vivent la majorité des exilés et descendants d’exilés cubains, dont Marco Rubio.
Privé de la solidarité bolivarienne et du pétrole vénézuélien, Cuba va s’enfoncer davantage dans une crise économique aux effets déjà désastreux : longues coupures d’électricité quotidiennes, pénurie dramatique d’aliments et de médicaments, infrastructures en ruines, et désormais émergence d’une criminalité incontrôlée. Cuba n’est déjà plus qu’un État zombie. Et le pouvoir incarné par le président Miguel Díaz-Canel est prêt à tomber comme un fruit pourri dans le panier de l’administration américaine, bien décidée à maintenir la pression. « Si je vivais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais préoccupé », a menacé Marco Rubio.
Nicaragua : les secrets de Daniel Ortega
À la tête du Nicaragua depuis 1985, le révolutionnaire sandiniste Daniel Ortega pourrait aussi payer directement le prix de l’intervention américaine à Caracas. À 80 ans, le dernier caudillo d’Amérique latine continue de diriger son pays d’une main de fer, partageant un pouvoir dictatorial avec sa femme, Rosario Murillo. À la différence de Cuba, le Nicaragua n’est pas économiquement dépendant du Venezuela, ayant su développer des collaborations économiques et commerciales efficaces avec des pays comme la Russie, et surtout la Chine. Pour autant, la tutelle annoncée des États-Unis sur le Venezuela inquiète Managua. Car au cours des deux dernières décennies, à la faveur de l’entente cordiale entre Hugo Chávez et Daniel Ortega, les deux pays « frères » ont construit une relation bien plus qu’idéologique ; ils ont élaboré un système d’échange combinant pétrole subventionné, financement opaque et soutien politique mutuel. Le Nicaragua a ainsi reçu des milliards de dollars en pétrole et dérivés vénézuéliens à des conditions avantageuses ; mais ces flux financiers n’entraient pas dans la comptabilité du budget national : ils étaient gérés par une entreprise mixte, Albanisa, qui fonctionnait comme un État parallèle, hors de tout contrôle parlementaire et de l’examen public. Une « pompe à fric » qui a abondamment nourri un système de corruption au bénéfice de quelques privilégiés. La fortune de Daniel Ortega et de sa famille est ainsi estimée à 2,5 milliards de dollars.
Ce sont ces réseaux financiers obscurs qui pourraient être mis au jour dans le cadre d’un examen des archives pétrolières au Venezuela, avec des conséquences politiques et surtout judiciaires pour Daniel Ortega et sa famille. Washington aurait alors beau jeu de mettre en branle une série de mesures de rétorsion : sanctions financières, restrictions commerciales ou mesures affectant les flux de transferts de fonds… et pourquoi pas l’inculpation du caudillo. Ce serait aussi un moyen de punir le rapprochement du Nicaragua avec la Russie et la Chine.
Des États déstabilisés par les cartels de la drogue
Mais l’onde de choc du coup de force américain au Venezuela n’ébranle pas que ces dictatures. Elle rebat aussi les cartes avec les États démocratiques voisins, où les cartels de la drogue ont pris le relais des mouvements révolutionnaires de libération, comme en témoigne par exemple le cas des FARC (Forces armées révolutionnaires) en Colombie. Une emprise des organisations criminelles sur fond idéologique qui alimente la confusion, et qui explique notamment les invectives de Donald Trump à l’égard de son homologue colombien Gustavo Petro, accusé d’être « un chef de file du trafic de drogue », et invité par le président américain à « prendre soin de ses fesses » (sic). Après l’intervention au Venezuela, les menaces de Trump de lancer des attaques contre la Colombie pour détruire les sites de production de cocaïne prennent une autre dimension. Malgré ces passes d’armes verbales, l’hostilité affichée entre les deux chefs d’État pourrait se diluer dans les urnes, à l’occasion des élections présidentielles de mars prochain en Colombie, où Gustavo Petro ne pourra se représenter. Même s’il est évident que Donald Trump saisira l’occasion pour tenter d’influencer le résultat du scrutin, comme il l’a fait lors des élections législatives en Argentine, et lors de la présidentielle au Honduras, menaçant de couper les aides financières des États-Unis si ses candidats favoris étaient battus.
Paradoxalement, alors que les relations sont plus apaisées entre la Maison-Blanche et la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum, c’est de ce côté-là que Donald Trump pourrait frapper à nouveau, au sens propre. En proie également aux violences et aux affrontements incontrôlés des puissants cartels de la drogue, le gouvernement mexicain semble aujourd’hui impuissant face aux narcotrafiquants. Ici aussi, Donald Trump a prévenu qu’il faudrait « faire quelque chose », après avoir proposé à plusieurs reprises à Claudia Sheinbaum d’intervenir militairement contre les narcotrafiquants. Après son succès à Caracas, le président américain pourrait bien se passer désormais de l’autorisation de son homologue mexicaine pour agir. Doctrine Monroe oblige.
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Francis Mateo est auteur, journaliste et grand reporter, passionné par le journalisme d’investigation et le travail de terrain. Spécialisé dans les affaires internationales, il s’intéresse particulièrement à la géopolitique. Il est aussi correspondant en Espagne pour de nombreux titres de la presse française et méditerranéenne, et a publié plusieurs ouvrages d’enquêtes. Il est par ailleurs diplômé en Sciences Humaines (sociologie, psychologie et psychanalyse) de l’Université Paul Valéry de Montpellier.
Son dernier livre-enquête « Cuba… la patrie et la vie » (VA Éditions)
Son dernier entretien à lire sur Le Diplomate : https://lediplomate.media/2023/02/cuba-la-patrie-et-la-vie-ou-le-crepuscule-dune-dictature/angelique-bouchard/culture/
