CINÉMA et GÉOPOLITIQUE – « Les Aigles de la République » : Un thriller paranoïaque qui éclaire, malgré lui, la nécessité de l’ordre sissien

Par Angélique Bouchard
En cette fin décembre 2025, alors que l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi achève une année marquée par des défis régionaux inédits – cessez-le-feu fragile à Gaza, tensions hydriques avec l’Éthiopie, chute des revenus du canal de Suez due aux attaques houthis –, Les Aigles de la République de Tarik Saleh tombe à pic. Présenté en compétition à Cannes 2025 et sorti en salles le 12 novembre, ce thriller paranoïaque aux accents vaudevillesques clôt la « trilogie du Caire » du réalisateur suédo-égyptien, après Le Caire confidentiel (2017) et La Conspiration du Caire (Prix du scénario 2022).
Fares Fares y incarne avec maestria George Fahmy, acteur adulé contraint – sous menace pour son fils – de prêter sa stature imposante au président al-Sissi dans un biopic propagandiste produit par l’armée. Ce qui débute comme une comédie noire (un quinquagénaire vaniteux aux problèmes érectiles, des gags sur la calvitie présidentielle) vire progressivement au film noir hollywoodien : liaison périlleuse avec l’épouse du ministre de la Défense, pacte faustien irréversible, spirale de violence imprévisible. Jean-François Rauger, dans Le Monde, y voit justement un « thriller paranoïaque aux accents de vaudeville », louant l’hybridation des genres mais regrettant une certaine distance narrative.
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Le Bonaparte égyptien vu par l’exilé : Tarik Saleh et le prix de la survie
Dans l’œuvre de Tarik Saleh, Les Aigles de la République achève une trilogie obstinée à radiographier les piliers du pouvoir égyptien contemporain : la police corrompue dans Le Caire confidentiel, l’institution religieuse instrumentalisée dans La Conspiration du Caire, et enfin, ici, le spectacle cinématographique lui-même devenu outil de légitimation du régime. Tourné en exil – Istanbul supplée Le Caire, comme autrefois la Turquie avait hébergé les opposants nassériens –, le film assume pleinement sa condition d’artefact diasporique : il regarde l’Égypte depuis l’extérieur, avec la distance cruelle de celui qui n’a plus le droit d’y poser une caméra.
Saleh choisit la mise en abîme la plus vertigineuse qui soit : faire jouer à une star nationale, George Fahmy (Fares Fares, corps massif et voix grave, héritier moderne d’Omar Sharif), le rôle du président al-Sissi dans un biopic officiel. Le geste est d’une ironie cruelle : l’acteur, dont la gloire repose sur l’illusion, se voit contraint d’incarner l’homme qui, précisément, a fait de la mise en scène du pouvoir une arme politique. Le film commence comme une comédie à l’italienne, presque fellinienne dans son portrait d’un narcissique vieillissant – achats de Viagra sous lunettes noires, répliques assassines sur la calvitie présidentielle –, avant de basculer, sans transition apparente, dans le film noir le plus âpre. Cette rupture de ton n’est pas un simple effet de style : elle reproduit la violence du réel égyptien post-2013, où la légèreté apparente des années Morsi s’est brutalement effondrée dans la nuit autoritaire.
Stylistiquement, Saleh affine ici une grammaire qu’il avait esquissée dans les deux volets précédents : des cadres larges, géométriques, où les corps semblent écrasés par l’architecture du pouvoir (villas cossues, bureaux ministériels, plateaux de tournage transformés en tribunal), puis des gros plans de plus en plus serrés qui traduisent l’étouffement progressif du protagoniste. La lumière, crue et sans concession, refuse l’orientalisme chaleureux : c’est une lumière d’hôpital ou de salle d’interrogatoire, qui révèle les rides, les tics, les faiblesses. Le montage, nerveux, joue en permanence sur la confusion entre le film dans le film et la réalité : une scène de foule en liesse peut être aussi bien une manifestation de 2013 qu’un plan du biopic, jusqu’à ce que le spectateur perde ses repères – stratégie habile qui fait écho à la propagande elle-même.
Le pacte faustien imposé à George Fahmy – prêter son charisme au raïs en échange de la sécurité de son fils – est d’une efficacité dramatique redoutable, mais Saleh va plus loin : il montre comment le pouvoir, en instrumentalisant l’image de l’acteur, corrompt jusqu’à l’intime. La liaison avec l’épouse du ministre de la Défense (Zineb Triki, magnifique de froideur sensuelle) n’est pas seulement un cliché adultère ; elle est le dernier espace où George croit encore pouvoir exercer une forme de liberté, avant de comprendre qu’il n’est plus qu’un pion dans un jeu dont les règles lui échappent. La séquence finale, d’une brutalité presque insoutenable, refuse toute catharsis : il n’y a pas de rédemption, seulement la révélation nue que, dans ce système, survivre équivaut à se renier.
Un triptyque implacable sur les piliers du pouvoir égyptien
Le Caire confidentiel (2017) filme la pourriture terminale du régime Moubarak : une police mafieuse, un État dissous dans la corruption, une révolution de 2011 perçue comme un bruit de fond lointain. La Conspiration du Caire (2022) explore le vide abyssal qui suit : les Frères musulmans investissent al-Azhar, transformant l’institution religieuse en champ de bataille idéologique, tandis que l’État profond reprend la main par l’infiltration. Les Aigles de la République (2025), enfin, clôt le cycle en montrant la résolution autoritaire : la propagande comme réécriture totale de la réalité, où l’image cinématographique devient l’instrument ultime de légitimation.
Cette progression dialectique – décomposition, chaos islamiste, ordre sissien – n’est pas seulement formelle ; elle est profondément géopolitique. Roland Lombardi, géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient et directeur de la rédaction du Diplomate média, dans Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023), voit en al-Sissi l’incarnation d’un « césarisme éclairé » adapté à l’Égypte contemporaine : un homme issu du peuple, pragmatique, qui comprend que l’État-continent de 110 millions d’habitants ne peut survivre sans un pouvoir fort capable de neutraliser simultanément les menaces intérieures et extérieures.
Saleh, en caricaturant les mécanismes de coercition – contrat incluant une lettre de suicide, violence imprévisible –, filme la prison avec une rigueur admirable. Mais il oublie, ou refuse de voir, que cette prison est aussi ce qui a permis à l’Égypte de ne pas devenir un État failli au cœur du monde arabe. Comme Bonaparte fut accusé de despotisme par les libéraux européens alors qu’il sauvait la France de l’anarchie, al-Sissi est vilipendé en Occident pour ses atteintes aux droits de l’homme alors qu’il a préservé l’existence même de son pays.
La trilogie de Tarik Saleh fonctionne ainsi comme un négatif photographique parfait : plus elle noircit le tableau – corruption, manipulation religieuse, propagande totalitaire –, plus elle révèle, par contraste, la logique profonde du sissisme. Le cinéma, ici, ne dénonce pas seulement ; il documente, malgré lui, la résilience d’un État qui a choisi la survie au prix de la liberté. Et c’est là, dans cette tension irrésolue entre critique acerbe et confirmation involontaire, que réside la portée géopolitique majeure de cette œuvre magistrale.
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Menace intérieure : La neutralisation de l’islam politique et la victoire sur le jihadisme
La première menace existentielle que Lombardi met en lumière est intérieure : l’islam politique, matrice idéologique des Frères musulmans et, au-delà, du terrorisme mondial. En 2013, les manifestations massives du 30 juin ne furent pas un simple coup d’État militaire, mais un « coup d’État populaire » – formule que Lombardi reprend avec précision. Des millions d’Égyptiens descendirent dans la rue pour rejeter l’expérience désastreuse de Mohamed Morsi : incapacité à gouverner, volonté d’islamiser la société, menace sur l’identité plurielle du pays.
Al-Sissi, alors ministre de la Défense, répondit à cette demande en destituant Morsi et en lançant une répression sans concession contre la Confrérie. Lombardi compare ce moment au 18 Brumaire de Bonaparte : un acte autoritaire, certes, mais nécessaire pour éviter la guerre civile. Douze ans plus tard, le bilan est incontestable : les Frères musulmans sont démantelés, leur idéologie délégitimée aux yeux de la majorité. Au Sinaï, l’opération « Sinaï global » (2018-2022) a pratiquement éradiqué la branche locale de Daech, réduisant les attentats de plusieurs centaines par an à une poignée. Cette victoire, souvent sous-estimée en Occident, a préservé l’Égypte d’un scénario algérien des années 1990 ou syrien post-2011.
Menace hydrique : Le GERD éthiopien et la défense du Nil
La seconde menace, extérieure cette fois, est hydrique : le Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), inauguré en septembre 2025 sans accord contraignant. L’Égypte dépend à 97 % du Nil pour son eau douce ; le réservoir de 74 milliards de m³ pourrait réduire le débit en aval de 20 à 30 % pendant les années de remplissage, menaçant l’agriculture (25 % de l’emploi) et la sécurité alimentaire d’un pays déjà confronté au changement climatique.
Addis-Abeba rejette les accords coloniaux de 1929 et 1959 comme une « hégémonie hydrique » héritée ; Le Caire les défend comme droits historiques légitimes. Lombardi souligne la fermeté pragmatique d’al-Sissi : refus de toute concession unilatérale, mais évitement systématique de l’option militaire malgré les discours belliqueux initiaux. La diplomatie égyptienne a su internationaliser le dossier (Conseil de sécurité de l’ONU, Union africaine, médiation américaine sous Trump en 2025), tout en renforçant les capacités de dessalement et de réutilisation des eaux. Cette approche bonapartiste – défense intransigeante des intérêts vitaux sans aventure – a permis d’éviter un conflit ouvert dans une Corne de l’Afrique déjà instable.
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Instabilité régionale : Libye, Gaza et la mer Rouge
L’Égypte est encerclée par des foyers d’instabilité. À l’ouest, la Libye post-Kadhafi reste divisée ; al-Sissi a soutenu le maréchal Haftar pour contenir les flux migratoires et les groupes jihadistes, tout en préservant une neutralité apparente. À l’est, Gaza : Le Caire a joué un rôle décisif dans les cessez-le-feu de janvier et octobre 2025, refusant catégoriquement tout déplacement forcé de Palestiniens vers le Sinaï – ligne rouge absolue – et proposant un plan de reconstruction à 53 milliards de dollars adopté par la Ligue arabe.
En mer Rouge, les attaques houthis ont réduit de près de 50 % les revenus du canal de Suez en 2024-2025, artère vitale représentant jusqu’à 10 % du commerce mondial. Lombardi y voit une preuve supplémentaire de la résilience sissienne : diversification accélérée des partenariats (Émirats, Arabie saoudite, Chine, Russie) et investissements massifs dans la zone économique du canal.
Réformes économiques et méga-projets : Le volontarisme bonapartiste
Sur le plan intérieur, Lombardi insiste sur le volet réformateur : malgré une dette élevée et une inflation persistante, les méga-projets – nouvelle capitale administrative, extension du canal de Suez, Nouveau Delta agricole – incarnent un volontarisme économique comparable à celui de Bonaparte (Code civil, Banque de France). Les investissements émiratis (plus de 60 milliards depuis 2023) et les prêts du FMI ont stabilisé l’économie, portant la croissance à près de 4 % en 2025 malgré les chocs externes.
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Le retour cinématographique : Propagande et légitimation par l’image
C’est ici que Les Aigles de la République trouve sa portée géopolitique la plus aiguë. En contraignant une star à incarner al-Sissi dans un biopic officiel, le film met en scène le troisième pilier du sissisme : le contrôle de l’image. Lombardi note que Bonaparte, lui aussi, maîtrisa la presse et les arts pour forger sa légende. En Égypte contemporaine, séries historiques et productions nationalistes ont remplacé les films progressistes de l’âge d’or. Saleh, en exil, filme cette instrumentalisation avec une ironie cruelle : le pacte faustien de George Fahmy est la métaphore exacte du compromis accepté par la société égyptienne – sacrifier une partie des libertés pour préserver l’État.
La rupture stylistique du film – de la comédie à l’italienne au thriller le plus noir – reproduit la trajectoire du pays : l’euphorie relative des années Morsi a cédé à un ordre autoritaire implacable. Les critiques occidentales, souvent sévères sur les atteintes aux droits de l’homme, occultent ce contexte existentiel. Comme Bonaparte fut accusé de despotisme par les libéraux européens alors qu’il stabilisait une France au bord de la guerre civile, al-Sissi reste, pour la grande majorité des Égyptiens, l’homme qui a sauvé le pays de l’abîme.
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Un négatif qui révèle la lumière
La trilogie de Tarik Saleh, brillante et désespérée, fonctionne comme un négatif parfait : plus elle noircit le tableau – corruption, manipulation religieuse, propagande totalitaire –, plus elle révèle, par contraste, la logique profonde du sissisme. Le cinéma de Saleh ne dénonce pas seulement ; il documente, malgré lui, la résilience d’un État millénaire confronté à des défis que peu de nations ont à affronter simultanément. Lu avec la lucidité géopolitique de Roland Lombardi, Les Aigles de la République apparaît pour ce qu’il est : non pas un simple réquisitoire contre un régime autoritaire, mais le témoignage involontaire de la nécessité historique d’un Bonaparte égyptien. Dans un Moyen-Orient en feu, l’Égypte d’al-Sissi reste debout – et c’est là, paradoxalement, la leçon la plus troublante que nous livre cette œuvre magistrale.
Bref, pour Lombardi, l’auteur de la seule biographie existante du président égyptien, qui a vu et apprécié le film, « Les Aigles de la République est un excellent thriller politique, d’un réalisme saisissant, où Tarek Saleh, fort de ses origines, dissèque avec une rare justesse les arcanes du pouvoir égyptien et la redoutable efficacité des mukhabarat dans la neutralisation des complots, dans la continuité maîtrisée de La Conspiration du Caire. Certes le cynisme et la brutalité, parfaitement retranscrite dans ses films, des services égyptiens peuvent choquer les Occidentaux bien-pensants croyant vivre dans un monde de bisounours mais ils sont pourtant la normalité de tous les services de renseignement de la planète. Porté par des acteurs impressionnants qui n’ont rien à envier aux stars hollywoodiennes, le film (comme les précédents) se présente bien sûr comme une charge contre l’autoritarisme du président al-Sissi et l’asphyxie des libertés politiques et d’opinion. Mais, au-delà du réquisitoire, s’impose toujours un message subliminal que tout spectateur lucide ne peut ignorer en sortant de la salle : dans l’Égypte contemporaine, au cœur d’un Moyen-Orient en combustion, le slogan, vieux maintenant de plus de dix ans et encore moqué par les doux rêveurs et les idéologues droit-de-l’hommistes déconnectés des réalités, « Sissi ou le chaos », est bien réel et toujours d’actualité, que cela nous plaise ou non ».
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Les Aigles de la République
De Tarik Saleh
Suède/France/Finlande/Danemark, 2 h 09, sortie le 12 novembre 2025
Avec Fares Fares (George Fahmy), Lyna Khoudri (Donya), Zineb Triki (Suzanne), Amr Waked (Dr Mansour)
Scénario Tarik Saleh
Image Pierre Aïm
Musique Alexandre Desplat
Production Memento Production, Arte France Cinéma, Apparaten, Unlimited Stories
Distribution Memento Distribution
Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2025.
Tourné principalement à Istanbul (Turquie), Tarik Saleh étant interdit de séjour en Égypte.
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Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.
