Le Grand Entretien avec Emmanuel Razavi – Iran : Le régime peut-il encore écraser la rue ?

Depuis fin décembre, l’Iran est de nouveau secoué par des émeutes et des manifestations d’ampleur, déclenchées par la crise économique mais rapidement politisées. Si la rue iranienne exprime une colère profonde et durable, l’histoire récente rappelle que la République islamique a, à plusieurs reprises, démontré une capacité remarquable (et cruelle) de résilience, combinant répression massive, contrôle sécuritaire et projection de puissance régionale pour survivre aux crises internes.
Franco-Iranien, Emmanuel Razavi est grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il travaille notamment sur les Gardiens de la révolution islamique et les mouvements de l’opposition iranienne. Il est l’auteur, avec le Grand reporter Jean-Marie Montali, du livre-enquête La Pieuvre de Téhéran (Cerf, 2025).
Dans cet entretien, Le Diplomate média interroge cet homme de terrain et grand connaisseur des arcanes iraniennes afin d’essayer d’analyser les ressorts de la solidité du régime, ses marges de manœuvre coercitives, et les scénarios plausibles à l’issue de cette nouvelle séquence de confrontation entre l’État et la jeunesse du pays.
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Propos recueillis par Alexandre Raoult
Le Diplomate : La République islamique a déjà fait face à des soulèvements majeurs en 2009, 2017, 2019 ou encore en 2022. En quoi le régime iranien a-t-il, selon vous, appris de ces crises passées pour perfectionner aujourd’hui ses outils de contrôle, de répression et de dissuasion ?
Emmanuel Razavi : La république islamique d’Iran dispose d’un bras armé, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique. Il est doté d’une milice civile, le Basij. Il existe aussi plusieurs agences de renseignement, dont deux, en particulier : le ministère de l’information créé officiellement en 1984, et l’organisation de renseignement du Corps des Gardiens de la révolution islamique créé en 2009. Ces organisations ont été créées à partir des différents services qui avaient commencé à opérer dans ce domaine, juste après la révolution islamique de 1979. Il y a une forme de concentration du renseignement. Le chef du ministère de l’Information est en principe un dignitaire religieux. Il y a aussi des force répressives et de renseignement au sein de la police. Cette dernière est souvent venue en aide aux gardiens de la révolution islamique et au bassidjis pour mater la contestation dans la rue. Je veux dire par là qu’en Iran, au sein du régime, l’expertise de la répression remonte aux années 80. Il faut noter que les Russes ont formé les services de renseignement, y compris en matière de répressions. Comme le dit l’ancien agent du contre-espionnage français infiltré en Iran, Matthieu Ghadiri, « les gardiens de la révolution islamique, ce sont des services iraniens imprégnés de méthodologie russe ».
Les Gardiens de la Révolution, les Basij et les services de renseignement constituent le cœur de l’« État profond » iranien. Dispose-t-il encore d’une cohésion suffisante pour écraser durablement la contestation, ou observe-t-on des signes d’usure, des fissures internes voire d’éventuels rapprochements avec les manifestants ?
Vous posez là une question importante. Il y a des dissensions au plus haut niveau, au sein du régime, depuis des années. Longtemps, deux tendances se dont opposées : les conservateurs, attachés à l’idéologie de la révolution islamique de 1979, et les Réformateurs, qui forment un clan mafieux dont des dignitaires sont impliqués dans les trafics d’armes, de drogue et d’art ou encore la prostitution. Ces dissensions, vous les retrouvez dans la société, dans l’armée, et le corps des Gardiens de la révolution islamique. Les mouvements de la résistance iranienne avec lesquels j’ai parlé depuis le 28 décembre, font tous état de défection au sein des gardiens de la révolution islamique. Certains officiers n’y croient plus, ou ne veulent plus participer à la répression. D’autres tentent de s’acheter une assurance sur l’avenir en collaborant avec les résistants. Il y aurait eu au moins 10 000 défections selon certaines sources de l’opposition iranienne, mais en tant que journaliste, il m’est impossible de confirmer ce chiffre, même si je le crois tout à fait possible.
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Le régime iranien a souvent utilisé la nuisance régionale comme levier de survie politique. Peut-on s’attendre, dans les semaines à venir, à une escalade indirecte — via le Hezbollah, l’Irak, la Syrie ou le Yémen — pour détourner l’attention intérieure et resserrer le réflexe nationaliste ?
On peut s’attendre à tout de la part du régime : attaque contre Israël, attentats terroristes contre des intérêts israéliens dans le monde ou encore missiles contre des bases américaines au Moyen-Orient. Y compris en Europe, il existe bel et bien une menace terroriste iranienne.
Contrairement aux révoltes précédentes, la mobilisation actuelle semble mêler classes populaires, commerçants et jeunesse urbaine. Cette convergence sociale constitue-t-elle une menace structurelle nouvelle et inédite pour le régime, ou reste-t-elle insuffisante sans une rupture au sommet du pouvoir ?
Toutes les couches de la société manifestent, à travers l’ensemble des provinces. Le régime sait que la population ne veut plus de lui. Selon une étude de l’institut Gamaan qui analyse les tendances en Iran, 81% des iraniens ne veulent plus entendre parler de République islamique.
Dans l’hypothèse d’un échec du soulèvement, à quoi ressemblerait l’Iran post-crise ? Faut-il s’attendre à une République islamique encore plus autoritaire, plus militarisée et plus agressive à l’extérieur ?
La situation sera terrible. A l’heure où je vous parle, la chaine d’information d’opposition Iran international rapporte au moins 12000 morts en Iran, massacrés par le régime. On parle là de massacres de masses, de crimes contre l’Humanité. Alors imaginez. Les mollahs sont fous. Ils ne valent pas mieux que les Kmers rouges.
Enfin, dans le scénario inverse — celui d’un succès révolutionnaire — le pays est-il réellement préparé à une transition, ou le risque d’un chaos sécuritaire, d’une fragmentation territoriale ou d’une reprise en main par une nouvelle élite coercitive reste-t-il dominant ?
Je ne crois pas au chaos sécuritaire. J’ai par exemple interviewé la semaine dernière Abdullah Mohtadi, le chef du parti kurde historique, le Komala. Il assure qu’il ne veut pas de partition du pays, et qu’il est prêt à participer à un gouvernement démocratique et laïc, d’union.
Cependant, le chaos ne sera évité qu’à la condition qu’un gouvernement de transition se mette en place dans les heures qui suivent la chute du régime, et assure la continuité de l’État et le fonctionnement des infrastructures publiques. Les Iraniens sont très bien formés. Dans l’opposition iranienne, que ce soit au sein des mouvements libéraux, des groupes Kurdes, ou encore de la mouvance monarchiste constitutionnelle, il y a des gens de haut niveau, des centaines, pour ne pas dire des milliers d’experts de l’économie, de la sécurité, de l’écologie, de la santé publique, etc. Il faut parier sur ces groupes d’opposition. Ils sont la promesse d’un retour à la stabilité au Moyen-Orient.
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Alexandre Raoult est étudiant en master dans une grande école de commerce à La Rochelle. Photographe indépendant et jeune passionné de géopolitique, il s’intéresse également à l’histoire et à la satire politique. Il a intégré l’équipe du Diplomate média
en tant que rédacteur en mars 2025.
