DÉCRYPTAGE – Hormuz, le chantage énergétique et la guerre pour le contrôle du pétrole iranien

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le sommet d’Islamabad entre les États-Unis et l’Iran, qui a duré vingt et une heures, s’est achevé sans accord et a laissé derrière lui une crise encore plus dangereuse. L’enjeu ne se limite plus au dossier nucléaire ni au bras de fer sur les missiles balistiques. Le vrai centre du conflit est désormais le contrôle du détroit d’Hormuz, c’est-à-dire du principal verrou énergétique mondial, et avec lui le contrôle politique du pétrole iranien, des routes maritimes commerciales et même de la monnaie dans laquelle l’énergie est échangée.
Donald Trump, après l’échec des discussions, a annoncé le lancement d’un blocus visant tous les navires entrant et sortant du détroit. Mais c’est là qu’apparaît une première contradiction. Quelques jours plus tôt, en annonçant le cessez-le-feu dans le Golfe, il avait évoqué l’idée d’une gestion presque partagée du péage imposé par Téhéran aux navires en transit. L’Iran veut en effet monétiser le passage à Hormuz pour obtenir une compensation des dommages subis pendant la guerre. Ni Washington ni Israël n’entendent payer directement cette facture, et la République islamique a donc tenté de la faire supporter au trafic commercial qui traverse le détroit. En d’autres termes, ce seraient surtout l’Europe et l’Asie qui paieraient le coût de la guerre, et non les États-Unis.
Le point décisif est précisément celui-là. Le transit à Hormuz n’affecte pas de manière déterminante l’autonomie énergétique américaine ou israélienne, alors qu’il est vital pour l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et une partie importante des économies européennes. Toute restriction du trafic maritime se transforme donc en pression directe sur les puissances industrielles dépendantes du pétrole et du gaz du Golfe. C’est à cet instant que la crise cesse d’être régionale pour devenir pleinement géoéconomique.
À lire aussi : ANALYSE – « Ne jouez par avec la Queue du lion, vous le regretterez ! » (Hassan Rohani / 2018)(S’ouvre dans un nouvel onglet)
Trump avait également parlé d’une mission de déminage dans le détroit, avec participation britannique et celle d’autres pays. Mais une chose est de déminer en temps de paix et avec l’accord iranien, une autre est de tenter de le faire dans un contexte hostile. Hormuz est un corridor maritime étroit, où un navire de guerre, même fortement armé, peut être exposé à des menaces multiples : torpilles, missiles, roquettes, drones, embarcations explosives. Une attaque de saturation, coordonnée depuis la côte, pourrait mettre en difficulté n’importe quelle marine. Ce n’est pas un hasard si, jusqu’à présent, la flotte américaine s’est tenue prudemment à distance des côtes iraniennes.
Dans ces conditions, le soi-disant blocus naval ne serait pas une simple mesure de dissuasion, mais un acte de guerre. Plus encore, en l’absence d’une résolution des Nations unies, il prendrait la forme d’une imposition unilatérale, que Téhéran qualifie de piraterie et qui, du point de vue du droit international, disposerait de bases très fragiles. Les États-Unis s’arrogeraient le droit de décider quels navires peuvent passer, quels autres doivent être arrêtés, quels échanges sont autorisés et lesquels doivent être punis. Ce serait un défi lancé non seulement à l’Iran, mais à l’économie mondiale.
Il y a ensuite la contradiction politique américaine. D’un côté, Washington a allégé les restrictions sur les exportations de pétrole russe afin de contenir les prix. De l’autre, elle risque d’enflammer Hormuz, la principale artère mondiale des hydrocarbures. Cela montre que la ligne américaine avance à vue, sans véritable planification. La guerre contre l’Iran n’a pas été préparée en évaluant ni la résistance du régime ni la capacité militaire iranienne. Le cessez-le-feu lui-même aurait été favorisé par l’épuisement des stocks antimissiles américains et israéliens, alors que Téhéran conserve encore des missiles balistiques et des dizaines de milliers de drones. Même la négociation s’est perdue dans les contradictions. Si Trump a affirmé à plusieurs reprises avoir détruit les capacités nucléaires militaires iraniennes lors des bombardements de juin précédent puis des raids contre des milliers d’objectifs, il devient difficile de croire que le nucléaire ait été le seul obstacle réel à un accord.
En réalité, au moins deux autres nœuds majeurs subsistaient. Le premier concerne les missiles balistiques iraniens. Washington exige que Téhéran renonce au moins aux vecteurs de moyenne portée, c’est-à-dire à ceux capables de frapper Israël. Mais pour la République islamique, cette capacité fait partie intégrante de sa dissuasion stratégique. Les missiles à courte portée atteignent jusqu’à 500 kilomètres. Ceux de moyenne portée se situent entre 500 et 5 000 kilomètres, même si le potentiel opérationnel iranien se limite autour de 2 000 à 2 500 kilomètres, ce qui suffit largement à tenir sous menace Israël et l’ensemble de la zone du Golfe. Exiger de l’Iran qu’il renonce à cet outil revient à lui demander un désarmement unilatéral face à un État, Israël, qui dispose d’une puissance balistique avancée et d’un arsenal nucléaire jamais déclaré mais largement présumé.
À lire aussi : ANALYSE – Nous avons fait un petit détour par le Moyen-Orient pour nous débarrasser d’un peu de mal (Donald Trump / Mars 2026)
Le second nœud, encore plus important, touche au pétrole. Le brut iranien, vendu surtout à la Chine en yuans, constitue un défi direct à la domination du dollar. Washington craint que la fuite progressive hors du dollar dans le commerce énergétique ne compromette la soutenabilité de l’immense dette publique américaine. Le précédent vénézuélien pèse lourd : après le rapt politique de Maduro et la transformation des mécanismes d’exportation, le pétrole vénézuélien est revenu dans le circuit du dollar et sous influence américaine. L’objectif visé contre Téhéran paraît semblable : empêcher l’Iran de continuer à exporter hors du système dollar et le contraindre à un accord qui donnerait de fait aux États-Unis une forme de supervision sur ses exportations d’énergie.
C’est à la lumière de cela que l’on comprend le sens profond du blocus d’Hormuz : non seulement stopper le pétrole iranien, mais punir les pays qui l’achètent ou qui, tout en important leur énergie ailleurs, acceptent de verser à Téhéran le péage de transit, estimé à environ deux millions de dollars par navire. Washington transformerait ainsi le détroit en levier coercitif contre l’Iran, contre ses clients et contre toute tentative de mettre sur pied des circuits énergétiques et financiers alternatifs.
Entre-temps, l’horizon stratégique s’élargit. Une médiation russe paraît plausible, car Moscou entretient avec Téhéran des liens étroits sur les plans politique, économique et indirectement militaire. En outre, les États-Unis ont intérêt à ne pas ouvrir un front supplémentaire avec la Russie, alors même que la guerre contre l’Iran produit des effets favorables à Moscou : recettes énergétiques accrues, difficultés économiques renforcées pour l’Europe, capacité occidentale réduite à soutenir Kiev avec des systèmes de défense aérienne. La crise du Golfe risque donc d’avoir des répercussions immédiates sur le front ukrainien.
Reste enfin la réponse iranienne. Téhéran qualifie le blocus d’acte de piraterie et affirme disposer des moyens pour l’empêcher. Le risque est donc qu’une démonstration de force américaine se transforme en piège. Si les États-Unis devaient subir des attaques et perdre des unités navales dans le détroit, le choc pour leur prestige serait immense et les représailles pourraient ouvrir une nouvelle escalade impossible à maîtriser. À cet endroit, Hormuz n’est pas seulement un détroit : c’est le point de jonction entre guerre militaire, guerre énergétique et guerre monétaire. Et ceux qui pensent pouvoir le dominer sans payer un coût stratégique sous-estiment peut-être la profondeur de l’affrontement qu’ils ont eux-mêmes contribué à déclencher.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Hormuz, l’escorte européenne qui arrive après la tempête
#Hormuz,#Geopolitique,#Iran,#Petrole,#Energie,#DetroitHormuz,#CriseEnergetique,#GuerreEconomique,#Geoeconomie,#Trump,#EtatsUnis,#Chine,#Russie,#Dollar,#Petrodollar,#CommerceMondial,#RoutesMaritimes,#Strategie,#ConflitIran,#BlocageHormuz,#SecuriteEnergetique,#TensionsGolfe,#IranVsUSA,#MarchesEnergetiques,#AnalyseGeopolitique,#PuissanceNavale,#Dissuasion,#MissilesBalistiques,#ExportationsPetrole,#EconomieMondiale,#Sanctions,#Blocus,#EnergieMondiale,#DependanceEnergetique,#PetroleIranien,#CriseInternationale,#EquilibreMondial,#GuerreDuPetrole,#InfluenceGeopolitique,#StrategieAmericaine
