Chronique – L’IA finira-t-elle par façonner les esprits ?

Chronique – L’IA finira-t-elle par façonner les esprits ?

lediplomate.media — imprimé le 19/05/2026
l ia manipulant les esprits
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Philippe Pulice

L’intelligence artificielle (IA) représenterait-elle une menace sérieuse pour notre société ? L’hypothèse d’une IA capable, un jour, de façonner les esprits et d’orienter les opinions est aujourd’hui largement répandue. À mesure que l’homme délègue certaines tâches intellectuelles à l’IA, beaucoup redoutent qu’il finisse aussi par lui céder une grande partie de sa capacité de réflexion. Dès lors, si elle était idéologiquement orientée, ses utilisateurs pourraient devenir, sans en avoir conscience, les cibles d’une propagande aussi discrète qu’efficace. Concrètement, les contenus générés par l’IA pourraient conduire insidieusement au formatage de la pensée. Rien ne permet d’écarter cette menace, qui apparaît fondée et légitime. Pour reprendre une formule du célèbre roman Sinouhé l’Égyptien de Mika Waltari : « De demain nul ne sait. »

Ceci dit, les menaces que l’on agite parfois permettent aussi de détourner notre attention de réalités déjà bien présentes sous nos yeux. Et cela reste vrai bien au-delà de la seule question de l’IA. En effet, les médias, les institutions ou encore les plateformes numériques sont-ils exempts de toute orientation idéologique ? Peuvent-ils réellement prétendre à une parfaite objectivité ? D’ailleurs, l’objectivité existe-t-elle réellement ? De nombreux intellectuels ont répondu à cette question depuis longtemps déjà…

Fausse croyance ou vrai paradoxe ?

Et si, finalement, c’était l’inverse qui pouvait se produire ? Un paradoxe qui transformerait la menace en opportunité. L’IA ne pourrait-elle pas devenir, demain, une référence en matière de neutralité et de pluralité de l’information ? Cette diversité des points de vue dont on parle tant, sans jamais vraiment en voir la couleur. Une sorte de chimère. Surtout que ce paradoxe semble déjà se dessiner. Dans certaines situations, les réponses, analyses ou explications proposées par l’IA font apparaître une nuance et une complexité que l’on ne retrouve pas forcément dans d’autres sources d’information, pourtant perçues comme « sérieuses » et empreintes d’une certaine respectabilité.

Faut-il réellement s’étonner du manque d’impartialité parfois constaté ? Sans doute pas, sauf à faire preuve d’une certaine naïveté. Le langage est par excellence un puissant outil d’influence. Cette idée est loin d’être nouvelle. Dès le début du XXe siècle, les linguistes Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf développèrent une théorie devenue célèbre : l’hypothèse dite de Sapir-Whorf. À travers leurs travaux sur les langues, ils montrèrent comment le choix des mots influence notre manière d’interpréter la réalité et comment il oriente notre pensée.

Certains exemples illustrent assez bien la manière dont l’IA se démarque.

Le choix de l’évidence

Prenons pour commencer l’exemple du « racisme systémique ». Dans un article publié le 29 octobre 2021 et intitulé « Notre dictionnaire woke-français », L’Obs écrivait :

« Ensemble de références ancrées dans nos institutions (médiatiques, culturelles, politiques, économiques, sociales…) qui entretiennent le racisme (ou le sexisme). Ce racisme est tellement ancré que l’on n’en a souvent plus conscience. Exemple : 100 % des patrons du CAC40 sont des hommes blancs. Le racisme d’État, sous-catégorie du racisme systémique, est porté par les institutions étatiques. Exemple : les contrôles au faciès par la police. »

Plusieurs éléments interpellent ici. Tout d’abord, aucune mise en perspective idéologique n’est apportée. À aucun moment il n’est précisé qu’il s’agit d’une grille de lecture du monde propre au wokisme. Le texte est présenté comme une évidence. Le choix du présent renforce cette impression. Le racisme systémique y apparaît comme un fait établi et non comme une théorie débattue.

Plus problématique encore, l’idée selon laquelle ce racisme serait devenu tellement ancré que nous n’en aurions « plus conscience » enferme le lecteur dans un raisonnement particulièrement difficile à contester. Dès lors, le simple fait de ne pas percevoir ce racisme devient un indice de son existence.

Enfin, les exemples avancés orientent l’interprétation du lecteur en présentant certains phénomènes sociaux, comme les contrôles au faciès ou le profil des dirigeants du CAC40, à travers un prisme avant tout racial et sexiste.

Maintenant, voici la définition — prise mot pour mot — que propose l’IA ChatGPT :

« Le racisme systémique désigne une théorie selon laquelle certaines inégalités raciales ne résulteraient pas uniquement de comportements individuels, mais également du fonctionnement global de certaines institutions sociales, économiques ou politiques. Selon cette approche, des mécanismes parfois indirects ou non intentionnels pourraient produire des effets défavorables sur certains groupes ethniques, même en l’absence de volonté explicitement raciste. Ce concept fait toutefois l’objet de nombreux débats. Ses partisans y voient un outil utile pour analyser certaines inégalités persistantes, tandis que ses détracteurs estiment qu’il peut conduire à des généralisations excessives ou à une lecture idéologique des rapports sociaux. »

Le contraste est ici saisissant. Contrairement à la définition proposée par L’Obs, l’IA contextualise immédiatement la notion de racisme systémique, précise qu’il s’agit d’une théorie et rappelle l’existence de débats autour de cette question. Elle distingue également les différents points de vue et évite de transformer une grille de lecture idéologique en vérité incontestable.

Le déni de la complexité

Prenons maintenant un autre exemple issu du site Onsexprime. Cette plateforme est portée par Santé publique France, établissement public placé sous la tutelle du ministère chargé de la Santé. Elle est notamment citée comme référence dans le cadre de l’éducation à la sexualité en milieu scolaire. On peut notamment lire dans la rubrique « Filles, garçons : tous-tes pareil-le-s » :

« Le rose, les robes, les paillettes, les émotions pour les filles… Les cheveux courts, le bleu, le foot et la force pour les garçons… Les clichés de genre sont très nombreux et encore très présents dans les mentalités. La société continue d’attribuer des comportements aux filles ou aux garçons. Est-ce qu’il y a vraiment des choses qui sont plutôt pour les filles et d’autres plutôt pour les garçons ? »

« Ces idées fausses sur les hommes et les femmes, on les appelle aussi des clichés ou des stéréotypes de genre. À cause d’eux, filles et garçons ne sont pas toujours éduqué-e-s de la même façon. »

« Quand tes ami-e-s rigolent sur une personne parce qu’elle fait des “trucs de fille” ou des “trucs de garçon”, ne participe pas. Évite de rigoler, et si tu t’en sens capable, tu peux intervenir en rappelant que chacun-e peut faire les activités qu’il/elle souhaite. »

Plusieurs aspects méritent ici d’être soulignés. D’une part, le texte privilégie une lecture principalement fondée sur les constructions sociales et culturelles pour expliquer les différences observées entre filles et garçons. Les facteurs biologiques ne sont jamais évoqués.

D’autre part, il ne se contente pas d’informer ou de sensibiliser : il invite également le lecteur à adopter une attitude jugée souhaitable face aux comportements considérés comme stéréotypés. La frontière entre information, sensibilisation et orientation idéologique devient alors plus floue. Le recours à l’écriture inclusive — « Filles, garçons : tous-tes pareil-le-s », « éduqué-e-s », « ami-e-s » et « chacun-e » — parle de lui-même : il porte incontestablement l’empreinte d’une orientation militante.

Maintenant, voici la réponse — fidèlement reproduite — que donne ChatGPT lorsqu’on l’interroge sur les différences comportementales entre filles et garçons :

« Les différences observées entre filles et garçons peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs. Certains chercheurs mettent en avant l’influence de l’éducation, des normes sociales et des stéréotypes culturels, qui peuvent orienter les comportements dès l’enfance. D’autres soulignent également le rôle possible de facteurs biologiques, notamment hormonaux ou neurologiques. La plupart des spécialistes considèrent aujourd’hui que les comportements humains résultent d’une interaction complexe entre facteurs biologiques, culturels et sociaux. »

Là encore, la différence est frappante. Contrairement au texte du site Onsexprime, la réponse de l’IA ne réduit pas les différences entre filles et garçons à une seule explication sociale ou culturelle. Elle introduit l’existence de plusieurs facteurs possibles, rappelle la complexité du sujet et évite de présenter une seule grille d’interprétation comme une évidence.

Le langage est bel et bien une arme de transformation massive

Avec le dernier exemple, on change de registre. Cette fois, il ne s’agit plus de comparer un contenu avec la réponse apportée par l’IA, mais de montrer comment une institution envisage explicitement le rôle du langage dans l’évolution des mentalités. Nous retrouvons ici très directement la théorie de Sapir-Whorf évoquée précédemment : le choix des mots influence notre manière d’interpréter la réalité et oriente notre pensée.

Cet exemple s’appuie sur un document publié en 2018 par le Parlement européen et intitulé « Usage d’un langage neutre du point de vue du genre ». Ce guide vise à harmoniser l’usage d’un langage inclusif dans l’ensemble de l’écosystème des institutions européennes. Bien que ce document s’adresse d’abord aux professionnels concernés, l’objectif est bien plus large : toucher les citoyens européens à travers la communication institutionnelle.

On peut notamment y lire :

« Le langage reflète et influence fortement les attitudes, le comportement et les perceptions. »

Ou encore :

« L’usage d’un langage inclusif et équitable du point de vue du genre contribue également à réduire les stéréotypes liés au genre, à promouvoir un changement dans la société et à parvenir à l’égalité des sexes. »

Quand les piégeurs risquent de se faire piéger

Tous ces exemples rappellent finalement combien la notion de neutralité relève souvent de l’illusion et tient parfois du jeu de dupes. Chacun défend ses propres représentations, ses intérêts ou sa vision du monde. De ce fait, l’information est souvent orientée, tantôt de manière fine et subtile, tantôt de façon beaucoup plus grossière, jusqu’à brouiller la ligne de séparation avec la démarche militante. Et dans un contexte de polarisation croissante du débat public, ces orientations tendent à devenir de plus en plus visibles, prévisibles, voire caricaturales.

Ce constat pourrait ouvrir un boulevard à l’intelligence artificielle, qui apparaît en mesure de réintroduire un recul, une nuance et une diversité de points de vue devenus plus rares dans le paysage informationnel traditionnel.

Cela ne signifie évidemment pas qu’elle soit dépourvue de limites. Elle reste influencée par les données sur lesquelles elle s’appuie, les règles qui l’encadrent, les choix de ses concepteurs, mais également par la manière dont les questions lui sont posées. Elle peut se montrer excessivement prudente, contradictoire, voire complaisante, notamment lorsqu’elle tend à conforter les biais de confirmation — convictions et présupposés — de ses utilisateurs. Et quoi qu’il en soit, l’hypothèse d’une IA capable de contribuer au formatage des esprits ne peut être écartée.

La véritable question est peut-être finalement la suivante : est-ce l’intelligence artificielle qui affaiblira, puis remplacera, les acteurs traditionnels de l’information, ou bien est-ce parce que ces derniers se sont progressivement affaiblis eux-mêmes que l’IA finira par s’imposer comme alternative crédible ?


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