RECENSION – Orients Stratégiques n°18 : Arabie saoudite, Turquie, Iran… le retour brutal de la force au Moyen-Orient

Par la rédaction du Diplomate média
Publié en janvier 2026 sous la direction de Daniel Meier, le numéro 18 d’Orients Stratégiques, Les puissances régionales dans un Moyen-Orient en recomposition, propose bien davantage qu’un dossier académique sur l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran. À la lumière de la crise du Golfe au 12 avril 2026 — trêve américano-iranienne précaire, blocage partiel d’Ormuz, arrêt des négociations d’Islamabad — ce volume apparaît comme un véritable instrument de lecture stratégique. Il rappelle une vérité que l’actualité confirme chaque jour : au Moyen-Orient, la paix ne remplace jamais le rapport de force ; elle en redessine seulement les contours.
Il y a des ouvrages qui accompagnent l’actualité, et d’autres qui la devancent. Ce numéro 18 d’Orients Stratégiques, paru chez L’Harmattan le 22 janvier 2026, appartient clairement à la seconde catégorie. Consacré aux trois grandes puissances régionales que sont l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran, il prend acte de la séquence ouverte par le 7 octobre 2023 et de l’entrée du Moyen-Orient dans une nouvelle phase de recomposition, où s’entremêlent guerre, rivalités de puissance, réagencements diplomatiques et centralité énergétique retrouvée. Par son angle, par son calendrier et par la qualité de ses contributeurs, ce volume de 142 pages mérite d’être lu aujourd’hui comme une grille de lecture du moment régional.
Le mérite principal de Daniel Meier est d’avoir donné à ce collectif une colonne vertébrale claire : penser le Moyen-Orient non comme un chaos indéchiffrable, mais comme un espace régi de nouveau par la force, l’adaptation et la hiérarchie des puissances. Le fil conducteur ressort nettement de son texte de présentation, Le règne de la force, mais aussi de l’éditorial d’ouverture, qui rappelle combien « l’Orient » au sens large demeure stratégique précisément parce qu’il concentre à la fois conflictualité, centralité énergétique, rivalités impériales et importance religieuse globale. Cette intuition, qui pourrait paraître classique, retrouve aujourd’hui toute son acuité. Car au 12 avril 2026, les discussions directes entre Washington et Téhéran à Islamabad ont marqué une pause après quatorze heures d’échanges, sans calendrier clair de reprise, alors même que l’issue de ces pourparlers conditionne le sort de la trêve et la réouverture effective du détroit d’Ormuz, par où transite environ 20 % des approvisionnements énergétiques mondiaux.
C’est là, précisément, que l’ouvrage devient précieux. Il ne prétend pas raconter l’événement au jour le jour ; il permet de comprendre pourquoi l’événement prend cette forme. Le Moyen-Orient décrit dans ce numéro n’est pas un espace en voie de pacification, mais un système régional fluide où chaque acteur cherche moins à bâtir un ordre qu’à éviter d’être le perdant de la recomposition. Et de ce point de vue, les trois pôles étudiés — Iran, Turquie, Arabie saoudite — constituent bien les trois matrices centrales du nouvel équilibre régional.
L’Iran, d’abord, est abordé sous deux angles complémentaires. Barah Mikaïl, dans Le tournant iranien : entre rééquilibrages régionaux forcés et mutation sociale, s’attache à montrer une République islamique en perte de profondeur stratégique, affaiblie par l’érosion de « l’axe de la résistance », fragilisée intérieurement par les sanctions, l’inflation et la crise de légitimité, mais toujours capable de résilience. Jean-Paul Burdy, dans Le MIEL et le VINAIGRE. Le régime iranien et les présidences Trump, de 2017 à la “guerre de 12 jours”, prolonge l’analyse en montrant combien la relation irano-américaine oscille entre pressions maximales, accommodements tactiques et négociations indirectes. Relues à la lumière de l’actualité du Golfe, ces deux contributions tombent juste : Téhéran apparaît simultanément affaibli et dangereux, sur la défensive mais encore en mesure de monnayer son pouvoir de nuisance, notamment via Ormuz. Que l’Iran ait accepté de poursuivre des échanges techniques avec les États-Unis sans renoncer à ses exigences sur le détroit, les réparations de guerre ou la libre circulation régionale confirme exactement cette posture de puissance blessée, mais non neutralisée.
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La Turquie fait l’objet d’un traitement tout aussi pertinent. Jean Marcou, dans Forces et faiblesses de la Turquie dans la recomposition du Moyen-Orient, décrit un acteur opportuniste, capable de tirer profit de l’effondrement syrien et des hésitations américaines, tout en demeurant handicapé par ses propres vulnérabilités économiques et politiques. Giulia Fournier, de son côté, dans Turquie : vers un règlement définitif de la “question kurde” après la dissolution du Parti des travailleurs du Kurdistan ?, rappelle que la projection régionale d’Ankara ne peut jamais être dissociée de ses tensions internes. Là encore, l’intérêt du volume est de ne pas idéaliser la puissance turque : il montre une capacité de manœuvre réelle, mais sous contrainte. Ankara gagne souvent du terrain, mais sans jamais dissiper totalement ses fragilités structurelles.
Le dossier saoudien est peut-être celui qui éclaire le plus directement la séquence actuelle. David Rigoulet-Roze, dans Du légendaire “Pacte du Quincy” de 1945, aux limites de l’actuelle “polygamie” diplomatique du Prince héritier saoudien, revient sur la diversification stratégique saoudienne, sur l’affirmation d’une autonomie relative de Mohammed ben Salmane, sur la relation avec les BRICS, la Chine ou la Russie, mais aussi sur les limites persistantes de cette autonomie. Akram Kachee, dans Syrie-Arabie saoudite, trajectoire d’une relation dans un Orient compliqué, replace quant à lui Riyad dans une profondeur historique régionale, en montrant que la politique saoudienne vis-à-vis de Damas n’est intelligible qu’à travers les longues continuités de la compétition arabe, de la guerre froide régionale et des renversements d’alliances.
Ces deux textes sont particulièrement utiles pour comprendre pourquoi l’Arabie saoudite n’est pas simplement aujourd’hui un partenaire prudent des États-Unis, mais une puissance qui cherche à capitaliser sur l’affaiblissement iranien tout en évitant un embrasement qui menacerait directement sa sécurité énergétique et sa transformation économique. La crise d’Ormuz le montre parfaitement. Alors que trois supertankers ont seulement commencé à quitter le Golfe par des itinéraires sécurisés, et que le trafic reste encore très loin d’un retour complet à la normale, Riyad demeure confronté à la contradiction centrale de sa stratégie : accroître son autonomie diplomatique, sans jamais pouvoir totalement se passer du parapluie sécuritaire américain.
L’un des intérêts supplémentaires de ce numéro est qu’il ne s’enferme pas dans le seul triptyque des trois grandes puissances. Il ouvre aussi sur les acteurs secondaires, incomplets ou médiateurs, qui composent avec elles. C’est dans cette perspective qu’il faut lire la contribution de Roland Lombardi — directeur de la rédaction du Diplomate média et membre du Comité de rédaction d’Orients Stratégiques — intitulée : Israël, Égypte, Qatar : quelle place face aux trois principales puissances régionales et traditionnelles (Iran, Turquie et Arabie saoudite) en 2025 ? Le texte a le mérite de déplacer utilement le regard. Il rappelle que les recompositions régionales ne sont jamais le produit exclusif des grandes puissances reconnues, mais aussi de ces États-pivots ou « puissances incomplètes » qui stabilisent, relaient, bloquent ou exploitent les marges du système. Dans le contexte actuel, cette question est loin d’être secondaire : l’Égypte demeure un verrou stratégique, le Qatar un médiateur sous pression, et Israël le bras armé d’un projet régional américain qui cherche encore à imposer un ordre favorable, y compris par la force.
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Au total, la force de ce collectif tient à sa cohérence intellectuelle. Daniel Meier ne juxtapose pas des études nationales ; il compose une cartographie de la recomposition. Les contributions dialoguent entre elles. Elles montrent que l’Iran plie sans rompre, que la Turquie avance sans se consolider pleinement, que l’Arabie saoudite monte en puissance sans être encore totalement souveraine de sa sécurité. Elles montrent aussi que les rapprochements tactiques — notamment entre Riyad et Téhéran — n’effacent jamais les rivalités structurelles. C’est sans doute la grande qualité du livre : il ne confond jamais détente diplomatique et transformation des rapports de force.
Relu à l’aune du 12 avril 2026, l’ouvrage gagne encore en pertinence. Les négociations de paix entre Washington et Téhéran sont en cours, semblent difficiles et sans accord décisif en vue ; les experts doivent encore échanger des documents ; les États-Unis disent seulement « préparer les conditions » d’un déminage d’Ormuz ; les Émirats arabes unis, eux, ont déjà prévenu qu’aucun accord ne serait acceptable sans garantie pleine et entière sur la liberté de navigation et sans traitement global des capacités militaires iraniennes. Nous sommes donc exactement dans le paysage décrit par le volume : un Moyen-Orient où la hiérarchie régionale reste ouverte, où les puissances moyennes veulent empêcher l’Iran de monnayer sa coercition, et où la diplomatie n’a de sens qu’adossée à des capacités concrètes de pression.
En définitive, ce numéro 18 d’Orients Stratégiques n’offre pas seulement une photographie savante du Moyen-Orient post-7 octobre. Il fournit une véritable grammaire de la recomposition régionale. Sa force est de montrer que l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran ne sont pas simplement trois puissances concurrentes, mais trois matrices de projection, d’adaptation et de survie stratégique dans un espace où l’ordre n’existe plus que sous forme précaire, mouvante et disputée.
Et c’est précisément pour cela que cette livraison mérite d’être lue maintenant. Dans une région où la trêve reste suspendue à la circulation sous contrainte dans Ormuz, à l’incertitude sur la doctrine iranienne et à la volonté américaine de redéfinir un équilibre sans assumer pleinement le coût de son maintien, Les puissances régionales dans un Moyen-Orient en recomposition apparaît comme un outil rare : un ouvrage de décryptage qui aide aussi à anticiper. Pour qui veut comprendre le Moyen-Orient tel qu’il est — c’est-à-dire violent, fluide, hiérarchisé et encore profondément instable — cette recension peut se résumer en une formule : ce numéro ne commente pas la recomposition, il en donne les clés.
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