ANALYSE – Venezuela, énergie et rivalité sino-américaine : Le retour offensif de Washington dans l’hémisphère occidental

ANALYSE – Venezuela, énergie et rivalité sino-américaine : Le retour offensif de Washington dans l’hémisphère occidental

États-unis guerre Vénézuéla
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Abdias Codjo Orisha

« Je serai probablement enclin à empêcher Exxon d’investir. Leur réaction ne m’a pas plu. Ils font preuve de trop de malice », déclare D. Trump, qui répond aux propos de Darren Woods, patron d’Exxon Mobil, qui a déclaré que le Venezuela était « ininvestissable ».

Cette sortie présidentielle illustre la brutalité assumée de la nouvelle doctrine énergétique américaine : l’énergie n’est plus seulement un marché, mais un instrument de puissance géopolitique, comme elle l’a toujours été d’ailleurs.

Avec près de 20 % des réserves prouvées mondiales, le Venezuela demeure une pièce maîtresse du jeu énergétique mondial. Son pétrole, essentiellement extra-lourd et visqueux, cumule toutefois les handicaps : coûts d’extraction élevés, contraintes logistiques, sanctions internationales. Résultat : une décote persistante de 10 à 25 USD par baril par rapport au Brent. En décembre 2025, le Merey s’échangeait autour de 38-39 USD, contre environ 60 USD pour le brut de la mer du Nord.

Malgré les promesses de Trump d’investir 100 milliards d’euros dans le pétrole vénézuélien, il y a de quoi laisser sceptiques certains géants du secteur. En effet, avec un coût de production actuel compris entre 25 et 40 dollars le baril, le breakeven pour de nouveaux projets se situe autour de 70-80 dollars, un seuil de rentabilité difficilement soutenable à moyen terme.

La PDVSA estime à 58 milliards USD les investissements nécessaires pour restaurer sa capacité historique (un peu plus de 3 millions de barils par jour). Le cabinet Rystad va plus loin : près de 183 milliards USD sur dix ans seraient requis pour tripler la production actuelle, aujourd’hui proche d’un million de barils par jour. Ces chiffres expliquent la prudence, voire les exigences de garanties, formulées par les compagnies américaines.

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L’énergie comme levier de domination globale

Au-delà du Venezuela, l’ambition américaine est plus vaste. Dans le prolongement du slogan Make America Energy Dominant, formalisé par l’Executive Order 14154 (Unleashing American Energy), Washington vise une domination énergétique globale articulée autour de trois piliers :

  • la production, les États-Unis étant depuis les années 2010 les premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz ;
  • les flux financiers, via l’hégémonie du dollar ;
  • les routes maritimes, soutenues par un budget de défense appelé à atteindre 1 500 milliards de dollars.

Cette stratégie s’inscrit dans un retour assumé à la doctrine Monroe, dont l’objectif est de contrôler l’hémisphère occidental. Certes, les raffineries américaines sont historiquement calibrées pour traiter des bruts lourds comme ceux du Venezuela ou du Canada, et non les pétroles légers du bassin permien ou d’Eagle Ford. Mais en cherchant à maîtriser l’espace énergétique allant de l’Alaska à Terre-Neuve – et avec l’annexion du Groenland désormais évoquée – Donald Trump semble rapprocher les États-Unis de son objectif d’« Energy dominance ».

Les évolutions récentes au Venezuela renforcent cette dynamique. En combinant un éventuel rebond de la production vénézuélienne avec celle du Guyana (600 000 à 800 000 bpj), du Canada (5 millions bpj) et de la production domestique américaine (13,5 millions bpj), Washington pourrait influencer indirectement près de 30 % du marché mondial du pétrole. Un tel scénario affaiblirait l’OPEP+ et consacrerait les États-Unis comme « swing producer » non-OPEP.

La même logique prévaut pour le gaz naturel : en 2025, les États-Unis représentent environ 25 % de la production mondiale et 21 % du commerce international de GNL.

Le corollaire trumpien à la doctrine Monroe consiste à restreindre l’accès de la Chine à l’énergie, tout en contestant sa suprématie sur les minéraux critiques.

Si Pékin dépend des importations pour 80 % de son pétrole et 42 % de son gaz, il domine en revanche le marché des minéraux non combustibles : plus de 70 % de la production mondiale pour plusieurs minerais stratégiques, dont les terres rares (jusqu’à 87 % du raffinage), le graphite (78 %), le tungstène (plus de 80 %) ou encore l’antimoine (50 %).

Cette position repose sur une dotation géologique favorable, mais surtout sur une stratégie industrielle agressive qui combine extraction, raffinage et contrôle des chaînes de valeur.

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Venezuela et Amérique latine : Le front sino-américain

Depuis le milieu des années 2010, la Chine a supplanté les États-Unis comme principal partenaire de nombreux pays latino-américains. Le Venezuela en est un exemple emblématique : Pékin lui a accordé environ 60 milliards USD de prêts souverains depuis les années 2000, largement remboursés en pétrole. En 2025, la Chine absorbe encore entre 70 et 90 % des exportations pétrolières vénézuéliennes, soit près de 470 000 barils par jour.

Malgré une volonté de limiter son exposition aux risques liés aux sanctions américaines, au contexte géopolitique et à la faible rentabilité de certaines joint-ventures (cas de la participation de Sinopec dans le JV PetroParia), la Chine conserve d’importants intérêts au Venezuela. C’est le cas des 60 % de participation de la CNPC dans PetroSinovensa ou encore la signature en 2024 par Concord Resources Corp. d’un contrat de 20 ans pour développer les champs pétroliers de Lago Cinco et Lagunillas Lago sur le lac Maracaibo.

Pour Pékin, le défi que pose Washington est immense au Venezuela. Et rien n’indique qu’une lawfare puisse favoriser ses intérêts, à l’image du précédent observé au Panama où, sous influence et pression américaines, Hutchison, le groupe hongkongais qui détenait les ports près du canal de Panama (Balboa et Cristóbal), a vendu ses concessions portuaires à un consortium mené par l’Américain BlackRock. Ce climat d’incertitude pour les investissements chinois pourrait donc s’observer dans toute l’Amérique latine, où Pékin est de plus en plus présent. Le 14 novembre 2024, le président Xi Jinping inaugurait par exemple au Pérou le nouveau port de Chancay, à 78 kilomètres de Lima.

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Cuba, Chevron et le dilemme des majors américaines

L’autre pays qui est pénalisé par la nouvelle politique extérieure américaine est Cuba. Ce pays importe entre 60 et 80 % de ses besoins, principalement du Venezuela, à crédit ou en échange de services médicaux et militaires. Avec une production de 25 000 à 40 000 barils par jour de pétrole brut, principalement du brut lourd et extra-lourd, la CUPET, la compagnie nationale cubaine, ne pourrait amortir le choc d’une interruption du flux de son principal fournisseur.


Ici, il faut noter que le pétrole bon marché fournit par Caracas à travers l’initiative Petrocaribe a nourri une reconfiguration géopolitique en Amérique latine pendant un temps avant de s’époumonner. Le point d’orgue de cette reconfiguration est l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique), une organisation que l’administration américaine a accueillie avec très peu d’enthousiasme.  

Pour la Chine, l’impact direct est plus limité : le brut vénézuélien représente moins de 7 % de ses importations. En outre, l’Iranian Heavy, l’Ural russe et le WCS canadien, proches du brut vénézuélien représentent des alternatives. En revanche, la dette bilatérale et les investissements restent un point de vulnérabilité majeur pour Pékin.

L’augmentation des exportations vénézuéliennes désormais orientées vers les États-Unis, via Chevron, seul acteur américain présent, est bénéfique pour Washington, grâce à la capacité des raffineries américaines à traiter ce brut lourd spécifique.

Alors, outre Chevron, les autres compagnies américaines vont-elles rejoindre la politique de Trump au Venezuela ?

Pour Exxon Mobil, ConocoPhillips ou Chevron elle-même, la question est stratégique : jusqu’où suivre la politique de Trump sans s’exposer aux représailles chinoises ?

Pékin n’hésite plus désormais à sanctionner ses rivaux géopolitiques dans les domaines où il maîtrise la chaîne d’approvisionnement, comme les terres rares. En réponse aux droits de douane américains, la Chine avait imposé l’an dernier des restrictions sur les exportations de terres rares et de métaux critiques (gallium, germanium, etc.) vers les industries de haute technologie et de défense américaines.

Si Chevron est déjà présent au Venezuela, le patron d’Exxon Mobil a toutes les raisons de demander des garanties à Trump. Sa compagnie a investi près de 10 milliards USD (premier grand projet 100 % étranger en Chine) dans un gigantesque complexe pétrochimique à Huizhou pour produire 1,6 million de tonnes par an d’éthylène et de polyéthylène/polypropylène haute performance dès cette année 2026.

Il en est de même pour ConocoPhillips, qui a massivement investi depuis les années 1980 dans des champs pétroliers de Bohai Bay (mer de Bohai), en partenariat avec la CNOOC. C’est également le cas de Chevron, qui, au-delà de sa présence dans les champs offshore chinois, est aussi actif dans la pétrochimie et a signé l’an dernier un contrat de fourniture de GNL sur 10 ans avec le grand groupe gazier chinois ENN.

Dans ce contexte, Pékin dispose de leviers de rétorsion face aux compagnies pétrolières américaines et contre le gouvernement américain si ses intérêts sont menacés au Venezuela. Mais les autorités chinoises vont devoir manœuvrer dans des eaux difficiles pour préserver leurs investissements, que ce soit au Venezuela ou en Amérique du Sud en général. Comme elles, Washington dispose autant d’outils de nuisance.

En conclusion, le bras de fer autour du Venezuela dépasse largement la question pétrolière. Il révèle une reconfiguration brutale de l’ordre énergétique mondial, où les États-Unis assument pleinement l’usage de l’énergie comme arme géopolitique. Face à un rival chinois solidement implanté mais vulnérable, Washington semble prêt à aller loin, quitte à bousculer les règles traditionnelles du droit international et du commerce mondial. Une méthode à double tranchant qui sape son rôle de leader du « monde libre » et renforce la prudente Chine en tant qu’alternative crédible du monde de demain, qui aujourd’hui, a déjà commencé. 

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