
Par Serge Antony
Alors que les responsables politiques et les médias européens avaient les yeux rivés sur les conflits russo-ukrainien et israélo-palestinien, une initiative américaine, qui entend en finir avec les cartels de la drogue latino-américains, pourrait avoir d’importantes implications politiques et géopolitiques. L’édiction d’un executive order secret (décret-loi présidentiel), autorise le recours aux Forces armées contre les cartels de la drogue au-delà des frontières des États-Unis, décrétés « Organisations terroristes étrangères » (FTO : Foreign Terrorist Organization[1]).
L’adresse du président au Congrès américain qualifie ces trafiquants comme de « combattants illégaux », relevant donc du champ d’action du Secrétariat de Défense, d’ailleurs récemment rebaptisé « Secretary of War ». Cela s’est très rapidement traduit par l’engagement d’un impressionnant dispositif militaire surdimensionné dans la mer Caraïbe, s’il s’agit uniquement de bloquer les embarcations de narcotrafiquants. Aussi la crainte d’une intervention militaire des États-Unis, au Venezuela, voire en Colombie…, interroge l’Amérique latine. Elle est souhaitable pour les uns, redouté par les autres…
Motivations américaines et perceptions régionales
L’Acuité des menaces
Pour la société américaine, les drogues provoquent ces dernières années des dégâts humains et sociaux considérables[2]. Pour les Administrations qui se sont succédé ces dernières années à Washington, ce sont là des menaces sérieuses contre la sécurité nationale. L’administration Trump considère désormais que les forces étasuniennes sont les seules vraiment capables de lutter plus effectivement contre l’enkystement de la narco-politique dans certains États latino-américains, l’incurie ou la complaisance coupable d’autres gouvernements dans la lutte contre la drogue et le crime organisé.
Si le trafic de drogues demeure le principal vecteur de l’expansion du crime organisé, d’autres trafics (minerais dont or, êtres humains dont immigration clandestine, contrebande de pétrole ou produits divers…) sont également devenus en Amérique Latine des sources de profits considérables. La puissance croissante de ces trafiquants et groupes criminels ne manque pas d’augmenter de manière exponentielle les violences et la corruption. La stabilité de l’Équateur est aujourd’hui ébranlée, les pays d’Amérique Centrale et des Caraïbes demeurent des « proies fragiles », le puissant crime organisé brésilien a étendu ses tentacules vers les pays voisins, l’Argentine voit apparaître une criminalité organisée
Trois pays sont particulièrement concernés : le Venezuela et la Colombie en première ligne, et le Mexique, en raison de son rôle central dans le transit de la cocaïne et du fentanyl vers le marché américain. Ainsi Washington entend désormais se défaire du régime vénézuélien qualifié de « cartel de narcoterroristes » (dénommé « Cartel de los Soles »[3]) ; mettre un terme à la protection des cartels de drogue par des politiques mexicains ; sommer le gouvernement colombien du président Petro de reprendre une lutte plus énergique contre les cultures de coca et les narco-guérillas et groupes criminels.
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Les cadres juridiques et fondement constitutionnel
En droit interne, le président Trump s’appuie sur ses prérogatives constitutionnelles de chef des armées et sur les pouvoirs exceptionnels qui lui sont conférés depuis 2001 pour répondre à des menaces contre la sécurité nationale, incluant le terrorisme. Ces dispositions lui permettent d’ordonner des interventions militaires ponctuelles à l’étranger sans autorisation préalable du Congrès, dès lors qu’elles s’inscrivent dans le cadre de la légitime défense.
Il faut rappeler que la militarisation de la lutte antidrogue constitue une constante de la politique américaine en Amérique latine, où l’implication des militaires dans cette lutte est ancienne. De même l’utilisation de la lutte anti-drogue comme instrument géopolitique est un paramètre de la politique continentale américaine. Si en Amérique Latine, la « militarisation de la lutte » (d’abord rejetée) est relativement admise, certains n’en redoutent pas moins le regain du War on drugs à la mode Trump, car elle combine tradition et rupture : tradition dans l’usage d’outils militaires et judiciaires, rupture par le degré d’unilatéralisme et d’extraterritorialité.
La désignation des cartels comme « FTO » constitue en effet un instrument d’action majeur car elle donne donc une base juridique inédite à toutes interventions futures menées dans le cadre de la lutte contre le « narcoterrorisme ». Elle autorise l’exécution manu militari de poursuites judiciaires et l’imposition de sanctions économiques accrues contre des narcotrafiquants qualifiés de terroristes. Ce recours direct à la force marque une évolution importante par rapport aux pratiques antérieures limitées à des actions de coopération policière et judiciaires.
Cette fusion des chefs de poursuites -narcotrafic/terrorisme- aurait probablement mérité de reposer sur des bases légales mieux établies car si le terrorisme, le trafic de drogues, l’association criminelle, sont pénalement définis, le « narcoterrorisme » relève plus du concept criminologique que d’une qualification légale expresse. Il est vrai cependant que ce concept est né d’une réalité et de menaces criminelles encore d’ampleur particulière en Amérique Latine…
Les Fondements judiciaires et enquêtes antérieures
Force est de relever également que cette offensive repose d’abord sur des poursuites judiciaires engagées devant les tribunaux américains. Elle n’est pas en effet le produit de la seule détermination « trumpiste », mais le résultat d’investigations menées sous plusieurs Administrations par différents procureurs fédéraux et plusieurs agences de sécurité -DEA, FBI, ICE, Trésor, CIA…-.
Celles-ci ont été nourries en effet, des années durant, par des renseignements et éléments recueillis lors de nombreuses investigations -narcotrafic, corruption- ainsi que par les contributions importantes de « collaborateurs de justice »[4] (impliqués ou condamnés par la Justice américaine). Elles ont notamment abouti à la condamnation d’un ex-ministre mexicain de la sécurité (Genaro Garcia Luna), aux confessions de trafiquants de haute volée colombiens, mexicains ou vénézuéliens, à la mise en accusation pénale[5] pour narcoterrorisme, association de malfaiteurs, blanchiment, corruption…du président vénézuélien Nicolas Maduro, de son vice-président, de son ministre de la Défense, de son ministre de l’Intérieur, entre autres…
La mise en œuvre opérationnelle
Les premières manifestations concrètes de cette politique ont été spectaculaires :
- Déploiement par le Pentagone d’une flotte impressionnante armada au large des côte vénézuéliennes, comprenant une dizaine de navires porteurs d’avions de combat, ainsi qu’un sous-marin. Cette opération de grande envergure qui vise le contrôle de la Mer Caraïbe est désormais étendue à la zone Pacifique.
- L’entrée en action de cet impressionnant dispositif s’est rapidement traduite par des attaques ciblées de navires de trafiquants, portant le bilan provisoire à près d’une vingtaine d’embarcations (barques de pêcheurs de type go-fast et sous-marins semi-submersibles) coulées par le fond, provoquant la mort d’environ soixante-dix personnes…
- Réactivation de la base américaine “Rosy Roads” située au sud de l’île de Porto Rico. Au-delà de l’intérêt tactique que représente que cette emprise militaire dans la lutte contre le narcotrafic dans les Caraïbes, elle semble revêtir désormais un intérêt stratégique pour la défense de intérêts américains dans les Caraïbes et en Amérique Latine.
- Pré-positionnement d’avions de transports de troupes (« C5 Galaxy »), de bombardiers « B-52 » et de dix avions F‑35 (et F35b) dans cette base qui a permis la réalisation de quelques exercices militaires. La mise à disposition sur zone de multiples hélicoptères de combats et de transports. L’utilisation prévue de drones de surveillance ou d’attaques.
- L’envoi de leur plus gros porte-avions (« USS Gerald R.Ford ») sur zone va compléter ce dispositif, renforcer leurs forces de frappes et porter leurs effectifs combattants à plus de 15 000.
Force est de relever qu’un tel engagement de forces apparaît bien surdimensionné s’il s’agit de lutter contre le flux des go-fast chargés du transport d’une partie seulement de la cocaïne exportée vers les marchés américains ou européens…
En réponse, le dictateur vénézuélien, disposant de Forces armées anémiées, tente de mobiliser des « milices bolivariennes » également fort souffreteuses au cœur d’une société vénézuélienne aujourd’hui très majoritairement peu encline à soutenir ce régime de corrompus et d’incompétents qui a conduit ce pays à une sévère débâcle économique et humaine…
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Les réactions et perceptions régionales
Cette orientation unilatérale suscite des réactions contrastées au sein des pays latino-américains. Ces lignes de fracture sont aussi le reflet à la fois des divergences idéologiques ainsi que des réalités territoriales et sécuritaires diverses sur ce sous-continent.
Pour certains gouvernements latino-américains, c’est une ingérence manifeste, contraire aux conventions internationales et aux principes de souveraineté, voire à l’efficacité de la répression. Ils renvoient aux échecs historiques de la « guerre à la drogue ». Ils dénoncent cette orientation belliciste et unilatérale. Ceux-là craignent en outre l’imprévisibilité et l’interventionnisme du président américain. D’autres, confrontés à la collusion entre régimes locaux et narcotrafiquants, estiment qu’une intervention américaine plus déterminée est indispensable pour rétablir l’ordre et la sécurité. Ils considèrent aujourd’hui cet engagement américain comme une nécessité ou un mal nécessaire, compte tenu de l’impéritie de leur gouvernement et des impacts croissants du narcotrafic. Ils atteignent des niveaux préoccupants pour la stabilité de pays Latino-américains et des Caraïbes. Pour certains encore, ils sont probablement majoritaires dans les pays concernés, seule une intervention américaine serait à -même de renverser les dictatures qui, enkystées au pouvoir depuis des décennies, se maintiennent par la force qui le dispute à l’incompétence…
Dans l’archipel Caribéen, les réactions sont également contrastées. Trinidad&Tobago et la République Dominicaine soutiennent clairement l’offensive américaine. Le CARICOM[6], qui regroupe tous les États de la région, n’a pas souhaité réagir à ce stade, soucieux qu’il est de renforcer les liens avec l’Administration Trump. L’Agence régionale policière rattachée -IMPACS- développe une coopération sécuritaire avec les Agences fédérales américaines notamment dans la lutte contre les trafics de drogues et d’armes (aides américaines, technique et financière, notamment pour le renforcement de leur PTS). Mais le sous-ensemble OECO[7], a quant à lui dénoncé la destruction de navires soupçonnés de transporter de la drogue sans interception ni vérification, une pratique contraire au droit international.
Principaux objectifs pour Washington
Le régime vénézuélien comme première cible…
Force est de rappeler que l’épicentre de la production de cocaïne demeure la Colombie et que les productions péruviennes et boliviennes sont importantes. Mais si les routes de distribution sont plurielles[8], elles passent notamment par le Venezuela et les Caraïbes. Il est estimé aujourd’hui que près de 25 % de la cocaïne destinée au marché américain passe par la Mer Caraïbe, et pour plus d’un tiers lorsqu’il s’agit du marché européen. La nature (guérillas) des principaux exportateurs colombiens et l’importance des revenus tirés ont soutenu la « narco-géopolitique » chaviste même si les profits tirés de ce trafic sont bien en-deçà des revenus de la rente pétrolière dont une part importante a été détournée par la corruption systémique et incommensurable du régime[9].
On ne peut ignorer en effet que le cousinage idéologique a très tôt rapproché les chavistes et les guérilleras colombiens. Cela a facilité les trafics drogues/armes, indispensables pour le soutien de la lutte armée « révolutionnaire ». Peu après sa prise de pouvoir, le président Chavez a considéré que cette alliance[10] servait ses ambitions géopolitiques régionales pour mieux tenir tête à « l’Empire yankee » et son affidé l’État colombien alors dirigé par un oligarque de droite. L’implication croissante de militaires et de politiques vénézuéliens dans les trafics, leur corruption, servaient donc la révolution dite « bolivarienne ». C’est cette genèse et l’impunité qui en a découlée qui conduisent nombre de ces politiques et militaires à considérer encore aujourd’hui qu’ils ont Å“uvré au service du pays. Cette « narco-géopolitique » va être poursuivie par le président Maduro et son régime, amenant certains d’entre eux à se féliciter des accusations américaines…
Il faut rappeler par ailleurs que les hauts responsables de ce régime font l’objet de mises en cause devant plusieurs instances et juridictions internationales (ONU, OEA, CPI, CIDH[11]) pour violations répétées des droits de l’homme et atteintes graves aux principes démocratiques[12]. Ce pays, qui dispose d’immenses ressources pétrolières et minérales, connaît une désastreuse déroute économique qui a amené près de 8 millions de vénézuéliens à s’exiler sous le joug d’une pauvreté extrême et de l’insécurité, quand l’élite au pouvoir vit dans l’opulence…C’est d’ailleurs l’ensemble de cet « Å“uvre » » qui amène peu de pays à afficher une solidarité avec ce régime. Plusieurs pays latino-américains se sont associés à l’initiative américaine, d’autres se limitent à rappeler leur attachement aux principes de souveraine et de non-intervention …
Il est donc aisé de comprendre que pour la Maison Blanche, l’objectif majeur est de se défaire d’un régime, qualifié de dictatorial et de criminel, qui a provoqué par ailleurs une immigration massive (1/4 de la population), déstabilisante pour nombre de pays voisins d’accueil (dont +500 000 réfugiés aux Etats-Unis). Il est fort préoccupant également pour la Maison Blanche d’observer que ce « Narco-État » n’a cessé de passer alliances avec des États -Cuba, Chine, Russie, Iran, Syrie…-, contraires aux intérêts et à la sécurité des États-Unis.
Il parait donc improbable qu’une telle opération, fort coûteuse pour le Pentagone, puisse demeurer vaine, mais il est difficile d’en connaître la forme prévue : provoquer une révolution de palais qui destituerait et livrerait les « mostwanted » ; procéder par attaques ciblées visant à les neutraliser ou à les pousser à la fuite ; voire (le plus improbable) opérer un débarquement de troupes à l’instar des précédents de Grenade (1983) ou de Panama (1989) …

1ère Affiche diffusée dès 2020 par le Parquet Fédéral américain visant le président vénézuélien et les têtes désignées du « Cartel de los Soles ». (Cartel des Soleils). La récompense a été élevée à 50 M$ pour le président vénézuélien, à 25 et 15 M$ pour chacun des deux ministres -Intérieur et Défense- (pour mémoire la prime était de 25 M$ pour Oussama Ben Laden)…
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Un partenariat plus fort espéré avec les autorités mexicaines
Des flux de drogues -marijuana, cocaïne- inondent le marché américain depuis le Mexique et depuis plusieurs décennies. Ce commerce illicite était dominé par de puissants cartels qui ont toujours bénéficié de la complaisance ou la complicité de la classe politique dirigeante, des organismes de défense ou de sécurité, à tous les niveaux institutionnels de cet État fédéral. Entrelacs de corruption et de crimes connu de Washington qui a cependant toujours privilégié la bonne entente avec ce voisin et partenaire commercial[13] de première importance.
En s’associant avec leurs homologues colombiens au tournant des années 80, ces narcotrafiquants vont se fractionner en organisations multiples qui vont se nourrir de l’expansion des trafics et de la diversification des activités criminelles. Leur avidité, leurs rivalités, leurs guerres de successions internes sous le coup d’une répression impulsée par les services américains, vont augmenter de manière exponentielle les violences criminelles pour atteindre un bilan extrêmement mortifère pour la société mexicaine (+35 000 homicides annuels, environ 500 000 ces deux dernières décennies).
Aux Etats-Unis cela a eu deux effets majeurs, la montée en puissance des gangs locaux, l’augmentation dramatique des surdoses mortelles. Ces bandes criminelles se sont renforcées dans la plupart des grandes métropoles américaines en devenant les distributeurs sous-traitant des cartels mexicains. L’arrivée récente du Fentanyl, puissant opioïde de synthèse, fabriqué au Mexique, va rapidement gagner des « parts de marché » et provoquer une véritable hécatombe de surdoses (au plus haut, +100 000 annuelles). C’est ce traumatisme-là qui va amener l’Administration Trump à être moins indulgente avec un partenaire à qui il reproche désormais ses insuffisances coupables contre les trafiquants de mort, comme par ailleurs son manque d’allant dans la lutte contre l’immigration clandestine.
Ce contexte historique et cette actualité brûlante constituent donc une difficulté majeure pour la nouvelle présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum. Il y a là en effet un double dilemme : comment ne pas répondre aux légitimes préoccupations américaines, quand on est issu et hérite d’un système que d’aucuns qualifient de « narco-système » ? comment ne pas entendre les aspirations d’une société mexicaine meurtrie par tant de violences quand on hérite d’un appareil sécuritaire fort altéré et d’un « pouvoir » judicaire[14] controversé …
Le réengagement souhaité de l’État colombien
La position géographique privilégiée du pays et les vieilles traditions contrebandières ont permis aux trafiquants colombiens de prendre rapidement le contrôle du trafic de cocaïne, alors pourtant majoritairement produite en Bolivie et au Pérou. Cette emprise « commerciale », la constitution d’associations criminelles oligopolistiques (dénommés Cartels), et l’implication progressive des groupes armés rebelles – Guérillas, « Paramilitaires » – dans ce trafic, ont abouti, au tournant des années 90, au déplacement important des cultures de coca vers la Colombie. Les narcotrafiquants colombiens maîtrisaient alors l’ensemble de la chaîne commerciale (« du producteur au consommateur ») et accumulaient une puissance criminelle et financière, menaçante pour l’État colombien, dévastatrice pour la société colombienne.
L’élimination des Cartels (« Medellin, » « Cali », « Norte del Valle »), comme résultat de la lutte menée par les autorités colombiennes soutenues par les services américains et la coopération internationale (dont française), a provoqué la montée en puissance impressionnante de groupes armés narcoterroristes -FARC, ELN / AUC[15]– qui défiaient l’État, l’état de droit, et qui s’entrebattaient créant une violence et insécurité confinant à une guerre civile larvée. C’est l’énergique politique engagée par les autorités colombiennes avec le fort soutien de Washington (militaire et policier) qui aboutiront (entre 2002 et 2016) au renforcement de l’État colombien[16], à l’affaiblissement de ces groupes armés, et en corollaire à la réduction sensible des cultures de coca, ainsi qu’au dépôt des armes d’une partie des Paramilitaires (AUC) et la signature d’Accords de paix avec la principale guérilla (FARC).
Ces dynamiques sont malheureusement aujourd’hui en déliquescence compte tenu de plusieurs facteurs convergents. Tout d’abord le non-respect des Accords de paix pour nombre de groupes dissidents décidés à poursuivre leurs activités criminelles centrées sur le narcotrafic ; l’augmentation du narcotrafic due à la reprise des cultures de coca en expansion continue pour répondre à une consommation globale en augmentation constante (notamment en Europe) ; la connivence du régime chavo-maduriste avec les guérillas colombiennes -FARC, ELN- notamment en région frontalière commune ; la puissance retrouvée d’organisations criminelles issues des Paramilitaires (notamment Cartel del Golfo°).
La résurgence de ces groupes criminels est également due à la faiblesse de la politique menée par l’actuel président colombien, Gustavo Petro. En privilégiant la poursuite de négociations devant aboutir à un vain « Accord de paix global », le président a affaibli les capacités sécuritaires de l’État, il a facilité la recrudescence des cultures (débutées avec l’arrêt du programme d’éradication forcée)[17]. Il s’englue aujourd’hui dans une solidarité affichée avec le régime vénézuélien qu’il légitime, alors qu’il avait questionné la validité des résultats des dernières élections présidentielles. Il va même jusqu’à adopter, face à l’offensive américaine, un troublant « Plan Binational » de protection des régions frontalières, niant l’existence du « Cartel de los Soles ».
Il s’enferre en outre dans une défense de la cocaïne, que ses convictions, son idéologie, l’amènent à considérer comme « moins nocive que le whisky » …Cette politique, ces prises de position (notamment récemment à la tribune onusienne) sont inaudibles alors que s’éloigne la paix recherchée. Cette alliance affichée avec le régime de Maduro représente un danger pour bien des pays voisins, une déception pour la grande majorité des colombiens et des vénézuéliens, une menace supplémentaire pour Washington. Spirale de cette opposition radicale entre le Président Trump et son homologue colombien, Gustavo Petro est inscrit sur la liste OFAC (Bureau de contrôle des actifs étrangers du département du Trésor) qui vise à signaler et sanctionner toutes personnes ou entités ayant des relations ou accointances avec des organisions criminelles et/ou terroristes…Les aides financières américaines pour la Colombie sont suspendues…
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L’évolution de cette offensive américaine, les formes qu’elle a désormais prises, ne manqueront pas de nous impacter :
- Les trafics de drogues dont celui de la cocaïne, sont aujourd’hui une problématique majeure de notre sécurité. Ils sont le principal moteur de l’expansion du crime organisé et des violences, comme en témoigne quotidiennement notre actualité. Ces enjeux résonnent et font écho aux défis que nous devons relever de ce côté de l’Atlantique…
- Cette offensive nous concerne également car partie de notre territoire et de nos concitoyens se trouvent en zone Caraïbe. La Martinique, la Guadeloupe, et la Guyane, sont au cœur de ces routes de distribution et connaissent une criminalité violente d’une acuité préoccupante. Les formes de la politique antidrogue américaine actuelle, dans cette zone, doivent donc nous interroger…
- La Commission d’enquête sénatoriale a réalisé un travail remarquable et a adressé de propositions d’évolutions légales et techniques intéressantes que le gouvernement a pour partie reprises. Cela va dans le bon sens mais reste encore insuffisant au regard de telle menaces…Gardons à l’esprit que les mêmes causes pouvaient avoir les mêmes effets…Il conviendrait notamment d’analyser plus avant les évolutions du monde criminel latino-américain…
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[1] Depuis 2021, l’Administration Trump a inscrit formellement 13 groupes latinos américains sur la liste des FTO : 6 cartels mexicains, 2 guérillas colombiennes, 1 groupe criminel salvadorien, 2 groupes criminels équatoriens, et 2 cartels vénézuéliens (« Cartel de Los Soles » et « Tren De Aragua »)
[2] Plus de 600 000 surdoses mortelles enregistrées ces deux dernières décennies aux Etats-Unis, +100 000 annuelles ces dernières années provoquées par la prise de Fentanyl, opioïde de synthèse beaucoup plus puissant que l’héroïne…
[3] Rejoint en cela par Parlement européen qui vient d’adopter, à une large majorité l’inscription du groupe criminel Cártel de los Soles sur la liste des organisations terroristes de l’UE.
[4] Investigations judiciaires étayées substantiellement par des « repentis » (contre remises ou aménagements de peines), hauts fonctionnaires, militaires de haut rang, narcotrafiquants de haute volée, qui ont été des acteurs importants à des titres divers du narcotrafic et/ou de la corruption au Mexique, au Venezuela, en Colombie…
[5] Mise en cause prononcée par un jury populaire (« Grand Jury ») devant une cour criminelle newyorkaise, en 2020
[6] Les membres de la CARICOM sont Antigua-et-Barbuda, la Barbade, les Bahamas, le Belize, la Dominique, la Grenade, la Guyane, Haïti, la Jamaïque, Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les Grenadines, le Suriname, Trinitad-et-Tobago et plus récemment la Martinique qui a signé son adhésion le 20 février dernier.
[7] OECO -Organisation des États de la Caraïbe Orientale- : Trinidad, Grenade, Saint-Vincent, Sainte-Lucie, Barbade, Dominique, Saint Kits et Antigua.
[8]Terrestres ou aériennes et maritimes, ces routes passent par la côte Pacifique (-Équateur, Colombie, principalement vers le marché américain), les côtes Caraïbes -Colombie, Venezuela, Plateau des Guyanes- ,ou Atlantiques -Brésil, Argentine-,
[9] Depuis deux décennies, les détournements, pratiqués par les hiérarques chavo-maduristes et leur famille, des militaires, des affairistes, sont de l’ordre de 100 à 200 milliards US $ (voire 400 en hypothèse haute) selon nombre d’études menées, alors que les revenus du pétrole, principale ressource du pays (+90% des recettes de l’État), s’élèvent à environ 1000 milliards. sur la même période.
[10] On peut distinguer divers degrés de participation : le prélèvement d’une dîme sur la contrebande, la protection ou le guidage d’un convoi, l’organisation directe du convoyage, le blanchiment des revenus illicites…
[11] OEA : Organisation des États Américains – CPI : Cour Pénale Internationale – CIDH ; Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme –
[12] Les Élections présidentielles du 24 juillet 2024, massivement frauduleuses, ont donné un troisième mandat à Nicolas Maduro.
[13] Signature d’un Traité de Libre Commerce en 1994 – 3150 km de frontière commune notamment point focal de l’immigration clandestine-
[14] La réforme judicaire voulue par le précédent président Lopez Obrador (élections des juges au suffrage universel), fort controversée car jugée impertinente, et inadaptée aux réalités mexicaines, ne va malheureusement pas dans le sens d’un renforcement de l’indépendance du pouvoir judiciaire
[15] FARC : Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes – ELN : Armée de Libération Nationale -AUC : Autodéfense Unie Colombienne
[16] Notamment sous les présidences de Alvaro Uribe Vélez -2002-201O-
[17] Croissance exponentielle de la production de cocaïne ces dernières années – +2600 tonnes en 2023 contre moins de 2000 estimées en 2022 – (environ +800 tonnes au Pérou et environ 300 en Bolivie) – Rendements améliorés à l’hectare de coca…
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Diplômé en droit et de l’ENSP (École Nationale Supérieure de Police), Serge Antony était Commissaire de police. Pendant près de 40 ans, la lutte contre les trafics de drogues a été au cœur de sa vie professionnelle. Dès les premières postes à la Police Judiciaire de Paris, comme à la tête des Brigades des stupéfiants de Nice puis de Marseille, il a été confronté aux ravages humains provoqués par la toxicomanie et à l’implication croissante de la criminalité organisée dans les trafics de drogue. Il a également pu mesurer l’importance de la coopération internationale, policière et judiciaire, dans la lutte contre des réseaux criminels au connexions transnationales croissantes.
C’est ce parcours professionnel qui l’a conduit, très tôt dans sa carrière, à être détaché de « l’autre côté du miroir », en Amérique Latine, à devenir un acteur de la coopération internationale de police, essentiellement axée dans cette région du monde dans la lutte contre le crime organisé et le narcotrafic. De 1990 à 2020, 16 ans durant, Attaché de Sécurité Intérieure dans quatre pays près les Ambassades de France au Venezuela, en Bolivie, au Mexique, et en Colombie, il a pu découvrir in situ les singularités de la problématique drogue sur cet autre continent, la violence des « Cartels » et de la criminalité générale. Il a observé leurs évolutions puis l’émergence progressive de similarités préoccupantes sur notre « vieux continent » dont dans notre pays. Il a enfin pu prendre conscience de la place de la problématique drogue dans la géopolitique continentale et mondiale.
Chevalier de la Légion d’Honneur, il est aujourd’hui retraité mais demeure un observateur attentif de l’actualité latino-américaine et de l’acuité des problématiques drogue/crime organisé sur ce continent.

