
Par Angélique Bouchard
En cette fin d’année 2025, alors que l’Europe retient son souffle face à un plan de paix américain pour l’Ukraine qui impose à Kiev des concessions territoriales et une démilitarisation forcée – un document en 28 points qui, selon Le New York Times, transforme l’Ukraine en « pion d’échange » entre Washington et Moscou –, Sergueï Loznitsa nous offre un film, un drame historique ukrainien de 1h53, qui n’est pas seulement une plongée dans les abysses staliniens de 1937. C’est un miroir tendu à notre présent : un avertissement glaçant sur la façon dont les idéalistes d’aujourd’hui, se heurtent à des systèmes qui n’ont pas besoin de tanks pour broyer, mais de portes, de tampons et de sourires polis.
Deux procureurs arrive comme une flèche empoisonnée, présenté en compétition à Cannes en mai dernier, où il a divisé les critiques entre admiration pour son austérité hypnotique et reproches de didactisme trop évident. Mais en novembre, avec les avancées russes au Donbass et les appels européens à une « coordination urgente » pour préserver la « dignité ukrainienne », le film de Loznitsa n’est plus une fable historique. C’est une analyse géopolitique en temps réel, un scanner impitoyable des mécanismes autoritaires qui, cent ans après la Révolution, se réactivent sous d’autres formes : bureaucratie paralysante, effacement de la mémoire, et cette fraternité de façade qui masque la trahison.
Une lettre au sang, un cri étouffé par l’histoire
Le film s’ouvre sur une image qui hante : une cheminée de prison où des milliers de missives de détenus – plaintes, aveux, supplications – partent en fumée. Une seule échappe, écrite avec du sang, et atterrit sur le bureau d’Aleksandr Kornev (Aleksandr Kuznetsov, exilé russe au visage cabossé, dont le nez brisé par un vieux combat de boxe devient ici une métaphore cruelle d’un idéalisme fracassé).
Jeune procureur fraîchement nommé à Briansk, Kornev est l’incarnation de la foi naïve : il croit que ces « excès » – tortures, quotas d’exécutions, arrestations arbitraires – sont des dysfonctionnements locaux, que le Parti, que Staline, ne savent pas. Il va enquêter, rencontrer le prisonnier Stepniak (Alexander Filippenko, monument de souffrance muette), puis remonter à Moscou alerter le procureur général Vychinski en personne.
Quarante-cinq minutes de pur supplice cinématographique pour franchir les couloirs de la prison : plans fixes interminables, format 4/3 qui étouffe comme une cellule, sur-cadrages qui transforment chaque porte en mur infranchissable. Loznitsa, mathématicien reconverti en cinéaste, applique ici une précision algorithmique héritée de ses années en intelligence artificielle : pas de montage frénétique à la Eisenstein, mais une lenteur kafkaïenne qui mime le dédale bureaucratique.
Là où Le Cuirassé Potemkine (1925) dynamisait la révolte collective pour légitimer le bolchevisme naissant, Deux procureurs fige le temps pour montrer la révolution achevée se refermer sur l’individu – un écho sinistre aux « scénarios de guerre d’usure prolongée » prédits par GLOBSEC pour 2025-2026, où l’Ukraine, comme Kornev, s’épuise à pousser des portes verrouillées.
Car Kornev n’est pas un rebelle. C’est un loyaliste pur jus, un communiste qui aime le système au point de vouloir le purger de ses scories. Il incarne ces réformateurs sincères que tout autoritarisme adore et détruit en premier : ils légitiment l’idée que la machine peut être réparée, masquant qu’elle est conçue pour broyer.
En 2025, on pense irrésistiblement à Zelensky, piégé entre scandales de corruption internes et pressions américaines pour un « cessez-le-feu rapide » qui, selon Reuters, imposerait à Kiev de limiter son armée à 600 000 hommes et de reconnaître de facto la Crimée, Donetsk et Louhansk comme russes. Comme Kornev face à Vychinski, Zelensky « propose des alternatives », mais le dilemme est clair : « Perdre un partenaire clé ou perdre sa dignité », dixit le président ukrainien lui-même.
Loznitsa, exilé berlinois interdit en Russie et chassé de l’Académie ukrainienne pour son refus du boycott des artistes russes (« Juger sur le passeport, pas sur les actes »), ne commente pas. Il montre : la scène du face-à -face avec Vychinski (un Anatoliy Beliy glaçant de retenue) est un bijou de comédie tragique. Dix secondes d’écoute bienveillante, un hochement de tête, une note prise – et le couperet tombe dans un « L’affaire sera examinée ». Kornev sort du bureau en croyant avoir gagné ; nous, spectateurs de 2025, savons qu’il vient de sceller son sort.
À lire aussi : TRIBUNE – La Révolution Trump
La bureaucratie, arme absolue du totalitarisme 2.0
Loznitsa, dont la filmographie est une archéologie impitoyable des traumas post-soviétiques – de Maidan(2014), organisme vivant de la révolution ukrainienne, à Donbass (2018), prophétie de l’absurde belliqueux qui culmine en 2022, en passant par Babi Yar. Context (2021) sur la mémoire niée du génocide –, excelle à disséquer non la violence brute, mais son infrastructure invisible : la paperasse comme technologie de la terreur.
Pas de fusillades ici, pas d’escalier d’Odessa en sang à la Eisenstein ; juste des tampons, des renvois de responsabilités, des « Revenez demain ». Cette « violence administrative », comme la nomme le Guardian, est la plus durable : elle n’exige ni camps omniprésents ni discours enflammés, mais un renoncement quotidien, une conviction collective que « ça ne sert à rien d’insister ».
En 2025, ce mécanisme résonne avec une acuité prophétique. La guerre en Ukraine, entrée dans sa quatrième année d’usure, voit les forces russes avancer lentement mais sûrement, bombardant les infrastructures énergétiques alors que l’hiver s’annonce. Vladimir Poutine, dans une déclaration récente, raille les Européens qui « ne comprennent pas la réalité » des avancées moscovites, et voit dans le plan Trump une « base pour un règlement final ».
Pendant ce temps, le Conseil des affaires étrangères de l’UE, réuni le 20 novembre, réaffirme un « soutien inconditionnel » à une paix « juste et durable », mais les fractures transatlantiques s’élargissent : Washington pousse pour un accord qui gèle les lignes de front, au risque d’un « retour de la guerre d’attrition » d’ici 2026.
Comme Kornev piégé dans les méandres du NKVD, l’Ukraine navigue un labyrinthe où chaque « consultation » – avec les alliés européens ou les émissaires US – est une nouvelle porte qui se referme. Et l’effacement des traces ? Loznitsa le martèle : brûler les lettres de 1937, c’est classer secret les archives du Goulag en 2025, ou criminaliser la mémoire des crimes russes comme le fait la loi anti-« extrémisme » qui vaut quinze ans de camp pour qui prononce « fasciste » à propos du régime .
Le vieux Stepniak, visage ravagé par les interrogatoires, lâche le mot tabou : « fascisme ».
Anachronique en 1937, il est d’une brûlante actualité en 2025, où la propagande russe accuse l’Ukraine de « nazisme » pour justifier l’invasion, tandis que l’UE dénonce les « actions hybrides » moscovites – sabotages ferroviaires en Pologne, cyberattaques, désinformation.
Loznitsa retourne l’accusation sans un mot superflu : le fascisme, c’est quand l’État décide qui est humain, qui ne l’est pas, et efface les preuves pour que l’histoire recommence.
Le train du piège : Fraternité empoisonnée et géopolitique des faux-semblants
La scène du train de retour est le cœur noir du film, et son écho le plus terrifiant à 2025.
Épuisé, Kornev partage un compartiment avec deux « ingénieurs » qui se révèlent être des « liquidateurs » – exécuteurs du NKVD. Ils boivent, chantent des airs soviétiques, grattent la guitare. Un instant de chaleur humaine, de camaraderie prolétarienne. Puis le piège se referme : la chanson berce le condamné vers sa fin. C’est la fraternité de façade qui cache la mort, cette « signature récurrente des conflits actuels », comme le note un analyste de Max Security.
En ce sens, Deux procureurs éclaire les faux-semblants géopolitiques de l’année : le plan Trump, avec ses « incitations financières » à Moscou et ses limites sur l’armée ukrainienne, est-il une paix ou un cheval de Troie ? Poutine y voit une « base pour le règlement », Zelensky un « choix impossible ».
L’Europe, divisée entre la fermeté française et les doutes allemands, coordonne en urgence pour « inclure les positions principielles de l’Ukraine », mais comme les « liquidateurs » chantants, les alliés transatlantiques offrent une illusion de solidarité qui masque les avancées russes. Et l’énergie ? Top risque géopolitique 2025 selon S&P Global : l’Europe, privée de gaz russe, gèle sous les bombes ukrainiennes sur les pipelines, rappelant que la guerre n’est pas que territoriale, mais systémique.
Loznitsa, cosmopolite ukrainien-russophone qui refuse les nationalismes pour mieux viser le système qui les nourrit, n’offre aucune issue. Le portail de la prison se referme sur Kornev à la dernière image : pas de victoire collective à la Eisenstein, mais un éternel retour.
En 2025, ce portail pourrait être celui d’un cessez-le-feu figé, où l’Ukraine cède pour « stabiliser » l’énergie et les chaînes d’approvisionnement, au prix d’une souveraineté érodée. Le film n’est pas prophétique par hasard : tourné en Lettonie (infrastructures « soviétiques » intactes), monté en Lituanie, avec un casting d’exilés, il est l’œuvre d’un homme qui sait que l’empire ne meurt pas ; il mute.
À lire aussi : Ingérences du renseignement américain : Vérité Choquante Dévoilée
La prison de verre : Quand Bruxelles remplace la Loubianka
En ce sens, Deux procureurs éclaire surtout la bureaucratie européenne contemporaine, qui n’a plus besoin de NKVD pour obtenir le même résultat : la paralysie totale de l’individu.
Le Digital Services Act censure préventivement des milliers de comptes au nom de la lutte contre la « haine » et la « désinformation », sans jugement, sans recours rapide, sans même que l’auteur du message supprimé sache parfois pourquoi. Le Green Deal et ses innombrables règlements noient les agriculteurs, les artisans, les petites entreprises sous des normes, des rapports d’impact, des audits de conformité qui transforment chaque initiative en parcours du combattant. L’aide à l’Ukraine, pourtant déclarée « prioritaire absolue », se perd dans des groupes de travail, des appels d’offres de dix-huit mois, des critères de « bonne gouvernance » et des annexes que personne ne lira jamais.
On ne fusille plus, on « régule ». On ne brûle plus les lettres, on les classe « confidentiel UE » ou on les efface d’un clic au nom du RGPD. On n’enferme plus dans un goulag, on enferme dans un labyrinthe administratif où chaque porte ouvre sur une autre porte, chaque formulaire sur un autre formulaire.
Le fonctionnaire européen qui tamponne n’est pas méchant ; il est convaincu de protéger les citoyens. Le député qui vote la énième directive est persuadé de construire l’Europe de demain. Comme Kornev, ils croient tous que respecter scrupuleusement la procédure finira par produire de la justice. Et comme Kornev, ils découvrent trop tard que la procédure est devenue la prison elle-même.
Le portail qui se referme sur le jeune procureur à la dernière image n’est plus en fer soviétique. Il est en verre sécurisé, à Bruxelles, à Strasbourg, à Francfort. Il ne grince plus, il coulisse sans bruit. Et quand il se referme, ce n’est pas sur un idéaliste de 1937. C’est sur la liberté d’expression, sur l’innovation, sur la simple possibilité de vivre sans demander l’autorisation à une administration qui, demain, en exigera une de plus.
Loznitsa ne le dit pas, mais il le montre : la plus grande menace pour la liberté européenne en 2025 ne vient pas forcément d’un ennemi extérieur. Elle vient de l’intérieur, de cette machine bien huilée qui, sous prétexte de nous protéger, nous régule jusqu’à l’asphyxie.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Trump, Epstein et l’album d’anniversaire : Un artefact embarrassant ou une pièce à conviction politique ?
*
* *
Un film nécessaire, un cri pour demain
Deux procureurs n’est pas un pamphlet anti-russe – bien que le Kremlin en interdise la diffusion, comme tous les Loznitsa depuis Donbass. C’est une arme universelle contre l’autoritarisme rampant : là où la peur étouffe le débat, où la vérité devient « extrémiste », où les réformateurs sont les premiers piégés. En 2025, alors que Trump fixe un ultimatum de Thanksgiving pour l’acceptation du plan, et que l’UE invoque une « paix pour l’Ukraine et avec l’Ukraine » , ce film rappelle que la paix n’est juste que si elle ne brûle pas les lettres des survivants.
Loznitsa a retourné le cinéma révolutionnaire d’Eisenstein : de la mitrailleuse montante, il fait une chaîne qui s’allonge. C’est terrifiant. C’est essentiel. Dans un monde où la fragmentation géoéconomique accélère – commerce régionalisé, alliances incertaines, NATO divisée –, Deux procureurs n’illumine pas ; il révèle les ombres. Et en 2025, elles s’allongent sur l’Europe orientale comme jamais.
À lire aussi : Analyse – L’industrie bureaucratique européenne de la censure discrète tourne à plein régime
Deux procureurs
Sergueï Loznitsa
Drame historique ukrainien – 1 h 58 – Sortie : 5 novembre 2025
Avec Aleksandr Kuznetsov, Aleksandr Filippenko, Anatoliy Belyy
1937. Un jeune procureur intègre croit réparer le système en portant la vérité jusqu’au sommet. Il découvrira que le système, lui, n’a jamais été cassé.
#SergeiLoznitsa, #DeuxProcureurs, #CinemaUkrainien, #Geopolitique, #Ukraine2025, #PlanDePaix, #Zelensky, #Staline, #Totalitarisme, #Bureaucratie, #FilmHistorique, #FestivalDeCannes, #Autoritarisme, #Donbass, #CinemaEtPolitique, #CritiqueCinema, #GuerreEnUkraine, #HumanRights, #Oppression, #Censure, #Europe2025, #TrumpPlan, #Russie, #Poutine, #DroitsHumains, #Dictature, #CinemaDAuteur, #Film2025, #Revolution, #Propagande, #HistoireSovietique, #CinemaUkrainian, #Moscow, #NKVD, #LoznitsaFilm, #FilmCritique, #Resistance, #SoutienUkraine, #Cannes2025, #CinemaEngagé,

Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

