EXCLUSIF – TRUMP, Le pouvoir des mots : Le grand entretien avec Alain Bauer

Entre le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les défis posés par la guerre en Ukraine, la recomposition des équilibres au Moyen-Orient (Israël, Iran) et la rude concurrence sino-américaine, la scène internationale est sous haute tension. Dans ce tourbillon, quelles sont les implications réelles de la rhétorique présidentielle, et jusqu’où les mots transforment-ils les structures du pouvoir et de la politique étrangère ?
Professeur émérite de criminologie, fondateur du pôle sécurité défense renseignement du Conservatoire National des Arts et Métiers, Alain Bauer est l’auteur d’un dernier essai stimulant sur Donald Trump, le langage politique et les ressorts symboliques du pouvoir dans un monde en crise. Conseiller de plusieurs gouvernements, il explore dans cet ouvrage – TRUMP — Le pouvoir des mots— les enjeux du discours, les mécanismes de légitimation et les projections du leadership dans des contextes géopolitiques instables.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Votre livre explore la puissance performative du langage politique à travers la figure de Donald Trump. Pouvez-vous expliquer en quoi les mots — au-delà des politiques — structurent aujourd’hui les rapports de force internationaux ?
Alain Bauer : Les mots sont des armes disait Roy Cohn, le mentor de Donald Trump.
C’est l’usage de plusieurs langages, sophistiqués ou simplifiés, parfois mixés, qui permet au président des États-Unis d’user de la provocation, de la digression, de la déception, parfois de la divagation pour sidérer ses adversaires.
Public et médias saturent alors tous les espaces de communication, mais pendant ce temps-là, un autre Trump négocie, dialogue, discute, et avance de manière beaucoup plus cohérente.
Je raconte ces deux Trump dans ce livre, en soulignant à quel point il reste transparent et cohérent, depuis l’achat de son espace publicitaire en 1987 (contre le Japon alors), de son livre de 2000 (The America We Deserve), à ses pratiques et interventions durant ses deux mandats.
Donald Trump a regagné la Maison-Blanche en janvier 2025 dans un contexte de profond scepticisme mondial vis-à-vis des institutions. Selon vous, s’agit-il d’un sursaut d’un « empire » en déclin ou d’une transformation rhétorique qui reflète de nouvelles logiques de puissance ?
Il existe une Amérique qui ne veut pas mourir, entre les deux côtes. Une Amérique qui utilise et aspire talents et argent malgré son colossal déficit et qui réussit ainsi à financer sa domination militaire et technologique.
Et une Amérique qui se relance, sans tenir compte des autres enjeux, notamment environnementaux.
En tout état de cause, ce n’est pas un chant du cygne mais une stratégie alliant la nécessité du « deal » et ses propres obligations de politique intérieure.
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En Ukraine, le langage des alliances et des engagements a été central depuis le début du conflit. Comment analysez-vous l’évolution du discours américain avec Trump et du discours européen sur cette guerre, et quel impact cela a-t-il sur le terrain stratégique ?
Depuis Barack Obama, le pivot Pacifique est devenu le cœur de la diplomatie américaine. Même si l’emballage est différent (ou plutôt l’absence d’emballage), le président Trump poursuit la même logique et tente de réarmer les États-Unis de manière hémisphérique. Il existe une Chine de l’Arctique à l’Antarctique qui tente de discipliner verticalement son espace avec une obsession : Taïwan.
Une Amérique qui fait de même de l’Alaska au Groenland et de l’Arctique à l’Antarctique, tenant compte du dégel en cours et de la contrainte des détroits. Elle a déjà regagné Panama sur la Chine. Avec une obsession Groenlandaise (plus que centenaire) en cours de négociation sur le modèle des bases anglaises à Chypre.
Et au milieu, une zone de prédation avec un acteur déclinant, la Russie et un Empire émergent, l’Inde. La première a basculé dans le camp Chinois, pour longtemps. Le second hésite. Et une Europe Marché qui a oublié, malgré les objurgations du général de Gaulle dès 1958, de devenir une Puissance.
Le conflit ukrainien, né d’une totale incompréhension depuis le conflit de 1999 en Yougoslavie, a mis quinze ans à se développer et vingt-cinq ans à se métastaser et l’Europe n’y a rien compris. Les États-Unis avaient décidé de s’en retirer doucement et y ont été scotchés malgré eux sous l’administration Biden. Le président Trump tente de s’en retirer plus brutalement, tout en demandant aux Européens de prendre leurs responsabilités.
Sur le Moyen-Orient, l’administration Trump a marqué une rupture avec ses prédécesseurs. Comment jugez-vous aujourd’hui le rôle de la rhétorique américaine concernant Israël, l’Iran et l’équilibre régional, notamment au regard des accords d’Abraham et des tensions persistantes notamment avec Téhéran ?
Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un changement de posture. La rupture du JCPOA (appelé Accord de Vienne) par le président Trump durant son premier mandat a aussi permis de constater l’incohérence de la posture iranienne sur l’enrichissement de l’uranium largement au-delà de ce qui est nécessaire pour un usage civil.
Aucun pays arabe ne supporte la puissance iranienne et sa colonne vertébrale impériale issue de sa nostalgie de l’Empire Perse. Mais la protection des alliés arabes des États-Unis et d’Israël nécessitait de réduire les proxys iraniens, Hezbollah et Hamas, plus récemment Houthis, qui s’étaient constamment renforcés au fil du temps et qui ont tenté une opération stratégique majeure pour faire échouer la signature attendue de l’Arabie Saoudite des accords d’Abraham.
La riposte terrible des Israéliens, malgré d’immenses pertes civiles à Gaza, n’a guère provoqué d’émotion dans les cercles dirigeants arabes. Mais la peur du chaos en Iran en cas de démocratisation d’un régime sans véritable opposition politique structurée, la crainte des effets d’une riposte militaire notamment du fait d’un puissant développement de missiles (dont certains ont percé le Dôme de fer israélien lors de la récente guerre des Douze jours) retiennent le bras américain malgré les pressions de Jérusalem.
La rivalité avec la Chine est qualifiée par Washington de « conflit de civilisation » ou de compétition systémique. Dans quelle mesure la guerre langagière sur la place de la Chine — idéologique, économique, militaire — redessine-t-elle les équilibres de puissance ?
Il y avait au fil de l’histoire des puissances, puis deux superpuissances. La chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS (pas de la Russie) avait réduit le Monde à un seul Empire qui n’a pas compris les effets des évènements de Tian’anmen, la même année (1989).
En acceptant le « Communisme de Marché » (le capitalisme sans la démocratie) contre une transformation ordonnée et libérée en dehors du seul PCC, les Occidentaux ont raté une occasion unique de pacifier le monde. La Chine a voulu éviter de devenir une autre URSS.
Désormais, il y a deux Empires cohérents et structurants, les USA et la Chine. Un Empire déchu, la Russie. Une option émergente, l’Inde.
En attendant, la crise ukrainienne et la future crise taïwanaise vont décider de l’avenir de l’Europe. Ni Empire, ni Puissance.
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Beaucoup évoquent un Trump stratège de la communication plus que de la stratégie. Le sous-estime-t-on encore ? Et pensez-vous que son approche linguistique puisse se traduire en résultats géopolitiques concrets, ou y a-t-il un risque de dissociation entre discours et capacité d’action ?
Le président Trump sait où il va, même si les chemins utilisés changent souvent, évoluent, obliquent… Il veut un « deal » et obtenir plus in fine que ce qu’il avait au début de la partie.
Tout est écrit et dit depuis 1987, comme mon livre le rappelle. Il faut dépasser la sidération, sortir de la psychiatrisation, et comprendre ce qu’est une mécanique structurée de politique de rupture, comme il y a eu une défense de rupture avec feu Jacques Verges.
Ce qui nous provoque doit cesser de nous éberluer. Il faut ignorer le superflu de la communication et enfin regarder la structure même des opérations et leur logique d’un point de vue plus business que diplomatique. Mais il y a un objectif final.
Votre ouvrage met en lumière des mécanismes symboliques de légitimité politique. Dans un monde multipolaire instable, la maîtrise des récits suffit-elle à influencer durablement les alliances et les orientations géostratégiques ?
Dans un espace de communication qui assèche les cerveaux, asservit les opérateurs humains, réduit leurs compétences potentielles dans une sous-traitance généralisée à des algorithmes qui compilent plus qu’ils ne pensent, le contrôle des tuyaux et des contenus est une arme de communication et de stratégie essentielle.
Le récit ne suffit pas à tout contrôler car il reste des options alternatives, mais devient un élément majeur d’influence sur les opinions publiques. Les victoires politiques, dans les espaces démocratiques, ont montré la puissance des opérateurs de réseaux et des manipulateurs de « vérités alternatives ». On ne peut se battre sans disposer de récits contradictoires et surtout de moyens de les diffuser.
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Enfin, comment évaluer la réception internationale du leadership discursif américain aujourd’hui ? Assiste-t-on à une redéfinition du rôle des États-Unis sur la scène mondiale ou à une amplification des contradictions internes et externes du système et de l’Occident en général ?
La posture américaine a servi de révélateur. La brutalité d’usage des outils, en matière de tarifs douaniers, de menaces territoriales sur des territoires alliés, l’incapacité des dirigeants des États à décrypter le « Trump », a permis au président américain de conserver un avantage tactique décisif dans la plupart des espaces du « Grand Jeu ». Seuls les présidents Xi Jinping et Lula ont réussi à véritablement marquer des points en résistant frontalement. Même les BRICS se sont effrités quand certains de leurs alliés ont fait mine de rejoindre, même formellement l’ONU Bis du président Trump.
Les États-Unis ont connu plusieurs phases de posture internationale, entre Monroe et Roosevelt (Théodore) puis depuis Roosevelt (Franklin). Ils ne peuvent ni se refermer totalement sur eux-mêmes (car il faut financer la gigantesque dette et continuer d’importer des cerveaux), ni redevenir un gendarme solitaire du Monde.
Donald Trump, Xi Jinping, Narendra Modi, Vladimir Poutine l’ont compris.
Et nous ?
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Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.
Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.
Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.
Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).
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