DÉCRYPTAGE – Libye, la fin d’un nom qui pesait plus que son pouvoir ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Zintan, dernier refuge devenu piège
La mort de Saif al-Islam Kadhafi est arrivée comme une secousse dans un pays habitué aux chocs. Rien, en Libye, n’est jamais totalement imprévisible, surtout quand on porte un nom qui a façonné l’État pendant plus de quarante ans. Fils de Muammar Kadhafi, un temps désigné héritier politique, Saif représentait moins un chef qu’un symbole — celui d’un passé que certains voulaient enterrer et que d’autres continuaient d’invoquer.
L’attaque a eu lieu à Zintan, bastion de milices de l’Ouest libyen, à environ 200 kilomètres au sud de Tripoli. C’est là que, en 2011, des groupes insurgés avaient capturé Saif alors qu’il tentait de fuir vers le Niger. Prisonnier puis protégé, condamné à mort en 2015 puis libéré en 2017, il y vivait sous une forme d’assignation informelle, tolérée par des équilibres locaux fragiles. Que des hommes armés aient pu l’atteindre dans ce sanctuaire indique qu’un pacte s’est rompu.
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Qui gagne à sa disparition
Désigner un commanditaire reste hasardeux dans une Libye fragmentée entre autorités concurrentes, milices, réseaux tribaux et influences étrangères. Deux lectures dominent. La première est locale puisqu’à Zintan, sa présence était devenue un fardeau sécuritaire. Un nom trop lourd attire pressions, intrigues et risques de déstabilisation. La seconde est politico-financière : la question des avoirs libyens gelés à l’étranger demeure un nœud de rivalités. Le simple fait que Saif soit associé à ces dossiers sensibles suffisait à en faire un acteur dérangeant.
Entre ces deux axes se glisse la variable internationale. La Libye reste un théâtre où se croisent intérêts énergétiques, sécuritaires et migratoires. Dans ce jeu, un symbole peut compter davantage qu’un parti. Or un symbole est imprévisible. Il peut rallumer des nostalgies, servir de drapeau aux mécontents ou de monnaie d’échange dans des négociations opaques.
Plus icône que leader
Saif n’incarnait pas un appareil politique structuré. Ses tentatives de retour, notamment à l’occasion d’élections jamais tenues, relevaient davantage de la projection que de la capacité réelle à gouverner. Son poids était évocateur : signal de protestation dans certaines régions, rappel d’un État centralisé pour des segments de la population lassés du chaos. Mais ni machine partisane, ni coalition solide ne le portaient.
La mouvance dite kadhafiste n’a jamais disparu ; elle s’est dissoute en réseaux diffus, en fidélités tribales, en mémoire sociale. Sans figure centrale, elle perd un repère, mais pas forcément son ressort : la comparaison entre l’ordre d’hier et l’incertitude d’aujourd’hui.
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Conséquences politiques : Limitées à court terme
À court terme, l’équilibre des forces ne change guère. Les pôles de pouvoir — autorités de Tripoli et de l’Est, chefs de milices, parrains régionaux — continuent de structurer le rapport de force. L’économie politique du pays, fondée sur la rente énergétique, les circuits de redistribution et la sécurité des infrastructures, ne dépendait pas de Saif. Les partenaires extérieurs regarderont surtout la stabilité des sites et des flux.
En revanche, l’impact symbolique est réel. La disparition du dernier Kadhafi politiquement visible clôt un cycle historique. Elle retire à la scène libyenne un nom-repère, ce qui peut réduire certaines instrumentalisations ou, au contraire, nourrir une mythologie.
Lecture géopolitique : La Libye sans héritiers
La Libye post-2011 a appris à vivre sans centre unique. Elle fonctionne par équilibres négociés, cessez-le-feu pragmatiques et arrangements de circonstance. Dans ce système, les individus comptent moins que les réseaux. La fin de Saif confirme cette règle ; les trajectoires personnelles pèsent peu face aux logiques de milices, de territoires et d’alliances extérieures.
Sa mort ne redistribue pas les cartes, elle enlève un joker. Elle rappelle surtout qu’en Libye, la sécurité est un bien rare et la politique une arène où les symboles survivent plus longtemps que les projets. Une page se tourne dans les livres d’histoire. Sur le terrain, le présent continue, âpre et fragmenté, avec les mêmes questions : qui contrôle quoi, avec quels alliés, et pour combien de temps.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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