
Par Olivier d’Auzon
Un réalignement silencieux vers Pékin
Depuis son accession au pouvoir, William Ruto a opéré un rééquilibrage discret mais significatif de la diplomatie kényane en direction de la Chine. Malgré une visite très médiatisée à Washington en 2023, ses trois voyages à Pékin en moins de deux ans traduisent une réalité : “La Chine a les moyens de transformer nos ambitions en infrastructures visibles,” confiait récemment un haut fonctionnaire kényan sous couvert d’anonymat.
La Chine, financier de la dernière chance pour Nairobi
Le pragmatisme domine : confronté à un besoin criant de moderniser ses infrastructures, Nairobi se tourne vers l’acteur capable d’offrir des crédits rapides et des projets livrés clé en main. Le projet de l’autoroute Nairobi–Mau Summit (233 km) et la prolongation du chemin de fer Standard Gauge Railway (SGR) jusqu’à Malaba, à la frontière ougandaise, en sont les exemples les plus récents.
Contrairement aux bailleurs occidentaux, la Chine impose peu de conditions politiques. Comme l’écrivait le professeur Deborah Brautigam de Johns Hopkins University, spécialiste du sujet : « La Chine est perçue comme un partenaire plus fiable pour la construction rapide d’infrastructures en Afrique. »
La dette : l’arrière-goût amer du développement rapide
Ce partenariat présente cependant un revers inquiétant. Le Kenya consacre déjà près de 30 % de ses recettes publiques au remboursement de sa dette extérieure, dont une large part est due à des créanciers chinois (Banque d’Export-Import de Chine, China Development Bank).
L’exemple du Sri Lanka, qui dut céder en 2017 la gestion du port de Hambantota pour 99 ans à une entreprise d’État chinoise, sert de leçon douloureuse. Le Kenya, propriétaire du port stratégique de Mombasa, redoute une issue similaire.
Dans une déclaration au Parlement kényan en 2018, l’ancien ministre des Finances Henry Rotich avait tenté de rassurer : « Aucun de nos ports n’est mis en garantie. » Pourtant, les inquiétudes persistent dans la société civile.
À lire aussi : ÉCONOMIE – La Chine en Afrique : Le piège de la dette
Un Commerce de plus en plus déséquilibré
La balance commerciale entre la Chine et le Kenya est lourdement déficitaire. Selon l’Office national kényan des statistiques, en 2023, le Kenya a importé pour plus de 4 milliards USD de biens chinois, mais n’a exporté vers la Chine qu’à hauteur de 170 millions USD.
Cela renforce une dépendance économique structurelle. Les industries locales, notamment textiles et manufacturières, peinent à rivaliser avec les importations chinoises, souvent à bas coût. “À terme, cela risque d’étouffer notre base industrielle naissante,” avertit la Kenya Association of Manufacturers.
Nairobi et le Grand Jeu géopolitique
Coincé entre ses besoins financiers et sa volonté de préserver sa souveraineté, le Kenya tente de diversifier ses partenaires.
Récemment, il a signé des accords avec la Turquie et renforcé sa coopération militaire avec les États-Unis.
Mais l’emprise économique chinoise reste massive, et l’influence politique qui l’accompagne est croissante. La Chine finance non seulement des routes, mais aussi des stades, des hôpitaux, et forme des milliers d’étudiants kényans dans ses universités.
Dans ce « Grand Jeu » moderne, comme le qualifierait un historien, le Kenya marche sur une corde raide : profiter de la manne chinoise sans perdre son autonomie.
L’Heure des choix stratégiques
Le Kenya incarne aujourd’hui le dilemme de nombreuses nations africaines : accélérer le développement économique en s’appuyant sur la Chine, tout en tentant d’éviter l’embrigadement dans une dépendance durable.
“La Chine nous donne ce que nous demandons. Mais nous devons apprendre à mieux demander,” rappelait un conseiller économique kényan lors d’un forum sur les infrastructures.
L’avenir de Nairobi dépendra de sa capacité à négocier habilement, à diversifier ses sources de financement et à renforcer ses industries locales pour éviter de devenir, malgré ses ambitions, un simple pion dans la rivalité sino-occidentale.
À lire aussi : ANALYSE – À Djibouti, la France projette son influence en Afrique et dans l’océan Indien
#Kenya, #WilliamRuto, #ChineAfrique, #diplomatieAfricaine, #géopolitique, #Chine, #Afrique, #ChinaInAfrica, #Nairobi, #infrastructures, #investissementschinois, #StandardGaugeRailway, #dettepublique, #portDeMombasa, #relationsinternationales, #dépendanceéconomique, #routeDeLaSoie, #commerceAfriqueChine, #grandjeu, #diplomatie, #stratégieAfricaine, #softpowerChine, #influencechinoise, #Afrique2025, #exportKenya, #importationschinoises, #chineseloans, #développementinfrastructures, #ChinaDebtTrap, #rivalitégéopolitique, #politiqueéconomique, #banquechinoise, #eximchina, #brautigam, #industriekenyane, #coopérationinternationale, #créditchinois, #bailleursinternationaux, #TurquieAfrique, #USAfrica

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

