
Depuis la fin décembre 2025, l’Iran connaît une nouvelle vague de troubles internes significative, marquée par le soulèvement du bazar de Téhéran, rapidement suivi d’émeutes et de manifestations dans plusieurs grandes villes du pays. Déclenchée par une crise économique profonde — inflation, chute du rial, paupérisation accélérée —, la contestation a rapidement pris une dimension politique, visant directement les fondements du régime islamique. La réaction des forces de sécurité, mêlant répression et contrôle accru, souligne l’inquiétude croissante des autorités face à une mobilisation qui dépasse les cercles traditionnels de la protestation sociale.
Pour analyser les ressorts, les limites et les implications de cette séquence critique pour la stabilité du régime iranien et ses répercussions régionales, nous recevons Michel Fayad, fin connaisseur du Moyen-Orient, avec qui nous allons tenter de décrypter les dynamiques internes à l’œuvre et les scénarios possibles à court et moyen terme.
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Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Quelle est, selon vous, la nature exacte de la situation actuelle en Iran ? Assiste-t-on à un énième cycle de protestations, comme le régime en a déjà connu, ou à une crise plus profonde mettant en cause ses équilibres fondamentaux ?
Michel Fayad : Nous ne sommes plus dans un cycle protestataire classique. L’Iran a franchi un seuil historique. Ce qui se joue depuis la fin décembre 2025 n’est pas une contestation sociale de plus, mais une crise de souveraineté intérieure. La nature même du mouvement a changé : il ne réclame plus des réformes, mais la fin du système islamique en tant que tel.
Pour la première fois depuis 1979, la République islamique fait face à une dynamique nationale, structurée, durable, qui touche simultanément le cœur politique (Téhéran), les grandes métropoles et les périphéries ethniques. Le régime n’est plus confronté à des poches de dissidence, mais à une remise en cause globale de sa légitimité, de son idéologie et de son architecture de pouvoir.
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Pourquoi cette explosion de colère intervient-elle précisément maintenant ? Quels facteurs économiques, sociaux et politiques ont servi de détonateur à cette nouvelle vague de troubles ?
Le déclencheur est économique, mais la racine est politique et existentielle.
L’économie iranienne est entrée dans une phase de désintégration structurelle : inflation au-delà de 50 %, effondrement du rial, pénuries alimentaires et médicales, paupérisation massive, effondrement des services essentiels (eau, électricité).
Or le régime fonctionnait depuis quarante ans sur un pacte implicite : répression idéologique contre stabilité matérielle minimale. Ce pacte est rompu. Le régime ne peut plus acheter la paix sociale. La population ne voit plus d’avenir, plus de sécurité, plus de dignité. À partir de ce moment, la peur change de camp.
Après plus de cinq jours d’émeutes et de manifestations, peut-on parler d’une simple révolte ou d’un début de processus révolutionnaire ? Ces mouvements touchent-ils réellement l’ensemble du pays ou restent-ils concentrés dans certains centres urbains et milieux sociaux ?
Nous sommes dans un processus révolutionnaire ouvert.
Les slogans, la géographie, la sociologie et la nature des actions ont basculé. On observe : une extension nationale (plus de 35 villes), une politisation radicale (« Mort à Khamenei », « Femme, Vie, Liberté »), l’apparition d’un imaginaire alternatif structurant (monarchie constitutionnelle, Reza Pahlavi), le passage de la protestation à l’insurrection dans plusieurs zones.
Ce n’est plus une colère diffuse : c’est une dynamique de changement de régime.
Le régime des mollahs est-il aujourd’hui en train de perdre le contrôle de la situation intérieure ? Les Gardiens de la Révolution constituent-ils encore un rempart suffisant pour assurer la survie du régime, ou leurs capacités de contrôle montrent-elles des signes d’usure ?
Le régime ne s’effondre pas encore, mais il vacille.
Les Pasdarans restent redoutables, mais ils sont usés, discrédités, fragmentés, et surtout confrontés à une équation impossible : maintenir un État policier alors que l’économie s’effondre. La loyauté interne commence à se fissurer. Dans certaines villes, on observe déjà des retraits tactiques et des hésitations.
Un État peut survivre à une crise économique, ou à une crise de légitimité. Rarement aux deux simultanément.
La stratégie de Donald Trump, qui avait renoncé en juin dernier à une intervention militaire plus poussée — malgré les frappes sur les sites nucléaires iraniens et l’attaque israélienne, privilégiant l’hypothèse d’un pourrissement interne du régime en durcissant les sanctions — apparaît-elle rétrospectivement comme un calcul pertinent ?
Rétrospectivement, oui. La stratégie de « pourrissement interne » a frappé le régime là où il est le plus vulnérable : sa base économique et sociale.
Les sanctions n’ont pas provoqué la crise — elles ont accéléré un processus déjà latent. Elles ont mis le régime face à sa contradiction fondamentale : un État idéologique qui ne produit plus de prospérité, mais uniquement de la coercition.
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Toute révolution pose la question du leadership. Dans quelle mesure l’absence de chef d’orchestre condamne-t-elle ces mobilisations à l’échec ? Quel rôle jouent les oppositions iraniennes en exil, aujourd’hui fragmentées, dans les événements en cours ? Peuvent-elles réellement s’unir et, selon vous, quels types de figures pourraient émerger sans ouvrir la voie à une lutte de pouvoir violente voire à une guerre civile, soit à un véritable chaos, en cas de chute du régime ?
Non. Elle la rend plus difficile, mais aussi plus profonde.
La nouveauté, c’est qu’une figure de référence commence à émerger : Reza Pahlavi, non pas comme un chef insurrectionnel, mais comme horizon politique post-théocratique crédible. Le mouvement n’est plus seulement « contre », il commence à être « pour ».
Le véritable danger serait une chute brutale sans transition structurée. Mais aujourd’hui, pour la première fois, un cadre de sortie existe, identifiable et accepté par une partie croissante de la population.
Comment ces développements sont-ils perçus et analysés à Jérusalem, à Washington, mais aussi à Moscou et à Pékin ? Quels intérêts et quelles lignes rouges guident les grandes puissances face à cette crise iranienne ?
Washington voit désormais le régime comme stratégiquement instable et potentiellement terminal.
Jérusalem observe la crise comme une opportunité historique d’affaiblir l’architecture régionale iranienne.
Moscou et Pékin soutiennent encore le régime, mais de manière de plus en plus prudente : ils savent qu’un effondrement iranien bouleverserait les équilibres régionaux, énergétiques et sécuritaires.
Le paradoxe est que personne ne souhaite officiellement la chute du régime — mais tout le monde s’y prépare.
Nous sommes entrés dans la phase terminale de la République islamique.
La question n’est plus de savoir si le système peut survivre tel qu’il est, mais combien de temps il pourra encore retarder l’inévitable.
L’Iran est redevenu une question politique, morale et historique — non plus seulement sécuritaire. Et cela change tout.
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Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.
Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.
Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.
Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).
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